‹ Œuvres complètes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre, mises en ordre et précédées de la vie de l'auteurChapitre 14 sur 19 · K L'INSTITUT · texte numérisé non relu

K L'INSTITUT

Parmi les rapports et les mémoires que Bernardin de Saint-Pierre tut chargé de présen* ter à l'Institut , les uns ne nous sont connus que par des copies imparfaites ; les autres , esquissés pour des circonstances lugitives, ne pouvaient avoir qu'un intérêt du moment* Une lecture attentive de ces divers manuscrits nous a convaincus qu*il suffirait d'en tracer l'analyse, et d'en rapporter les passages les plus remarquables. Entraùiés ))ar rimportauce de certaines questions , nous avons quelquefois osé les traiter nous-mêmes j quelquefois» aussi nous avons cru devoir soumettre à un examen sévère des principes dont le trioni- 5. a6

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phe serait là condamnation de la vertu : c'est au lecteur à juger ces principes, et le siècle qui les a vus naître, et le siècle qui les écoute sans indignation.Le premier exemple que nous allons oflFrir est eflfrayant j on pourrait refuser d y croire si les pièces n'étaient sous nos yeux, et si les mêmes hommes ne nous menaçaient encore des mêmes excès et des mêmes doctrines.

En 1798 , la date est digne de remarque, Bernardin de Saint-Pierre fut chaîné, par la classe des sciences morales et politiques dellnstitut, de faire un rapport sur les mémoires qui avaient concouru pour le prix. Il s'agissait de résoudre cette question : Quelles sont les institutions propres à fonder la morale d'un peuple? question qu'on ne pouvait développer sans créer un plan complet del^[islation ; et dont les résultats devaient être nuls, la corruption de l'Europe étant devenue plus puissante que ses lois. L'énoncé même de la question pouvait être l'objet de la critique , car les institutions ne font pas les mœurs d'un grand peuple ; elles les conservent ou les dirigent. Les lois punissaient autrefois l'adultère et le duel; les mœurs les fa\^risaient, et

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les mœurs avaient fini par affaiblir et par désarmer les lois. Toutes les législations frappent le vol ; cependant, combien de concussions honteuses , de vols manifestes, de gran- 'deurs usurpées, sont absous, non par Topinion, mais par l'immoralité publique, et reçoivent même les hommages de ceux qui devraient les punir! L'on ne peut donc attendre de la multitude, dans un état corrompu, que les progrès rapides du vice. Il n'appartient pas à la loi de retremper les âmes et d'épurer les cœurs. Elle peut faire trembler le crime, maisncm l'empêcher; elle peut récompenser la vertu, mais non inspirer les actions vertueuses: Qùid passent leges sine moribus? La question eût donc été mieux présentée en la renversant ; car ce n'est pas aux institutions à fonder la morale, mais à la morale à fonder les institutions. Que si cette vérité pouvait être méconnue, il suffirait de rappeler l'époque où cette question fut proposée, et de demander ce qui est resté des institutions libérales qui pesaient alors sur la France.

Les nombreux mémoires adressés à l'Institut, et dont nous avons les analyses sous lès yeux,^ suffiraient sans doute pour appuyer

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ces réflexions , et pour montrer Tétat d^plcf-^ rable des mcears, et l'inutilité du concours. Jamais projets plus insensés ne trouvèmit des apologistes de meilleure foi. On présentait froidement au jugement d'une académie des discours qui , dans un autre siècle , auraient été un objet de mépris ou de dérision. £n un mot , c'était sur l'immoralitë qu'on proposait de fonder la morale : heureux lorsque les plans proposés n'étaient que ridicules I Celui-ci demandait l'établissement d'un livre de famille qui aurait consacre à perpétuité le souvenir des fautes des enfants, sans doutepour les faire respecter de leur postérité; celui-là voulait élever , dans les places publiques, des colonnes infamantes pour flëtrir à jamais les noms des criminels : toujours des monuments durables des fautes des hommes chez une nation qui oublie si facilement les vertus de ceux qui la servent. Quelques-uns, suivant une marche contraire, proposaient de rédiger un journal officiel , où tous les actes de vertu seraient publiés; ils voulaient en outre faireprononcer, dans chaque village, d(îs éloges anniversaires de ceux qui auraient . bien mérité du pays. D'autres prétendaient,

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dans les )Ours solennels, faire cultiver aux enfants des écoles publiques, le jardin de la veuve, du vieillard et des orphelins; ce qui eût fait donner , par nos petits citoyens , le spectacle des vertus philanthropiques. Enfin ^ on réclamait l'érection de tribunaux de censure, véritables organes de la conscience publique. Le nombre des censeurs devait être de trois pour les plus petites communes , et de ▼ingt-quatre pour les plus grandes; de sorte q[u'en prenant un terme moyen, la France eût vu cinq cent mille censeurs se répandre dans son sein , ce qui aurait été quatre cent mille neuf cent quatre*vingt'-dix4iuit de plus que la république romaine.

