‹ uvres complètes de Louis de Grenade (volume 2)Chapitre 10 sur 21 · TOM. Y. 2Î · texte numérisé non relu

TOM. Y. 2Î

de lui, avec sa bénédiction, le nom d'Israël. Le patriarche, à son tour, ayant demandé à l'ange quel était son nom, obtint cette réponse : a Pourquoi me demandes -tu mon nom? mon nom est Admirable. » Gen. xxxn, 30. Il fut répondu de même à Manué, père de Samson, qui avait fait une question semblable. Nous voyons par ces passages combien Dieu est admirable et en luimême et dans ses œuvres. Cela est si vrai, qu'il n'y a rien de si petit dans la nature qui ne présente aux hommes attentifs un juste sujet d'admiration.

Pour ne nous attacher qu'à un seul point, examinons ici combien Dieu est admirable dans les choses mêmes qui semblent opposées l'une à l'autre, combien, dis-je, il est admirable en miséricorde et admirable en justice, admirable en tendresse pour les justes et admirable en haine pour les méchants, admirable en indulgence et en suavité pour prendre soin de ses fidèles serviteurs, et admirable en sévérité pour punir les impies. Les preuves abondent dans nos saints Livres. Celui des Cantiques, entre autres, est tout rempli des paroles de tendresse, et des chastes déUces dont le céleste Epoux a coutume d'enivrer les âmes pures.

Quant à sa sévérité envers les méchants, nous en trouvons d'éclatants témoignages dans les prophètes, chargés d'ordinaire de dénoncer aux coupables les arrêts de sa colère. Lisez le cinquième chapitre d'Ezéchiel, et vous y trouverez des menaces de la justice divine qui vous ù'apperont de stupeur. Quel homme au cœur de bronze pourrait les entendre sans être ébranlé tout entier dans son âme et dans son corps, sans trembler devant la colère d'un Dieu ÛTité, sans reconnaître la haine souveraine qu'il porte au pécheur et à son crime? On voit ici combien la nature divine est différente de la nôtre. Les hommes que leur nature ou leur caractère incline à la miséricorde, conservent, quand il s'agit de punir les crimes, un reste de cette bonté et de celte indulgence native; ceux, au contraire, qui penchent pour la sévérité dans les châtiments, sont d'une nature moins indulgente et moins douce. Des qualités opposées se font obstacle l'une à l'autre; si l'une domine, l'autre restera dans l'ombre. Il n'en est pas

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ainsi de la nature divine. Quoique plus inclinée à la miséricorde qu'à la justice, elle réunit néanmoins ces deux attributs, de telle sorte que la plénitude et la perfection de l'un ne fasse aucun tort à l'autre.

C'est aussi ce que nous montre l'évangile de ce dimanche, où nous voyons ces deux attributs divins se manifester avec éclat. Certes, ce fut une œuvre de la justice divine, que la ruine et la dévastation de Jérusalem, où onze cent mille hommes périrent par le glaive, la famine et la peste, et quatre-vingt-dix-sept mille furent ensuite emmenés en captivité. Depuis le déluge, qui engloutit dans ses flots le genre humain presque tout entier, vit-on jamais semblable désastre? Quelle preuve de la sévérité de la justice de Dieu 1 Mais en même temps quelle tendresse et quelle compassion nous révèlent les pieuses larmes que verse le Sauveur en annonçant cet affreux désastre ! Nous voyons dans la sainte Ecriture que notre Seigneur pleura trois fois : la première fois, lorsqu'il ressuscita Lazare, sans doute à cause de l'incrédulité des Juifs que ce miracle ne devait pas convertir ; une autre fois en moiu'ant sur la croix, lorsque, dit saint Paul, « avec un grand cri et avec larmes, » il s'offrit pour nous en sacrifice à Dieu le Père; enfm dans ce passage, alors que, près de mourir, il verse des larmes, non sur sa mort, mais sur la destruction de Jérusalem et la ruine de son peuple : ce désastre le touchait beaucoup plus que la mort même qui l'attendait. C'est ce qu'il fit clairement entendre aux saintes femmes qui le suivaient sur la route du Calvaire : « Filles de Jérusalem, leur dit-il en se retournant vers elles, ne pleurez point sur moi, mais pleurez sur vousmêmes et sur vos enfants ; car vo'ici que des jours viendront où l'on dira : Heureuses les stériles, heureuses les entrailles qui n'ont point enfanté, et les mamelles qui n'ont point allaité 1 » Licc. xxni, 28, 29. Il est certain que ces lamentations furent poussées par les femmes de Jérusalem pendant le siège de cette ville, puisque la famine sévit avec tant de rigueur, que l'on vit des mères, étouffant la voix de la nature, égorger lem's enfants et se nourrir de leurs chairs.

