‹ Œuvres complètes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre, mises en ordre et précédées de la vie de l'auteurChapitre 8 sur 19 · D£ L AMAZONE · texte numérisé non relu

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sîns. J'errai long-temps dansiine triste incertitude, craignant d'être reconnu, et m'efforçant de conserver un air d'assurance pour ne pas exciter les soupçons ; imaginant mille projets, et les rejetant tous; ne sachant à quoi m' arrêter, et n^osant ni retourner chez moi, ni sortir de la ville, ni demander un asyle à des amis que ma présence aurait perdus. Je venais de traverser le carrefour de la rue de Bussy , et j'essayais de gagner le quai, dans l'espérance de trouver à vendre mes bijoux , lorsque j'entendis des cris tfirenx; c'était one grande foule, rassemblée autour d'un chariot qui sortait du Qiâtelet. Les blanchisseuses montaient en hâte l'escalier du qaai, criant à tue-téte : Combien sont-ils aujourdUiui? Dix-sept, répondit un homme en pantalon et en gilet rouges, debout sur le siège. Ce n^estpas assez, criaient les femmes; hier, il y en avait quarante. Cet homme était le bourreau , qui conduisait les victimes à la mort.

Je parcourus ainsi une partie de la ville, épuisé de besoin, de fatigue et de soucis. La nuit venue, les premières chandelles allumées, je vis briller quelques croix d'argent à travers les vitres d'une boutique. L'envie me prit d'y entrer. Elle était si .basse que ma tête touchait le plafond : il y avait cependant, dans cette boutique, une femme et trois imfants, deux garçons et une petite fdle; le plus petit des garçons, âgé de quatre ou cinq ans, était

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sur ses genoux ; elle lui apprenait à lire : la petite fille était occupée à coudre à sa droite, et le garçon le plus grand, âgé de neuf ou dix ans, était debout à côté du comptoir. Ce fut lui qui m^ouTrit la porte. Il y avait dans cette petite famille, un air de propreté, de bonheur et de paix, qui faisait plaisir à voir. Je saluai cette bonne femme , et la félicitai sur sa tranquillité et sur celle de ses enfants au milieu du tumulte qui bouleversait toute la France. Elle me répondit, en versant quelques larmes : Ces enfants ne sont pas tous à moi; celui qui est sur mes genoux est le fils d-^une de mes amies , qui vient de périr victime de sa verta. Je n^ai pas voulu abandonner cet orphelin, car, quoique j^aie eu le malheur de perdre mon mari à Tarmée, il y a environ quatre ans, Dieu ne m'a pas laissée sans ressource ; mon commerce suffit à mon existence et à celle de ma famille : si vous désirez vous défaire de quelques bijoux, vous pouvez être sûr que je vous en paierai la valeur. Je tirai alors de ma poche ma montre , je détachai mes boucles d^argent, et je les posai sur son comptoir. Alors elle mit ses lunettes, démonta fort adroitement le cristal et le mouvement de ma montre, et les chapes de mes boucles , pesa For etFargentde ces pièces, et, d^un trait de plume, fit mon compte qui montait à 17a 1. 1 3 s. 9 d. Elle me donna cette somme en argent, et me demanda si j'étais content. Oui, lui répondis-je. Cér

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^ tait, en effet, plus du tiers en sus de ce qu'on m'en I avait offert chez les plus riches orfèvres. ! Ma bonne dame, lui dis-je, vous venez de me tirer d'un grand embarras, cependant ce n'est pas mon besoin le plus pressant : je meurs de faim ; je n'ai rien mange de la joumëe ; enseignez-moi quelque restaurateur dans le voisinage. Je ne suis pas aubergiste, dit-elle; cet ëtat ne convient guère à une mère de famille ; mais , en cas de besoin , je peux donner à manger à un honnête homme comme vous. J'attends ce soir un roulier de Bruxelles , qui apporte toutes les semaines des farines à THôtel-de-Ville ; il se rafradchit chez moi , et je fais ses commissions chez les marchands. Il ne me laisse pas manquer de pain; et, conmie j'en ai de surplus, je rechange contre de la viande chez le boucher , et contre du vin chez le cabaretier. Sans ce petit commerce d'échange , il nous serait impossible de vivre. Croiriezvous que deux côtelettes se sont payées dernièrement i5oo liv., une corde de vieux bois de peuplier io,ooaliv.? En parlant ainsi, elle me fit entrer dans son arrière-boutique. 11 y avait une table couverte d'un linge très-blanc, et j'allais m'y placer , lorsque la porte de la boutique s'ouvrit. Les trois enfants crièrent à la fois : Maman, le père Jérôme ! Aussitôt je vois entrer un homme à-peu-près de ma taille, de ma physionomie, de mon; âge , vêtu d'un sarrau , et portant à la main