Mais les auteurs des mémoires développaient des idées bien autrement libérales dans rétablissement d'un système d'instruction publique. Toutes les doctrines bizarres que nous avons vues se succéder si rapidement dans le eours de la révolution , semblaient leur avoir été révélées. Un des concurrents, entre autres , voulait que les mères échangeassent leurs enfants, et les fissent passer de main en main, de maison en maison, jusqu'à Tàge de quinze ans : par ce moyen , on esr

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përait leur faire connaître le monde, et répahdrc.snr la nation entière la bienveillance d'un sentiment paternel. Mais on ne rema^ quait pas qu'il devait arriver à ces jeones voyageurs, dont les affections seraient brisées à chaque nouvelle séparation , ce qui arrive h de jeunes arbrisseaux transplantés tous les ans, et dont les racines, sans cesse rompues, ne nourrissent plus que des tiges faibles et des branches stériles. Cependant Tauteur ne se bornait pas à créer un petit peuple de Bo* hémiens, sans parents et sans patrie; il prétendait encore faire voyager, ainsi que les enfants, les écoles , les boutiques, les tribunaux, tous les étals, toutes les institutions. On est tenté de croire que lui-m^;me ne pouvait marcher; c^ir, comme dit La Fontaine, gens boiteux haïssent le logis.

Le tableau de ce concours serait incomplet si nous passions sous silence un mémoire que le siècle ne peut désavouer.L'auteur commençait par rejeter toutes les idées religieuses, et regardait le sentiment de Timmortalité de l'ame comme un sentiment d'orgueil, comme un mensonge propre à llaltcr la vanité de l'homme. Ce système le jetait dans les con-

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tradictions les plus étranges : il ne voiilail pas qu'on parlât de Dieu aux enfants; et eon* seiiiait de leur ofFrir l'exemple des grands hommes de lantiqnité, qui tons étaient remplis du sentiment de la Divinité! Il projKisait de fonder les écx)les publirpies sur la méthode de J.-J. Rousseau; et J.-J. Rousseau n'a élevé qii'nn solitaire, et a éerit la Profession de foi du Virairiî savoyard ! Poiu- remplacer Tinfluence des idées religieuses, il instituait des fôtes nationales à la manière des Grecs et des Bomains, des récom]>enses publiques et des jugements des morts comme chex les Égyi> tiens; rendant ainsi un hommage involontaire à la Divinité çpril rejetait: car toutes ces institutions seraient illusoires ])our un peuple qui briserait ses autels, étoufferait sa conscience, établirait son re|K)s et sa morale sur le néant, er^ dans un étourdissement de luimême, repousserait cette grande autorité de Dieu, qui réprime tout , qui résiste à tout. Il est facile de juger, par cette analyse, que rien dans ces mémoires n'était déguisé : on y avouait sans pudeur les doctrines les plus perverses, les systèmes les plus honteux; et tont ce qui auraitcdéshonoré un écrivain dans

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le siècle de Fénelon , semblait être devenu un titre de gloire dans le siècle de la philosophie. Tel était enfin l'étal déplorable des mœurs, qu'aucun des nombreux concurrents n'avajt cru nécessaire d'employer cette tactique , devenue si commune aujourd'hui j qui consiste à changer la signification des mots pouF feindre au moins de rendre hommage à U vertu : tactique du mensonge qui sert à tout confondre , et qui nous rend semblables à ces libellistes dont parle Thucydide , qui, pendant la guerre du Péloponèse, donnaient le nom d'adresse à la duplicité, de tyrannie^ la faiblesse, de fidélité à la trahison , de liberté et d'égalité à la licence et à la domination; changeant ainsi les vertus en vices, et les vices en vertus, et trouvant le moyen de faire ra)K)logie de leurs crimea»

Le crnira-t-on! l'auteur du dernier mémoire n'avait pas même daigné discuter les doctrines qui servaient de base à son système. Nulle objection ne paraissait s'être élevée dansson ame; il avait regardé la question comme jugée, et doutait de tout, excepté de son opinion. Manière étrange de traiter des plus grands intérêts de l'homme! et cependant l'expérience nous*

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apprend que ces mêmes doctrines ne peuvent servir qu'à tranquilliser les coupables : ce qui suffiraitseul pour en prouver la fausseté. Ayant rëussi par des voies criminelles , ils se disent : S'il y avait un Dieu, je ne serais pas heureux; et ils sont eux-mêmes leur argument contre la Providence. Mais , pour traiter l'importante question proposée par Tlnstitul, il fallait com mencerpar établir les preuves d'une doctrine; et pour établir ces preuves , il fallait d'un seul regard embrasser l'univers et l'homme. Certes, une aussi ravissante contemplation ne conduira jamais à l'athéisme; car c'est une vérité digne des méditations du sage , qu'on peut prouver l'existence de Dieu par le désordre des sociétés, comme par l'ordre de la nature. D'ailleurs il eût suffi de prévoir les résull;ats de la doctrine contraire pour la faire rejeter. La vérité ne peut être fatale à l'homme : or , ce qui ne profite qu'au méchant, ne peut être ^la vérité.