Le Sauveur décrit en ces termes la ruine prochaine de cette

malheureuse cité : « Yiendront pour toi des jours où tes ennemis t'environneront de tranchées, t'enfermeront et te presseront de toutes parts ; ils te renverseront par terre toi et tes enfants qui sont au milieu de toi, et ils ne laisseront pas dans ton enceinte pierre sur pierre. » Comme cette prédiction s'accomplit quarante ans après la mort de Jésus-Christ, personne ne peut douter qu'elle soit due à une sagesse, non humaine, mais divine.

Mais si un si terrible désastre fait éclater la sévérité de la justice divine et la gravité du péché, nous pouvons apercevoir, jusque dans la vengeance même, l'exercice de la miséricorde. Le Seigneur donna aux Juifs coupables un espace de quarante ans pour faire pénitence ; ils refusèrent cependant d'en profiter. C'est ainsi que Dieu tempéra la rigueur de sa vengeance en accordant le temps du repentir à ceux qui voudraient revenir à lui. De même, avant le déluge, il laissa s'écouler une période de cent vingt ans, pendant laquelle les hommes, au lieu de faire pénitence, s'enfoncèrent plus avant dans le crime. De même encore, avant de livrer aux ravages des Chaldéens Jérusalem et le temple, il envoya à son peuple le prophète Jérémie, sanctifié dès le sein de sa mère, pour lui offrir la paix au nom du Seigneur, et l'exhorter à se convertir, s'il voulait échapper à une ruine complète. Loin de se rendre aux avertissements du Prophète, les Juifs l'ayant jeté luimême en prison, Dieu fit tomber sur eux les traits de sa juste vengeance. Cette fois encore nous voyons notre Seigneur user envers Jérusalem de la même sévérité et de la même indulgence.

La cause de ce malheur épouvantable est exprimée dans les paroles qui suivent : « Parce que tu n'as pas connu le temps où Dieu t'a visitée. » Notre Seigneur, en effet, le Soleil levant, est venu d'en haut visiter ce peuple, apportant avec lui tous les biens, pour éclairer ceux qui étaient assis dans les ténèbres et l'ombre de la mort. Jérusalem se montra si peu recomiaissanle de ce bienfait, qu'elle condamna à mort celui qui lui apportait l»^salut et la vie.

Mais laissons un moment les Juifs, mes frères, et arrivons à ce qui nous regarde, nous que le Seigneur visite de beaucoup de manières. Il nous visite lorsque, par ses bienfaits, il nous excite à l'aimer. C'est ainsi que le Prophète demandait à être visité : 0 Souvenez- vous de nous, Seigneur, disait-il, selon la bonté qu'il vous a plu de témoigner à votre peuple; visitez-nous par votre salut, » c'est-à-dire, en nous accordant le secours et le salut, visita 7ios in salutari tiio, Ps. cv, 4. Il nous visite encore lorsqu'il envoie des prophètes, des docteurs et des ministres de sa parole pour nous instruire et nous montrer le chemin de la béatitude éternelle. C'est ainsi qu'autrefois le Sauveur ayant rappelé à la vie le fils d'une veuve, le peuple s'écria : « Un grand prophète a paru parmi nous, et Dieu a visité son peuple. » Quia propheta magnus surrexit in nobis, et quia Deus visitavit plebem suam, Luc. vn, 46. Mais la principale manière dont il visite, c'est lorsque, voyant les hommes s'éloigner de lui, insensibles à ses avertissements et à ses bienfaits, il s'efforce de les ramener par le châtiment dans la voie de la justice. Le Prophète a en vue ce genre de visite quand il dit : « Que si ses enfants abandonnent ma loi, et s'ils ne marchent point dans mes préceptes, je visiterai avec la verge leurs iniquités. » Si autem dereliquerint filii ejus legemmeam, et injudiciismeisnon ambulaverint, visilabo in virga iniguitates eoruyn. Ps. lxxxvui, 31. Telles sont les diverses manières dont le Seigneur visite son peuple.

