‹ Œuvres complètes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre, mises en ordre et précédées de la vie de l'auteurChapitre 15 sur 19 · NATURE · texte numérisé non relu

NATURE

vantés n^en sont que de vaines images^ Le génie le plus sublime n^en est qu^un faible nourrisson; il n^est 'industrieux que de son industrie. Cest par les convenances qu^ellc lui montre, qu^il entrevoit les convenances qu^elIe lui cache. Christophe Colomb, pénétré de cette seule vérité, que' Dieu n'a rien fait en vain , juge à Taspect d'on globe, que sa partie occidentale ne peut être réservée, tout entière à TOcéan : il s^embarque, et il découvre un nouveau monde.

Si notre intelligence ne se développe que sur celle de la Divinité , notre morale ne se modèle que sur le sentiment de sa bienfaisance. L^homme juste, semblable à elle, -est bienfaisant sans se mettre en peine de la reconnaissance des honimes. Il fait du bien, même à ses ennemis, comme Tarbre fruitier, dit Marc-Aurèle , qui donne ses fruits à ceux mêmes qui lui jettent des pierres.

Confucius prêche la morale aux rois corrompus de la Chine ; il la fonde sur les lois de la nature et sur la souveraine raison de l'Univers ; il établit sur elle la politique des nations : il vit et il meurt persécuté. Cependant un philosophe sur le trône se revêt, après lui, de son auguste sacerdoce. Les diverses nations de la Chine , éprises de cette doctrine céleste, se réunissent à ses états, et forment un empire qui dure depuis quatre mille ans. Un sage paraît dans un royaume prêt à se dissoudre ; il veut en rappeler les habitants

jnix lois étemelles de la morale : il paie sa mission de'sa vie. Mais ses divins documents se répandent dans le monde ; ils ëtayent pendant des siècles les mines de Fempire romain; et son énorme colosse ne s^écroule aujourd'hui , que parce que les vices en avaient sapé tous les fondements.

Que dirai-je de ces hommes si chers au genre humain , qui ont tant de fois guéri ses plaies par les seules influences de la morale? Guillaume Penn , fuyant les troubles de son pays , appelle ses frères persécutés sur les bords de la Delaware , et il y établit un état toujours pacifique au milieu même des anthropophages. Fénelon, avec un seul livre , ramène les rois de l'Europe , de Tesprit destructeur des conquêtes à celui de Tagriculture , et prépare de loin notre liberté. G>ok et Banks vont transplanter nos végétaux utiles dans un autre hémisphère , et les sauvages admirent, pour la première fois, des Européens qui abordent sur leurs côtes pour leur faire du bien. HoM^ard paiCourt toutes les prisons pour adoucir le sort des criminels, et son humanité inspire au gouvernement britannique , de fonder avec eux Botany - Bay. . Vincent de Paul donne des berceaux et du lait à des milliers d'enfants trouvés. Un philosophe , égaré par l'exemple ^ expose les siens dans un pays où les mères les , abandonnaient à des nourrices mercenaires ; en

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expiation de sa faute , il complote un livre sor réducation , et son cœur affligé de si tristes ressouvenirs, lui inspirant une éloquence paternelle, il rend les mères à leurs enfants et les enfants à leurs mères. Ainsi le Ciel indulgent traça à nos pas incertains , deux routes vers la vertu ,.rinnocence et le repentir.

Tant de bienfaiteurs de Thumankë, si éclairés, auraient-ils fait des sacrifices si longs, si pénibles, pour des hommes inconstants et ingrats/ s^ik n^àvaient senti qu il existait un Dieu ?

Non-seulement cette morale sainte protège les nations contre les erreurs et les fureurs de la politique , mais elle guérit les hommes des maux regardés par la -médecine même comme incu* râbles.

Je vais vous en citer un exemple bien digne de vos réflexions. Un médecin , * vient de présenter au gouvernement une méthode curative de la folie par des remèdes moraux. £n effet , la folie est une maladie morale qui se combine souvent, ainsi que les passions ,%vec la santé physique la plus robuste. Parmi les preuves que ce respectable philanthrope rapporte de la bonté de ses moyens, certifiée par deux médecins célèbres, dont Tun, le citoyen Désessarts, est un de nos confrères, il y en a une fort touchante.Une fille,

* M. Boute*.