L'homme éprouve deux genres de bonheur bien opposés : celui qui appartient h son eoips, est passager comme lui; celui qui dépend de sou ame, est infini comme elle. Cette fleur que vous admirez, ne sera plus la même

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demain ; quelques heures suffiront pour changer l'aspect de cette prairie, de ces montagnes, de ces vallons. Les jours, les mois,lei années , renouvellent et modifient nos plaisirs ; de tous ces objets que nous aimom, les uns nous échappent par le sommeil ou h mort, les autres par notre inconstance. Ainâ le spectacle de Tunivers est variable comme nos sensations. Mais quel désordre si les vérités éternelles changeaient comme les beautés de la nature ! si tout-à-coup il nous paraissait qu'il y a une œuvre , et qu'il n'y a pas d'ouvrier ! si les actions de bienfaisance nous révoltaient ! s'il était beau de trahir son ami , de dévaster sa patrie ! si la dégradation d^ venait une vertu , et l'athéisme un titre à la reconnaissance publique ! Dira-t-on qu'un pareil bouleversement est impossible? que les » prits les plus pervers le repoussent, ou n'osent l'avouer? Alors nous demanderons d'où peut venir ce sentiment incorruptible; et il faudra bien reconnaître qu'il est des vérités étemelles , indépendantes du temps et des hommes, et supérieures à tous les raisonnements; que ces vérités veillent dans notre ame sans notre aveu, et qu'elles survivent à nos désirs, à

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iQjOs passions et à nos intérêts. Ainsi les plaisirs des sens consistent dans la variété , ceux î^ Tame dans la constance; ils sont en harmonie avec la durée des facultés qui les font nahre.Les sens devant mourir, n'ont que des jouissances fugitives , tandis que celles de l'ame s'appuient sur des vérités immortelles , et qui servent à prouver son immortalité.

Si les concurrents ne se livrèrent à aucune de ces réflexions , c'est que l'esprit d'incrédulité ne réfléchit pas plus que Tesprit de parti. Us s'imaginaient voir dans l'univers le désordre qui n'était que dans leur itiison ; semblables à la folle de Sénèque , qui , ayant subitement perdu la vue, ne sentait pas qu'elle était aveugle, et s'en prenait à sa maison, qu'elle croyait dans l'obscurité. Mais leurs mémoires étaient tombés entre les mains d'un de ces hommes qui n'ont d'autre passion que la vérité. Frappé de l'étrange résultat de ce concours , effrayé de l'audace de ces écrivains , qui ne daignaient^respecter ni le public ni leurs juges, Bernardin de Saint- Pierre voulut terminer son rapport par une déclaration solennelle de ses principes religieux. On peut voir, dans la Vie de l'Auteur,

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comment sa profession de foi fut accueillie df cette classe morale, qui, heureusement pou la morale, ne dura que cinq ans. Il eut à lutter contre un parti qui menaçait dès lors de tout envahir, et qui disposait des places , des honneurs et des pensions. Il était seul, il n'avait ni appui, ni fortune ; et il fut sans hésitation et sans faiblesse. Condamné au silence dam le sein de llnstitut, il crut de son devoir de mettre sa réclamation sous les yeux de h France» Le morceau suivant, qui terminait son rapport,' fut donc imprimé, et on le distribua à la pofte même de l'Académie. Mais l'auteur, en satisfaisant à sa conscience, ne voulut pas instruire le public des motifs qui le for* çaient à cette publication; et ce trait , l'un dei plus honorables d'une vie consacrée à la vertu, serait tombé dans l'oubli, si nous n'avions it^ trouvé dans ses papiers une copie de la lettre qu'il écrivit à ce sujet. Cette lettre, que nous publions dans la Vie , prouve que , comme Socrate , il aurait su mourir pour la vérité.

Parmi les autres rapports de Bernardin de Saint-Pierre, il en est un qui peut être le sujet de quelques observations intéressantes. La classe des sciences mathématiques et physi-

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^rs, et la dasise desi scienct» nioraks et poHtifueticlo irnstitul^iUH^iraicnt partager le» |irërogativc» de la clawe de Utténiture^ en don* lant une grande nolennité ù la distribution icsprix. Bernardin de Saint«Pierra (ut charge le traiter cette ({ucstion; tuais ^ loin de con* lescendre aux désirs secrets de ses (H>il(*gues, I ne craignit |uis de leur faire entendre la rérittf. Clonsidérunt la question sous un \wu\t le vue philosophique^ il osii s*ëlever contre outes U» espèces de concours, et voulut >rouvcr que non -seulement les prix étaient ntitiles au prt^grès des scienc(*s^ des lettres et les arts, mais encore qu'ils étaient iunestesa 'tftuhlissement de la morale. Dans c^elte derlière {lurtie de son mémoire, il se ctmlenlait le rap{>eler cette pensée, qu'il a développée !▼«<* tant de force dans h» Eludes , que 1 enulation du premier Age (ait l'ambition de »utela vie. » L'Kurope, disait-il, présente