le fouet d'un charretier. Bon soir, mon frère , me dit - il , sans m'ôter son chapeau ; pnis il s^assit sans façon vis-à-vis de moi. Je ne savais que répondre à ce singulier compliment , lorsque la veuve dit à Tainë de ses enfants : Mon fils^ allez dam la rue à la tête des chevaux, et veillez-y soîgneih sèment pendant que le père Jérôme souperaf avec nous. Elle prit alors les deux autres enfants, et les fit asseoir auprès d'elle entre cet étranger et moi. Voici votre petite provision , dit Jërdme , en tirant de dessous son sarrau un gros pain de huit livres, qu'il mit sur la table. Je vous en laisserai autant demain en repassant; avec cela, voos pourrez attendre mon retour de Bruxelles; puis il se mit à caresser les deux enfants du rertn de sa grosse main. Ce mouvement paterne) envers deux petits orphelins , me remplit d'^raotion en me rappelant les miens. Tu as do ehagrin, mon frère, me dit-il; il n'en faut point avoir, le chagrin tue Fhomme. Il prit la Inniteille, et remplit mon verre et le sien. J'en verserais, ajouta-t-il, à la citoyenne, mais elle ne boit qae de Teau ; allons , à sa santë ! c'est une brave femme. Je lui dis: Quoique depuis long-temps je ne boive plus de vin, tu mets tant de simplicité dans ton invitation, que je l'accepte de tout mon cœur. Alors , m'inclinant vers lui et la maîtresse du logis : Quand le bonheur, ajoutai-je, n'existera plus>dans Paris, puisse-t-il trouver son dernier

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aAyle dans cette petite maison! et je ridai mon verre. Nous nous mimes à manger tous de bon appi^tit. Tu as bien raison, mon ami, dit Jcrôme; le bonheur n est que dans ce petit coin : je n^ai vu que de la misère dans toute la roule. En arrivant k la barrière, j'ai été reçu sans difficullë parce que 'Çy suis connu, et que loule.^ les semaines j'ap^ porte des farines pour le gouvernement; mais comment se fait-ii qu'une v^Ue où Ton amène, tous les jours, quinze cents sacs de farine, pesant chacun trois cent cinquante livres, sans compter un nombre considérable de sacs de ris et de légumes, et des troupeaux immenses de bœufs et de moutons ; comment se fait-il , encore une fois , que cette tille soit à la veille de mourir de faim? Après avoir passi^. la barrière , j'ai vu une multitude de gardes , armés de picjues, (}ui s'oppoaaiont à la sortie de ceux qui voulaient aller chercher du pain hors do Paris. Les malheureux avaient raison , puiwsqu'ils n'y peuvent plus vivre: eh bien! croirais tu que les commis les forçaient de rester, sous pn^texte que leurs passcrporta n^ëtaient pas en règle? Comment ! repartis-je , il faut un passe -port pour sortir?-^ Oui; il faut de plus qu'il soit visé dans différents bureaux de la section, de la ville, de la barrière : ici il faut quatre tëmoina, là il en faut neuf: sans cela on ne peut sortir; et si on passe furtivement, on est arrêté par la gendarmerie , et conduit en prison. £h bien!

mon frère, je n^ai point de passe-port, lui dis-je» et il faut absolument que je sorte de Paris. Point de passe-port 1 ce mot fut répété par la bonne femme , et même par les enfants , et Jérôme en pâlit.