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Sgiée de vingt-cinq ans, était devenue folle par ]è$ kifustices réitérées de son père. Il lui enlevait tous les fruits de ses travaux pour les donner à son frère. Il lui promit une croix d or qu dédommagement, mais il lui manqua de parole. L'infortunée ne put résister à ce dernier trait ; elle en perdit la raison. Elle entrait en fureur au seul nom de Fauteur die ses jours. OkiTemmena au célèbre hospice des Insensés, à Avignon. Le médecin moraliste , après lui avoir fait administrer , sans succès, les remèdes physiques accoutumés, la consote , lui dit que son père se repenl de ses torts 9 qu^il' lui a acheté le bijou qu'il lui a promis, et qu il a envoyé son frère au loin apprendre une profession. La fil^e écoute, et devient pensive. Bientôt le père se présente à elle , mais elle le repousse. Après quelques nouvelles tentatives, il s'en rapproche , la caresse , lui présente le bijou fatal. La fille émue, verse des larmes, lui tend la main, Tembrasse, et en peu de temps recouvre sa santé. Ainsile père retl'ouva sa tendresse dans le malheur de sa fille, et la fille sa raison dans Famour de son père, et tous deux baignèrent de leurs larmes la main du sage qui les avait guéris.

Notre ame ne ressemble que trop souvent à cette fille égarée. Combien d'hommes ont méconnu un père dans la nature, à cause de la perte imprévue des objets de leurs affections ! Il n'y a

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point de Dieu, s'ëcrient-îb, ou, s^il en est uiii 3 esl injuste! Ah! sa ns doute , s'il disait à chacon d'eux : Enfant de la terre , reprends ta jeunesse fugitive, tes amours inconstants , tes dignités ai vaines, et vis heureux, si tu le peux ; ils reconnai* traient peut-être un père au retourde ses bienfaits. Mais ses dons ne sont pas nos propriétés ; il nom les prête pour un temps , pour les faire passer bientôt à d'autres.

« La vie, dit Marc-Âurèle , est un banquet oi » nous sommes invités tour*i-tour. N^en sortons » pas sans remercier la Divinité qui nous y a » appelés. >» Ne semble-t-elle pas nous dire, par le spectacle de la terre et des cieux : « J ai donné » à vos passions des biens passagers comme elles, M )'en destine d'immortels à vos vertus? La bonté » est dans mon essence , la justice dans mes dis* )) tributions, réternité dans mes plans, et rinfini » dans mes ouvrages. »

Laborieux naturalistes , qui essayez d'en faire des nomenclatures , dites-nous si vous entrevoyei seulement sur la terre les limites de sa puissance. Poêles, peintres, musiciens, avea-vous jamais exprimé ce que ses harmonies vous ont fait sentir? Avez vous jamais créé dans vos plus charmants tableaux, des êtres vivants, parlant5, aimants ."^ Orateurs diserts, philosophes profonds, qui remontez aux sources de la pen:>ée, et qui cherchez h en perfectionner les signes, arrangez

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▼OS types et vos dilemmes ! une femme timide , éloquente des seules formes de la nature, va, d'un sourire , troubler votre logique ^ ou la renverser avec sts larmes. La même intelligence qui a protège la faiblesse et Tignorance sur la terre, confond le savoir et Torgucil dans les cieux. Groirat-on que les astres obéissent aux lois du hasard, parce que leurs mouvements sont réguliers? Que dirait-on de plus s'ib étaient irréguliers? Peut-on dire que Tastre des nuits n'est pas fait pour les éclairer, parce que dans le cours de son mois , il luit d'une lumière tantôt croissante , tantôt décroissante ? Mais Tastre du jour luit aussi , dans le cours de Tannée , d'une lumière inégale. Les heures du jour ont les mêmes phases que les mois et les années. Celle qui sort la première du sein de l'aurore, et celle qui rentre la dernière sous le manteau de la nuit, sont moins lumineuses que leurs sœurs, qui brillent au haut des cieux, dans les feux du midi. Toutes ces filles du soleil, d'âges différents, distribuent la lumière k des êtres dont la vie est en rapport avec leurs périodes. Des harmonies aussi variées régnent dans l'immensité des cieux. Des réverbères nocturnes , contournés en globes ou en anneaux , circulent autour des planètes ; les planètes autour d'un soleil ; des soleils divers en grandeur sont semés dans le firmament, comme les grains de sable sur la terre, et leurs moindres distances

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point de Dieu, s'ëcrient-ib, oa, sHl en est un, il esl injuste! Ah! sa ns doute , s'il disait à chacoi d'eux : Enfant de la terre , reprends ta ieunesae fugitive, tes amours inconstants , tes dignités si vaines, et vis heureux, si tu le peux ; ils reconnaîtraient peut-être un père au retour de ses bienfaits. Mais ses dons ne sont pas nos propriétés ; il nooi les prête pour un temps , pour les faire passer bientôt à d'autres.