• Témulation a ses enlants cxmime une jeune » {mime qui s'élève |Hnir eux à rtrxtrémilé K» de la carrière ; mais c'est le premier jet do « cet arbit? fatal qui couvre la terre de fruits

• enqioisonnés. La cx)upe de (liiré ne reii- » fermait point de sucs aussi daugcreiLx ; si

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» la volupté change les hommes en pores, »> l'ambition les change en tigres. » Cette pensée, qui semble exagérée, renfermées pendant une vérité que Texpérience démontre inutilement chaque jour. C'est Témulatioa qui dit à chacun de nous, dès l'enfance: Sois le premier. Mais la terre, alarmée, crie aE genre humain : Préparez-vous à la guerre oa à l'esclavage; l'Europe vous élève des tyrani Et cependant tel est encore aujourdTiui leré^ sultat des concours ambitieux de nos écoles et de nos académies !

Voulez-vous offrir à la jeunesse une récomr pense digne d'elle? laissez-lui se proposer pour but unique, la perfection des lettres ou do sciences qu'elle cultive : elle n'y atteindra jamais, si elle ne se propose que les applaudissements des spectateurs. La patrie vous demande des hommes , et vous faites des comédiens ! Vous les verrez se détourner de leur route par la crainte de déplaire, par le désir de flatter , et par le besoin de se diriger d'après les vaines rumeurji d'une faveur populaire et inconstante. Ceux qui n'alimentent leurs études que de l'opinion d'autrui, perdent toujours leurs talents, mais après avoir perdu

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leiirconscience.Cest alors que, semblables aux liCOursiers du soleil sous les rênes de Phaéton, ils renversent le char de la lumière, et em- 4>rasent cette terre qu'ils devaient éclairer. sH Nous avons vu que Bernardin de Saint- Pierre établissait en principe que les concours aont inutiles au progrès des sciences, des l(Bttres et des arts. On doit regretter qu'il n'ait ■ pas cru nécessaire de s'appuyer d'une multitude d'exemples que lui offrait l'histoire lit- *tëraire. On eût aimé à le voir rappeler le 'souvenir de ces grands écrivains qui n'ont eu - besoin, pour devenir habiles, ni de concours, ni d'applaudissements; et qui, pourlaplu- '^rt, composèrent leurs chefs-d'œuvre au milieu des sollicitudes de la fortune , et des .persécutions qui né flétrissent que les âmes communes. C'est ainsi qu'Ésope inventa ses premières et ses plus touchantes fables dans la servitude; c'est ainsi que les poëmes héroï- /qaes d'Homère lui furent inspirés dans l'in- ^'digence ; et que Plante composa ses comédies en tournant la meule d'un moulin. Épictète écrivait ses pensées sublimes dans le plus dur .:: esclavage; et son disciple Marc-Aurèle , qui 3 lie surpassa , méditait les siennes au milieu

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des soucis bien plus grands du trône. Que si nous ramenons notre pensée sur les temps modernes, nous voyons notre bon La Fontaine ne se proposer aucun rival. Cet enfant de la nature ne crut qu'imiter de loin Ésope j Lockman et Phèdre; et ce fut lui qui devint inimitable. Que dirons-nous de Michel Cervantes, du Dante, du Camoëns, de Shakespeare, de J.-B. Rousseau? Comment auraient-ils dû leur talent à des concoun^ dans une carrière qu'ils avaient ouverte, où ils étaient entrés les premiers, où ils n'avaient pas seulement un ma(tre qui pût leur crier^ de temps en temps, des bords de la lice:Goarage, mon fils? Ils n'avaient pour stimulant que le malheur , pour rivaux que des ennemis , pour perspective que les persëcutions et la misère. Quel prix aurait donc pu les dédommager de tant de sacrifices? Mais, tandis que ces grands hommes ne se proposaient d'autre but que la perfection de leur art, voyait-on sortir des concours académiques de jeunes triomphateurs dignes de leur disputer la palme? Aucun, si l'on en excepte Jean-Jacques , ne peut aspirer à cette gloire. Loin de révéler des talents nouveaux , corn-

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bien de ibis Tinjustice des juges n'aurait-eljle pas étouffé les premiers essais du génie, si le génie pouvait se décourager ? Les Pôles brûlants de labbé du Jarry l'emportent devant l'Académie française sur la poésie de Voltaire. N'as-tu point de honte des victoires que tu remportes sur moi, disait Ménàndre à un poëte médiocre , qui souvent avait été son .yainqueur? Enfin Euripide, humilié par d'indignes rivaux, se voit forcé de suivrel'exemple d'Eschyle, et d aller mourir loin de sa patrie : il est vrai qu'à la nouvelle de sa mort, Athènes prit le deuil , et envoya une ambassade solennelle redemander ses cendres, qui lui furent refusées.

