‹ Œuvres complètes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre, mises en ordre et précédées de la vie de l'auteurChapitre 9 sur 19 · DE L^AMAZONE · texte numérisé non relu

DE L^AMAZONE

■Irffroi rëgnait par -tout, on semblait me fuir, et l^mc décidai à mVloigner à Taspeclde quelques ni^jtmmes couverts de bonnets rouges, que f aperfciii|hft à l'extrémité de la rue. Je marchai deux iÂeures, jusqu^à Tentrée d'un bois, où j'atten- «^0 la nuit. Dès que la lune fut levée , je me mis éM itoute j et j'arrivai à Amiens vers le matin. A riinpect dis sa rivière, je me trouvai dans le plus dgrand embarras : il fallait entrer dans la ville ou bvfee jeter à la nage. J'étais dans cette perplexité rilonque j'aperçus une petite barque ; je fis signe MI batelier, qui vint aussitôt âi moi. Il me iMeçnt fort bien, me fit asseoir à côté de lui, fm*apprife qu'il était pécheur , et qu'il allait le- ,imr des filets dans les roseaux voisine. En parlant ainsi , nous débarquâmes sur l'autre rive ; il m^enseigna ma route de son mieux , et me

Après sept jours, ou plutôt sept nuits de che, pendant lesquelles il ne m^arriva auaventure remarquable , j'arrivai i la vue de BmxeUes. Ayant , suivant 1^ instructions de Jerômey laissé cette ville sur ma droite, j'entrai dans Saint-Romain, et la première personne que Yf rencontrai fut mon libérateur ; il y était depui» deux jours, et m'attendait à l'entrée du village. Dès ^e nous fâmes seuls, il me remit la lettre sui- Tante de ma femme :

« Enfin je reçois de tes nouvelles ; tu vis^

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» encore et tu m'envoies des secours ! Ah! que

» ne puis-jé aller mourir avec toi !

» Hier^il était nuit, je venais d'allumer ma lampe,

» lorsque j'ai entendu un grand bruit dans Tes-

» calier, comme d'une troupe d^honmies armés.

» Mon premier mouvement a été de fermer ma

» porte au verrou ; aloi^ on a frappé ; ma fille

» s'est mise à pleurer ; son frère m'a dit : N'aie

» pas peur , maman , je saurai bien te défendre.

n — Pauvre enfant! lui ai-je dit, il faut obéir. Les

» coups ont redoublé, j'ai ouvert la porte; alors

» six hommes , armés de sabres et de fusils , se

» sont précipités dans la chambre. Leur chef

» était une espèce de petit provençal , maigre et

» pâle j coiffe d'un grand chapeau, qu^il n'a pas

» ôté de dessus sa tête. Citoyenne , m*a-t-il dit

y> dans son patois , veux-tu faire résistance à la

» loi ? où est ton mari ? — Je n'en sais rien, lui ai-je

» répondu. — J'ai ordre de l'arrêter. Quand

» viendra-t-il? — Je l'ignore. Et je me suis mise

» à pleurer. Cependant, un de ses compagnons,

» plus honnête, m'a dit à l'oreille : On n'en veut

» ni à vous ni à vos enfants. La loi ne punit que

» les coupables. — S'il est coupable , me suisse

D écriée, c'est d'avoir servi sa patrie dans tous les

7^ temps de sa vie.

» Enfin cette troupe , après avoir fouillé dans

» le cabinet voisin, et jusque sous mon lit,

n s'est retirée brusquement. Le petit comman-

D£ l'amazonk. 3oi

» dant m^a dit : 11 ne faut pas m^en vouloir ; tu » dois obtUr à la loi. Quand ils ont ëtë des- » cendus, Henri m^a dit : Qu^ est-ce que la loi » » maman ? — Ton père dit que la loi est un lien )» qui unit les hommes ; mais que lorsqu'elle n*est )» pas fondée sur la nature i elle les met en ^ état de guerre ; il dit que la France, depuis la » révolution, a, au moins, quatre-vingt mille lois. » — Oh bien! m'a dit Henri, je ne pourrai jamais » les connaître toutes. Alorsme jetant à genoux, et » fondant en larmes, j'ai remercié Dieu de t'avoir » sauvé jusqu'à présent des mains des méchants; » je l'ai prié de sauver de mâme notre malheut» reux pays : mes enfants ont prié à monexem- » pie. Je me préparais à les coucher sans souper, a car il était plus d'onze heures du soir, lorsque » l'ai entendu frapper à ma porte ; je me suis apm prochée : Ce sont de bonnes nouvelles de votre m mari , m'a dit tout doucement une grosse voix. » Aussitôt j'ai ouvert ma porte; mais à la vue d'une » espèce de charreticr,j'allais la rcfermer,lorsque » sa bonne mine m'a rassurée. 11 avait un bissa^ » ^ur l'épaule , son chapeau à la main , et te- » nait dans l'autre un paquet, dont l'adresse » était de ton écriture. Alors je l'ai prié d'en- » trer et de se reposer ; j'ai ouvert avidement » ta lettre : à la nouvelle de ta sortie de Paris , » mon ame s'est ranimée. Après un moment de » silence, il a tiré de son bissac un paquet de

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» farine et uu gros pain , qu'il a mis sur la table. » Aussitôt ma fille a dëtaché son fichu de dessv » sa tête , en lui disant : Prenez , monsieur, ce fida » pour votre petite fille. O vertu ! on ne t'apprenl l'' » pas; tu es naturelle au cœur des hommes. Hi- "^ i> dame, m'a-t-il dit, en souriant de cette action, » monsieur votre mari m'a donné encore pour » vous cinquante écus en papier , je comptais lei » donner enraiement au bureau de la ville ; mais » cette monnaie à présent est si discréditée , que » j'ai été obligé de payer en argent; et tout ce qu'a » pu faire le chef du bureau^ ça été de me pro- » mettre de m'en dédommager par quelques » livres de farine. 11 m'a fait donner un premier » à - compte , que je viens de vous remettre ; » tous les huit jours, je vous en apporterai un pa- » quet pareil. Vous voudrez bien répondre i » votre mari , que je me suis acquitte en par- » tie de sa commission. Demain, vers midi, je » passerai sous vos fenêtres, je ferai claquer » mon fouet, et, à ce signal, vous m^enverj> rez votre lettre par votre fils, et soyez sûre » qu'elle parviendra à votre mari ; faites atten- » tion de n'y mettre ni votre adresse ni %'Otit i> nom , de crainte de surprise. En disant ces » mots, il a ôté ses gros souliers fen-és, afin, » m'a-t-il dit, de ne pas faire de bruit dans » l'escalier , et il est descendu sans vouloir » qu'on l'éclairât. Peut - on voir tant de déli-

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I catesse-y de générosité, sous une aussi rude I écorce ? »

Que mes enfants sont dignes d'amour ! D'où ^ur viennent ces semences de bonté ? est-ce la nature qui les a mises d^ms leur cœur? est-ce [lar les soins de leur mère que ces plantes du ciel portent déjà des fruits ? Hélas ! pourquoi Eaut-il qoe je m'en éloigne peut-être pour ja^ (Hais !

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