Un grand nombre sont tellement sourds à sa voix, que ni les bienfaits ne peuvent les toucher, ni les avertissements extérieurs ou intérieurs les émouvoir, ni les châtiments et les fléaux les ramener au bien. Le péché, par suite de l'habitude, est comme entré dans leur nature; leur conscience endurcie est devenue insensible à tout. Le fort armé qui occupe leur cœur s'efforce de fermer toutes les entrées par où un rayon de la lumière céleste arriverait jusqu'à eux. C'est de lui, en effet, que parle le Seigneur au livre de Job, quand il dit : « Son corps, couvert d'écaillés qui

se pressent, présente de tous côtés l'aspect d'un bouclier ; chacune d'elles touche sa voisine, un souffle ne passerait point entre elles. » Corpus ejiis quasi scula fusilla compactum squamis se prementibus; una uni conjungitur, et nec spiraculum incedit per eas. Job. XLi, 6, 7. Cette description du démon a pour objet de nous faire comprendre non- seulement sa vigueur et sa puissance, mais aussi l'état malheureux de l'àme où il habite; l'antique serpent couvre de telle sorte cette âme contre les traits de la crainte de Dieu, qu'elle ne saurait, je ne dis pas être blessée, mais même être atteinte. C'est le sens de ces expressions : a Un souffle ne passerait point entre elles. » Aussi arrive-t-il que les pécheurs ainsi obsédés par le démon résistent et à la voix de l'Eglise^, et aux bienfaits de Dieu, et aux mouvements de sa grâce, et à ses châtiments. Imitateurs de l'inflexible Pharaon, ils partageront son malheureux sort, car il est écrit : « Le cœur dur finira par être accablé de maux. » Cor durum maie habebit in novissimo. Eccli. ni, 27. Ils comprendront un jour à leur détriment ce qu'autrefois ils n'avaient pas voulu croire. Si donc, mes frères, les Juifs ont subi un tel châtiment pour n'avoir pas connu le temps où le Sauveur les a visités, prenons garde, si nous marchons sur leurs traces, d'être punis plus rigoureusement encore.

L'Evangile nous apprend ensuite ce que fit notre Seigneur après son entrée triomphale dans la ville de Jérusalem : « Etant entré dans le temple, il commença à chasser ceux qui y vendaient et y achetaient, leur disant : « Il est écrit : Ma maison est une maison de prière, et vous en avez fait une caverne de voleurs. » Saint Matthieu ajoute qu'il renversa les tables des changeurs et les sièges de ceux qui vendaient des colombes.

Par ces vifs reproches, si nouveaux dans sa bouche, le Sauveur condamnait ouvertement l'avarice des prêtres, qui permettaient d'acheter et de vendre dans le lieu saint les objets nécessaires aux cérémonies des sacrifices, parce que ce trafic tournait à leur profit. La passion de l'avarice s'était alors tellement emparée de l'âme des prêtres, que les choses les plus saintes se vendaient à prix d'argent, et notre Seigneur fait entendre que la plupart des maux de ce temps n'avaient pas d'autre source. Ah! mes frères,