. C'est sans doute à ces souvenii^ touchants qu'il faut attribuer Téloignement de Bernardin de Saint - Pierre pour toute espèce de concours, et la véhémence avec laquelle . il les attaqua jusqu'au sein ^e l'Académie. Ah ! sans doute le plus beau triomphe du génie est dans le chef-d'œuvre inspiré par la , nature, et qui doit faire les délices du genre . humain j comme le plus beau prix que les hommes puissent donner, est dans lenthousiasme d'un peuple entier, dans Thommage 5. 27

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d'une admiration universelle : tel fut le triomphe d'Euripide. L'armée d'Athènes avait été défaite dans les plaines de la Sicile ; les soldats, vendus comme esclaves, ou jetés dans les carrières, se consolent en récitant des vers d'Andromaque et dlphigénie. A ces accents divins, les vainqueurs se laissent toucher, chaque soldat trouve un bienfaiteur dans son maître; tous doivent leur salut aux vers d'Euripide, et, rendus à la liberté, ils arrivent à Athènes , et vont saluer le poète qui fut leur libérateur.

Ces réflexions nous ont été inspirées parle besoin de défendre des principes qui furent vivement attaqués. On accusait alors Bernardin de Saint-Pierre de blesser les privilèges d'un corps dont il faisait partie ; et sans doute il avait commis une grande faute, celle de croire que , dans une académie , l'intérêt de la vérité pourrait l'emporter sur l'intérêt des académiciens.

Au reste, nous regrettons de ne pouvoir publier ce rapport, qui ne nous est connu que par deux ou trois fragments informes ; il en est de même des trois mémoires suivants, qui ont dû également être présentés à l'Institut :

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1^ Sur les contrefaçons;

2^ Sur la nécessité de motiver le choix des candidats proposés par chaque classe ;

3^ Sur un mémoire du sieur Romme, relatif aux marées de l'hémisphère austral.

Nous avons sous les yeux un quatrième mémoire sur le régime diététique , et les observations nautiques à suivre par le capitaine Baudin dans le cours de son voyage.L'auteur, après avoir rappelé des expériences ingénieuses, qu'il avait indiquées ailleurs, pour s'assurer de la direction des courants, s'attache à faire sentir la nécessité de procurer quelques distractions aux matelots, afin de les maintenir en gaieté et en santé pendant les fatigues des longues traversées. Voici comme il s'exprime à ce sujet : « Il importe qu'il y ait ^) des joueurs d'instruments à bord des équi- » pages destinés aux voyages de long cours, w Les anciens connaissaient toute l'influence « de la musique sur leurs nautoniers. Sous « le voile de la fable , on voit que la lyre » animait les vaisseaux : Orphée charmait » avec elle les soucis des Argonautes , en M chantant les louanges deshéros et des dieux; » et leurs plus grands périls, dans leurs

» courts voyages, étaient le chant des Sirènes. » La lyre d'Arion suspendit aussi la fureur de » ses meurtriers, et rendit sensibles jusqu'aux » monstres marins. La musique et les danses » n'ont pas moins de pouvoir sur nos mélan- » coliques matelots. Elles leur rappellent en » pleine mer les amusements de leurs villages, » et dans ses vastes solitudes, les doux ressou- » venirs de la patrie. A l'ombre des mâts et de » leurs noirs cordages , ils se croient encore » sous le feuillage des ormeaux , et toujours » entourés de leurs femmes et de leurs en-

» fants Ne soyons point indifférents au

» bonheur de ces infortunés, qui, souvent pri-

» vés du nécessaire , vont chercher notre su-

)) perflu jusqu'aux extrémités du monde. Ne

» nous séparons point de ceux que les mers

» séparent de nous : nous devons tout notre

» luxe à leurs dangers. Hommes, animaux,

» végétaux , métaux , éléments , tout est lié

» sur le globe par les chaînes de l'harmonie;

» les gens de mer en sont les derniers an-

» ncaux. Par eux le genre humain est une

» famille dont tous les membres se corres-

» pondent, et l'Océan un grand fleuve dont

» les sources sont aux pôles. »

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Tels furent les travaux de Bernardin de Saint-Pierre à llnstitut. Ils ont ce caractère particulier, que l'auteur s'y montre toujours ferme dans ses principes, sans aucune considération pour 1 époque à laquelle il écrit. Le temps peut changer les systèmes et les hommes; mais il ne peut changer la vérité^ et faire que l'athéisme devienne une veitu. La vérité est immuable , et chaque siècle qui commence, la retrouve jugeant les erreui's du siècle qui vient de s'écouler. Bernardin de Saint-Pierre fut immuable comme elle , et pour elle ; et lorsque la classe morale de rinstitut, marchant avec le siècle , n'encourageait que les efforts de l'incrédulité , il osa lui faire entendre * ces belles pages de la Mort de Socrate , où le sage se console de l'injustice des hommes par la certitude de son immortalité.

* Cette lecture fut £ûte le 2 yendémîaîre an 7 (28 septembre 1798); une pareille date dispense de toute réflexion.