Je lui contai alors, sans aucun déguisement, k danger où je me trouvais ; Favis secret que j^avaii reçu le matin, et qui m'apprenait que je devais être arrêté dans la journée ; la manière dont j'avais quitté ma femme et mes enfants ; le dénâment où je les laissais ; enfin je lui ouvris mon ame tout entière , et ce fut une inspiration du ciel: j'avais trouvé un libérateur. Ce brave honune me prit la main, tout ému : 11 me vient une idée, me dit-il , que je te communiquerai téte-à-téte ; ne t'afiHige pas. La bonne femme ayant fait coucher ses deux enfants , nous laissa seuls Jérôme et moi. Ecoute , tu m'as touché le cœur, car je sois père comme toi, j'ai ma femme et des enfants \ Bruxelles ; Dieu bénira ton courage , et voici ce qu'il m'inspire pour t'obliger : il tira de sa poche un lambeau de papier revêtu de signatures et de cachets. Voilà, dit-il, mon passe-port qui pourra te servir, car noua nous ressemblons beaucoup; mon signalement porte que j'ai cinq pieds cinq pouces, cheveux gris, yeux bleus, le nez aquilin , le visage coloré : tous ces signes te conviennent comme à moi; cette pièce m^est a^ sez inutile , je puis d'ailleurs m'en procurer une

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nouvelle dans ma commune , en disant que j^ai perdu Fancicnne. Tu diras donc que tu t'appelles Pierre Jérôme , que tu es roulier, établi auprès de Bruxelles au village de Saint-llomain : c'est là qu'il faudra attendre quelques jours de mes nouvelles. Tu vas changer de costume. A ces mots 9 il alla chercher un vieux sarrau, de gros souliers, et un grand fouet ; puis il fit rafraîchir ses chevaux pendant que je m'affublais de mon nouvel habillement. A son retour, je lui dis: Tu viens de me rendre un service important d'une manière si gén(^rcusc , que je ne balance pas à te prier de m'en rendre un autre , c'est de remettre à ma femme ce paquet de papiers avec cet argent; tu lui diras que c'est la moitié de ce que }€ possède : il y a 86 liv. Écoute , me dit-il , n^as-tu pas encore quelque monnaie de papier â^ y joindre? donne-la moi. Je te préviens que tu n'en ferais rien sur la route ; pour moi , je suis 8Ûr de la passer en compte à l'Hôtel-de-YiUe. Je tirai de mon portefeuille une cinquantaine d'écus en papier-monnaie , et il me promit de les remettre sous peu à ma femme en argent comptant. Ce dernier trait me pénétra de reconnaissance. Que Dieu te conduise, mon frère t me dit-il. Alors, je fus prendre congé de la bonne femme dans la maison de laquelle j'avais trouvé tant de consolation; nous nous embrassâmes tous en pleurant.

JeiD^achemihai vers les barrières, eimonhi» faiteur vers THôtel-de-Ville ; il pouvait être en heures et demie du soir, lorsque j^arrivai h k barrière ; elle était obstruée d^une muUîtude di Toitures. Le tiimiille me fut favorable ; fcm bientôt traversé la Chapelle, et une foii dansk plauie, je marchai comme si j'avais eu des aîki, sans regarder derrière moi. Cependant jVlaî fatigué quand j'arrivai à Saint-Denis, et je résolus de m^y reposer : j^entrai dans les vaslts jardins de Fabbaye, dont la clôture ëtait pue en plusieurs endroits, et je me couchai ai pied d'un mur, h Fabri du vent, sur un pci d'herbe sèche. De là j'apercevais la petite rivière qui traverse ce vaste enclos. La lune allait se coucher; elle éclairait un côté de cette superht flèche qui s'alonge dans les airs; le reste du bâtiment était caché dans l'ombre. Jadis il couvrait lei cendres de nos rois, mais ces cendres n'y étaient plus: celles de Louis xiv, si jaloux de radmiratioa de la postérité, et celles de Henri iv, si digne d'étn aimé, avaient été jetées aux vents et disperséei par la main des bourreaux. La nuit entière s'écoula au milieu de ces grands souvenirs. Ai point du jour, je m'acheminai, suivant Fitinéraire que m'avait donné Jérôme , vers Écouen , pour m'écarter un peu de la grande route de Bruxelles. Parvenu au pied de la montagne d'Écouen, je me dirigeai vers une petite maison du village ; mais

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