ce vice funeste ne s'est-il pas glissé aussi dans nos mœurs? Pour ne parler que d'un seul point, combien de jeunes lévites n'aspirent aujourd'hui aux fonctions sacerdotales que pour s'enrichir et augmenter leur patrimoine? L'Eglise en est réduite de nos jours à voir un état de vie qui ne convient qu'aux âmes avides de sainteté, convoité souvent par la cupidité et l'amour du lucre. Non, parmi tous les maux qui la désolent, il n'en est pas qui étende plus loin ses ravages et exerce sur nos mœurs une plus funeste influence. Quelles peuvent être les suites d'un si épouvantable abus, sinon que ceux qui ont usurpé le sacerdoce par amour de l'argent et du bien-être, négligent la piété et la sainteté, pour ne songer qu'à atteindre l'objet de leurs convoitises. D'où il arrive que, maîtres et guides aveugles du peuple, ils précipitent dans la fosse les brebis qui les suivent, et que, chargés d'apaiser par leurs prières et leurs bonnes œuvi'es la colère du Seigneur, ils la provoquent par leurs crimes. C'est donc avec raison que le Maître céleste, juste appréciateur de ce crime et plein de zèle pour la gloire de son Père, s'éleva avec tant de force contre l'avarice des prêtres, et, non content d'exprimer son indignation par des paroles, alla jusqu'à renverser les tables des changeurs et les sièges de ceux qui vendaient des colombes.

Après avoir ainsi expliejué chaque partie de notre évangile, donnons quelque développement à la leçon générale qu'il contient. Puisque le Sauveur met devant nos yeux le triste et lamentable tableau de la ruine de Jérusalem, il nous sera utile de rechercher quel profit, pour notre édification, nous devons retirer de cette sévérité de la justice divine.

DÉVELOPPEMENT DU SUJET

Il faut savoir avant tout que, parmi les principales richesses du chrétien, parmi les biens principaux qui le rendent heureux, la crainte de Dieu tient un rang élevé. C'est d'elle qu'il est écrit : La sagesse et la science sont les richesses du salut, et la crainte duSeigneui' en est le trésor. » Divitix saîutis sapientia et scienda;

titnor Domini ipse est thésaurus ejus. Isa. xxxiii, 6. Tel est donc le rapport de cette pieuse crainte avec la sagesse, qu'elle est ou le commencement de la sagesse, ou la sagesse elle-même. Le saint patriarche Job, assis sur son fumier, exprime sur ce sujet les plus hautes considérations. Après avoir, dans un magnifique éloge, élevé la sagesse jusqu'au ciel, il montre que ce que l'univers renferme de plus grand et de plus précieux n'est rien en comparaison d'elle ; puis il parcourt tous les lieux du monde pour trouver le domicile où elle habite, et déclare qu'elle se tient cachée loin des regards de tout homme vivant ; enfm, pour ne pas tenir plus longtemps suspendus les esprits de ses auditeurs, il termine par ces paroles : « La crainte du Seigneur , voilà la sagesse; fuir le mal, voilà l'intelligence. » Ecce timor Domini, ipsa est sapientia, et recedere a malo, inteUigentia. Job. xxviii, ult. Vous voyez quel rang élevé ce saint patriarche assigne à la crainte de Dieu. Et Salomon, le plus sage des hommes, tient-il un autre langage? Il a examiné attentivement, dit-il, tout ce qui existe sous le firmament, pour savoir ce qu'il y avait ici -bas d'utile aux hommes, c'est-à-dire ce qui pouvait leur procurer le bonheur, et il termine cette longue recherche par cette conclusion : « Ecoutons tous ensemble la fin de ce discours : Crains Dieu et observe ses commandements, car c'est là tout l'homme. » Finem loquendi omnes pari ter audiamus : Deum time et mandata ejus observa; hoc est enim omnis homo, Eccle. xii, 13 : c'est-à-dire, le véritable bonheur de l'homme, la félicité pour laquelle il a été créé, consiste dans la crainte du Seigneur. Mais pourquoi Salomon dit-il : « Ecoutons tous ensemble? » Parce que dans ce livre, remphssant le rôle de prédicateur, il adresse la parole à une troupe d'auditeurs, ce qui explique, selon la remarque de saint Grégoire {Dialorj., lib. IV), qu'on y trouve des endroits peu conformes à la vérité, des espèces d'objections que Salomon met dans leur bouche et réfute ensuite. C'est à ces auditeurs qu'il s'adresse à la fin en disant : « Ecoutons tous ensemble. » Ces textes de nos saints Livres nous font comprendre quel trésor recèle la crainte du Seigneur. Ajoutons encore un passage d'Isaïe, où le Seigneur s'exprime ainsi par a bouche du prophète : « Sur

qui jetterai-je les yeux, sinon sur le pauvre qui a le cœur brisé, et qui écoute mes paroles avec tremblement? » Ad quem respiciani, nisi ad pauperculum , et contritum spiritu, et trementem sermones meos? Isa. lxvi, 2. Quiconque veut donc être riche, sage et heureux, doit s'appliquer à nourrir dans son âme cette disposition salutaire de la crainte du Seigneur.