DK LA NATUUK

Fni^teul \V\\x\ l\;!ip|H^ri :(ur If:^ Mi'inoires qui ont rtuict^uni

du i5 nif.vxùlor \\t Vm\ I^^^ juillH 1 71)8 \ sur ctrUt* <^u<^silîou : i^>i ru.iLs îk>Nv us iNsntvnoNs nus imis riioriiK» a

L\ cl^'^^o U«*s .scicncfs morales ol politiques « iray^ul |K^s iii|;é à propos tic coui^>nuer aucun des uiouioiivs du concours. \\\i cru « comme rap« IH)rlf ur tic sa conunission pour roxamrn tif ces nicmoiivs« ilcvoir publier la luulc mon rapport « partie qu'elle coulienl des itiôes que je ci\>îs essonlielles ik la naluiT tie la morale. J'ai usé en cela ilu tlnâl de tous les cilo) eus «et j'ai suivi TexeuH pie des représentants du peuple « qui font iuqiriuier les discoui^ destines {unir la tnlume« lorsqu'ils ne peuvent y Otiv admis. L'impiH^ssion de

celui-ci sera un peu plus étendue que la lecture que j'en ai faite à ma classe , parce que je m'entretiens avec plus de loisir et de confiance avec un lecteur, qu'avec des auditeurs. J'ai distingué, par un signe d'indication , mes additions , entre lesquelles sont quelques preuves de Pexistence de Dieu. Je sais bien que Dieu n'a pas besoin de mon faible témoignage , pour manifester son existence ; mais j'ai besoin de m'en rappeler le souvenir , lorsque j'ai affaire aux hommes.

Nous nous permettrons quelques

réflexions rapides, mais importantes, sur la nature de la morale. Les auteurs des quinze mémoires du concours , quoique très-estimables à bien des égards , ne l'ont définie que par ses effets, quand ils l'ont définie. 11 en est résulté qu'ils se sont trouvés dans un grand embarras pour eu asseoir les fondements. Les uns les ont placés dans l'éducation, les autres dans les lois ; ceux-ci, dans des fêtes et des spectacles ; ceux-là , dans notre propre cœur si versatile.

La morale n'est point , comme l'ont prétendu quelques philosophes modernes , l'amour de soi ; car elle ne différerait point de nos passioiis, qui ont aussi leur morale. Elle ne peut être, comme le veulent quelques autres , l'amour de l'ordre

social , qui quelquefois nous opprime , ou fait le malheur d^une nation : tel que serait une république de brigands. Elle n'est pas même notre intérêt particulier, fondé sur l'intérêt général , lequel , souvent , lui est contraire. Enfin elle B^est pas une simple sympathie avec nos semblables , comme la définit Smith , puisqu'elle nous impose des devoirs avec nous-mêmes, jusque dans la solitude.

Sans doute , pour trouver l'origine de tant d^ opinions et de coutumes qui rendent les mœurs des hommes si variées et si variables , il faudrait admettre encore , à l'exemple d'écrivains célèbres, des morales d'âge , de sexe , de tempérament, de saison, de climat, de nation, de religion, de gouvernement, etc. : d'où il résulterait qu'il n'y aurait point de morale proprement dite. Ainsi rhomme, sans cesse agité par ses propres instincts ou par ceux d'autrui , serait dans la vie , comme un vaisseau sur la mer , chargé de toutes sortes de voiles , mais sans gouvernail , et le jouet perpétuel des vents et des courants.

Pour fixer nos idées sur le premier mobile de lliomme et de ses sociétés , nous admettrons deux morales, comme les Anciens, deux Yénus : Tune terrestre , source de mille passions ; l'autre céleste , prototype de toute beauté. Il y a de même deux morales, l'une humaine et l'autre divine ; l'une résulte de nos passions , Fautre est

la raison qui les gouverne ; Tune est la connaissance des usages particuliers à chaque sociëtë, Fautre est le sentiment des lois que Dieu a établies de rhomme à Thomme ; Tune est une science qui s^acquiert par la connaissance du monde, Tautrc est une conscience donnée par la nature.

La morale des passions divise les hommes entre eux. Elle se subdivise d^abord elle-même en deux troncs principaux, TAmour et FAmbition, qui ont autant de te tes que Fhydre. L^amour dégénérant en voluptés de toute espèce, substitua les affections dépravées aux naturelles , les concubines et les sérails aux épouses légitimes ; il repoussa Tenfant du sein maternel ; et le livrant à une nourrice, puisa un instituteur étranger, il rompit les premier^ liens des fils avec leurs parents, et ceux des frères avec les sœurs. L^ambition, à son tour, se composant de toutes sortes de cupidités, classa les liommes , à leur naissance , en serfs et en nobles, en aînés fortunés et en cadets indigents. Elle fit naître les jalousies entre les frères , les duels parmi les citoyens , Tintolérance dans les corps, les guerres chez les nations, la discorde, les ressentiments et les vengeances dans tout le genre humain. Ënfm ne voyant plus sur la terre que les maux qu'elle y a faits, devenue impie ou superstitieuse , elle nie Fauteur de Ja nature à la vue du ciel, ou va le chercher au fond des enfers.