« La vie, dit Marc-Âurèle , est un banquet oè » nous sommes invités tourna- tour. N^en sortons » pas sans remercier la Divinité qui nous y a » appelés. >» Ne semble-t-elle pas nous dire, par le spectacle de la terre et des cieux : « J'ai donné n à vos passions des biens passagers comme elles, » j'en destine d'immortels à vos vertus? La bonté » est dans mon essence , la justice dans mes dis* » tributions, l'cternité dans mes plans, et l'infini » dans mes ouvrages. »

Laborieux naturalistes , qui essayez d^en faire des nomenclatures , dites-nous si vous entrevoyei seulement wsur la terre les limites de sa puissance. Poêles, peintres, musiciens, avez-vous jamais exprimé ce que ses harmonies vous ont fait sentir? Avez vous jamais créé dans vos plus charmants tableaux, des êtres vivants, parlants, aimants.'^ Orateurs diserts, philosophes profonds, qui remontez aux sources de la percée, et qui cherchez à en perfectionner les signes , arrangez

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VOS types et vos dilemmes! une femme timide i éloquente des seules formes de la nature, va, d'un sourire , troubler votre logique, ou la renverser «yec ses larmes. La même intelligence qui a protégé la faiblesse et Tignorance sur la terre, confond le savoir et Torgueil dans les cicux. Croirat-oii que les astres obc^issent aux lois du hasard, parce que leurs mouvements sont rt^guliers? Que dirait-on de plus s'ils étaient irri^guliers ? Peut-on dire que Tastre des nuits n'est pas fait pour les (éclairer, parce que dans le cours de son mois, il luit d'une lumière tantôt croissante, tantôt décroissante ? Mais l'astre du jour luit aussi , dans le cours de Tanui^e , d'une lumière im^gale. Les heures du jour ont les mêmes phases que les mois et les annt^es. Celle qui sort la première du sein de l'auroiHî, et celle qui rentre la dernière sous le manteau de la nuit, sont moins lumineuses que leurs scxîurs, qui brillent au haut des cicux , dans les feux du midi. Toutes ces fdlea du soleil, d'âges diffc^rents, distribuent la lumière k des êtres dont la vie est en rapport avec leurs périodes. Des harmonies ausvsi varii^es régnent dans rimmensitë des cieux. Des rtUerbères noc-* turnes , contourni^s en globes ou en anneaux , circulent autour des planètes ; les planètes autour d'un soleil ; des soleils divers en grandeur sont semës dans ie firmament, comme les grains de sable sur la terre, et leurs moindres distances

entre eux sont incommensurables. O toi, quical^ culas leurs lois apparentes, sublime Newton S dis-nous quel était le sentiment profond de ton ncant, quand ton génie parcourant leurs orbites, ta tête s^inclinait vers la poussière au seul nom de l'Éternel T

La même main qui a lié leurs sphères entre elles par les lois de l'attraction , a lié les cœurs des hommes par celles de la morale. C'est eHe qui réunit les sciences, les lettres, ks arts, qui, sans leur moralité , deviendi^ient funestes au genre humain. C'est elle qui en rapproche les diverses sections dans l'Institut national , et qui de toutes les parties du globe, les appelle comme *des frères et des sœurs dans ce Panthéon des Muses. Savants, artistes, littérateurs, qui voule» courir dans ses lices , ou vous y reposer un jour, dirigez toutes vos études vers la morale. Répandez-en les devoirs et les charmes sur toutes les productions de votre génie et sut tous les besoins de la société ; que vos toiles et que vos marbres la respirent. C'est cette fille du ciel qui couvre d'une vénération religieuse les berceaux de l'innocence et les tombeaux de la vertu. C'est elle qui donne tant d'étendue à nos regrets dans le passé , et à nos espérances dans l'avenir. Ses rayons divins luisent au milieu des ténèbres les plus profondes de l'antiquité, se fixent sur ses ruines, et réchauffent encore ceux qui s'en approchent

Cest elle qui â ranime par la cendre des Calons et desBrutus, la mourante Italie. Ccst par elle que TOUS illustrerez jusqu^aux rochers de la France , et que vous rc^formerez les cœurs de ses citoyens. Elle seule peut guérir nos passions insensées, depuis le délire d^une faible fille , jusqu^à celui des nations. Mais si la fortune vous est contraire, si les hommes vous persécutent , si enfin les talents vous manquent, que vous restera-t-il pour bien mériter de la patrie ? la morale encore. Si Tordre particulier naît de Tordre général, Tordre général, à son tour, résulte de Tordre particulier. O heureux mille fois qui fait le bien des hommes, loin de leurs vains applaudissements ! Heureux qui ne cherche d^autres témoins de ses actions que le ciel et sa conscience ! Yécût-il dans les fers comme Épictète , mourût-il victime de la calomnie , comme Socrate , en sHnstituant avec lui-même, il fondera non-seulement la morale d'un peuple, mais celle du genre humain.

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