La morale de la raison, au contraire, est le sen-

timent des lois que la nature a établies entre tous les hommes. Cest elle qui , dès la mamelle , atta-

- cha la mère à Fenfant par Thabitude des bien- £adts, et Tenfant à sa mère par celle de la reconnaissance. Cest elle qui en montrant à Fhomme, dès Faurore de la vie , les biens dont la terre est courerte, hii fit entrevoir un bienfaiteur dans les cieux ; et des amis destinés à recueillir ces biens avec lui, dans ses semblables. Elle forma dans Fadolescence le premier anneau de la concorde entre les frères , dans la jeunesse celui de Famour conjugal entre les époux, dans Fâge viril celui de Famour paternel entre le père et

, les enfants. Elle harmonia les familles en tribus par leurs services mutuels, les tribus en nations par Famour de la patrie , et les nations avec les nations par celui de Fhumanité. Enfin ce fut elle qui, en inspirant à Fhomme seul , de tous les animaux, Finstinct de la gloire et de Fimmortalité, lui montra la récompense de ses vertus dans les cieux, comme un prix placé à la fin de sa carrière.

C'est du sentiment des lois établies par la nature, de Fhomme à Fhomme, que sont dérivées toutes les vertus fondamentales des sociétés : la piété envers le ciel, la tempérance envers nousmêmes, la justice à Fégard des autres, la force contre les événements. C'est cette morale céleste, innée dans chacun de nous , qui seule nous fait

supporter Tordre social, lors même qu'il nous opprime. Elle éloigne des jouissanc<(s' corrompues du monde la jeune fille laborieuse , et en la rcvé tissant d'innocence et de pudeur , la rend bien plus digne d'être aimëe que celle que le vice couvre de diamants. Le cœur lui doit ses sacrifices, la conscience son repos, le ciel une récompense. C'est au ciel qu'elle attache la chaîne dont elle lie tous les habitants innocents de la terre les uns aux autres : c'est par elle qu'ils s'apprjh chent encore sans se connaître, qu'ils s'entendent sans se parler, et qu'ils se servent sans autre intérêt que celui de s'obliger.

Hélas! elle porta autrefois l'habitant de l'Afrique à tendre une main amie à l'Asiatique, qui la couvrit de fers ; et celui de l'Amérique à offrirsa cabane hospitalière à l'Européen, qui la baigna de sang ! Mais quand la politique des puissances invoque la patrie pour détruire les patries ; quand la morale de leurs passions a sanctionné leurs crimes par des religions corrompues ; quand les infortunés sans défense semblent n'avoir plus d'espoir , la morale céleste fait entendre leur voix. Toutes les âmes sont émues, toutes les tyrannies sont ébranlées. Le fil de la pitié, touché par elle, a des secousses plus rapides que le fil électrique agité par la foudre.

Ce fut elle qui montrant le corps sanglant de Lucrèce au peuple romain , renversa le pouvoir

odieux des Tarquins. Cest elle qui jetant les Sabines entre deux armées qui couraient à la ▼engeance, fit oublier à leurs soldats furieux les noms de Sabiiis et de Romains^ pour les rappeler à ceux de frères, de pères et d'époux ; et fit tomber de leurs mains les épées tranchantes, en leur opposant, pour boucliers, de petits enfants nus, sur le sein maternel. Cest elle qui ébranle aujourd'hui les deux mondes , en criant aux rois et aux sujets^ aux blancs et aux noirs : Vous êtes tous des hommes !

Elle n'a pas besoin de diplômes pour constater les droits du genre humain ; elle les a renfermés dans le cœur de chacun de nous. Elle y a impri* me ce sentiment ineffaçable : Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu 'on vous fît. Plus habile que la politique des nations, elle seule composa l'intérêt général des intérêts par^ ticuliers. Elle ne varie point avec celle-ci; mais elle est immuable comme la Divinité, sur laquelle icUe s'appuie. C'est d'elle seule qu'elle espère sa récompense : en effet, si l'homme moral l'attendait de ses semblables , combien de fois il serait tenté de s'écrier comme Brutus : O vertu^ tu n'es qu un vain nom !

Je vous prends à témoin , génies de tous les siècles, qui avez bien mérité des hommes, malgré leurs persécutions : Confucius , Py tliagore , Homère, Socratè, Platon, Epictète, Marc-Aurcle,

43o DE LA NATURE

Fënelon, Jean- Jacques ^ et tous tous qui avez excellé en vertus, en science, en arts, en éloquence : soit que vous ayez vécu dans la solitude ou dans les assemblées des nations, sur le trône ou dans les fers ; c'est cette lueur divine qui vous a guidés. Elle seule éclaire l'esprit et réchauffe le cœur. Sans elle, tout est froid mortel, et obscurité profonde ; et il est bien remarquable que parmi les hommes aveuglés par leur ambition, qui ont eu le malheur de la méconnaître, il n'y en a pas un seul qui ait fait une découverte utile au genre humain.

En effet, nous n'avons rien que d'emprunt, et c'est de la Divinité que nous recevons tout. Socrate disait à Âristodème qui niait les dieux: « Vous croyez que vous avez de l'intelligence ; » comment donc pouvez-vous croire qu'il n y » ait point aassi dans la nature un être universel » intelligent ? Vous savez que votre corps n'est » formé que d^une petite portion des élé- » ments ; il n'y aurait donc que votre entende- » ment qui vous serait venu de )e ne sais où, par » un bonheur tout-à-fait extraordinaire? Voas » êtes bien persuadé que c'est cet entendement » qui conduit votre corps dans toutes ses actions; » comment pouvez-vous donc penser qu'il nV » ait pas aussi une intelligence qui dirige le grand » corps de l'Univers, et qui en ait rangé toutes » les parties dans Tordre admirable que vous y

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» voyez? Je ne vois pas, me direz-vous, cette » Divinité qui gouverne toutes choses ; mais vous » ne voyez pas non plus votre ame ; en conclu- » rez-vous que ce n'est pas elle qui vous conduit, » mais le hasard seulement? Croyez-vous que » votre vue puisse embrasser un paysage^ et que » celle de la Providence ne sMtende pas à tout le » monde ? Pensez-vous que votre esprit puisse » songer tour-à-tour aux affaires d'Athènes , de » Sicile et d'Egypte , et que l'esprit universel ne » puisse s'occuper a-la-fois de toutes celles de » l'Univers ? »

Aristodème ayant répondu à Socrate , qu'il concevait une si haute idée de la Divinité , qu'il en concluait qu'elle n'avait pas besoin de ses services : w Vous pensez donc, reprit Socrate, qu'on ne » doit point de reconnaissance à son bienfaiteur? x> Plus la Divinité a fait paraître de magnificence » dans le soin qu'elle a pris des hommes, plus ils » lui doivent de respect. En effet, considérez » qu'elle a réuni dans les hommes seuls toutes les » jouissances qu'elle a dispersées dans les autres 9 animaux ; qu'elle a revêtu leurs corps des plus » belles formes ; qu'elle n'a donné qu'à eux la fa- 3» culte de parler et de converser; qu'elle a mis i> le comble à ses bienfaits en leur donnant des » âmes capables de la connaître , d'imiter ses » ouvrages par leur intelligence , et d'entrer en » communication avec elle par leurs vertus. »

432 DE LA NATURK

Socrate avait sans doute raison.. Oa peut même pousser ses arguments plus loin. On peut dire que c^est sur Tintelligence seule de la nature que se forme la nôtre , à la différence de Finstinct des animaux, qui naît avec eux. Il y a apparence que si un enfant ëlait élevé tout seul , dès sa naissance , dans une caverne, obscure ^ il y resterait constamment dans un état d'imbécillité. Si cette caverne était remplie des monuments de Tindustrie humaine, et qu'elle vînt à être éclairée par la lumière d'une lampe, sans doute il acquerrait bientôt quelque connaissance des arts, sans toutefois se former aucune idée de la Divinité. Supposons qu'un Yaucanson lui apparaisse avec quelque machine qui pourvoie à ses besoins', il est vraisemblable qu'un sentiment religieux s'élèverait dans son cœur avec celui de la reconnaissance : l'inventeur d'un art utile serait pour lui un Dieu. C'est ainsi que des peuples enfants ont déifié une Minerve, une Cérès, un Bacchus. Supposons maintenant que la lampe s'éteigne, que la machine disparaisse , mais que tout-à-coup les portes de la caverne s'ouvrent, et qu'il voie, pour la première fois , une terre couverte de verdure et de fleurs , des vergers chargés de fruits, une foret , une rivière , des oiseaux , une jeune fille au pied d'un arbre , et un astre au haut des cieux, baignant tous ces objets des flots de sa lumière; oh ! dans quel ravissement seraient tous ses sem!

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Groyes-vous^tiu'il méconnut alors un Dieu dans la nature? Voyez comme sa curiosité Tagite! Semblable à un enfant de nos villes qui , après un rigoureux hiver , sort dans les campagnes ^ sans précepteur, il interroge tout ce qui l'environne ; il creuse la terre, il effeuille une fleur , il escalade un arbre. Il veut tout voir, tout manier, tout connaître : son corps et sa raison se forment à-la-fois, d'après les lois et les dons de la nature. Pénétré de cette puissance qui l'environne de bienfaits , il l'adore dans l'arbre qui le nourrit , dans la fontaine qui le désaltère , dans le soleil qui l'éclairé et le réchauffe , et bientôt dans Tobjet de ses amours. C'est ainsi que vous vivez encore, peuples simples, vous que nous appelons ignorants et sauvages! Pour nous, habitants, des cités, nous n'adorons que les ouvrages de notre esprit et de nos mains : des monuments, des. statues, des systèmes. Mais ne nous enviez point nos arts fastueux et nos doctrines trompeuses ; les prairies sont vos lycées , des jeux innocents vos exercices, de majestueuses forêts vos temples toujours révérés. Au sein de la nature vous n'en méconnaissez jamais l'auteur ; et sans doute, à ses yeux^ c'est vous qui vivez à la lumière, et nous dans d'obscurs souterrains.

Quelque haute opinion que nous ayons de nos sciences et de nos arts, tous les modèles en sont dans la nature. Que dis-je ? nos ouvrages les plus 5. a8

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