Ces réflexions ont surtout pour objet de réprimer la vaine et trompeuse espérance d'un grand nombre d'hommes qui, après une vie entière de péché et d'endurcissement, se promettent le salut par la seule raison que Dieu est bon et miséricordieux. Ils ne réfléchissent pas qu'il y a en Dieu, non- seulement la miséricorde, mais aussi la justice pour corriger la licence et l'oudace des méchants. De là celte parole de l'Ecclésiastique : « Ne dites pas : La miséricorde du Seigneur est grande; il aura pitié de la multitude de mes péchés. Car son indignation est prompte aussi bien que sa miséricorde, et il regarde les pécheurs dans sa colère. » Ne dicas : Miseratio Domini magna est, multitudinis peccatorum meorum miserebitiir. Misericordia enim et ira ah Ulo cito proximant, et in peccatores respicit ira illius. Eccli. v, G-7. C'est cette vaine confiance, ou plutôt cette présomption téméraire, que je m'efforcerai de combattre dans le reste de ce discom's. Car je suis persuadé qu'un nombre immense de chi'étiens, déçus par cette espérance trompeuse, se précipitent dans la mort éternelle. Il n'est pas de ruse plus familière à l'antique serpent, ni plus à craindre pour nous.

Que si vous me demandez comment nous pouvons nourrir dans notre âme la crainte de Dieu, le Prophète royal nous l'apprend par son exemple, lorsqu'il dit au Seigneur : « Transpercez mes chairs par votre crainte, car vos jugements me remplissent de frayeur. » Confige timoré tuo carnes ineas : a judiciis enim timui. Ps. cxvm, 120. On voit par là que ce saint roi avait formé en lui cette disposition salutaire par la considération des jugements de Dieu. En méditant les châtiments terribles dont le Seigneur frappe les méchants, il comprenait quelle était la sévérité de sa justice, quelle était sa haine contre le péché, et ainsi s'augmentaient dans son cœm* la haine du péché et la

34fi SERMONS POUR LE PROPRE DU TEMPS.

crainte de Dieu. Ayons recours aux mêmes moyens, mes frères, pour faire naître en nous les mêmes dispositions, et parcourons par la pensée les divers jugements du Seigneur. 11 en est trois, les plus épouvantables de tous, que saint Pierre énumère au chapitre ii de sa deuxième épitre ; nous les passerons sous silence pour en rapporter quelques autres, consignés aussi dans nos saints Livres pour notre édification.

1. Quel châtiment que celui qui, après avoir désolé l'Egypte par tant de plaies cruelles, ravagea tout ce pays par le massacre de tous les premiers-nés, et enfin engloutit dans la mer Rouge lïnnomLrable armée de Pharaon, de telle sorte que pas un homme n'échappa pour transmettre ce désastre à la postérité ! Le Seigneur accomplit alors ce qu'il avait dit auparavant : « Je serai glorifié dans Pharaon, dans ses chariots et dans toute son armée. » Glorificabor in Pharaone , et in curribus alque exercitu ejus, Exod. XIV, 4. C'est-à-dire, par la mort de cette multitude d'impies, je montrerai au monde la grandeur de ma puissance et de ma justice. Mais ce jugement s'exerça sur des ennemis et des rebelles.

2. Que dirons-nous de celui qui frappa peu de temps après les Israélites adorateurs du veau d'or? Trois mille hommes furent mis à mort en un seul jour et le camp fut inondé de leur sang. Si Moïse alors, par ses prières et un jeune de quarante jours, n'eût calmé la colère divine, le Seigneur aurait détruit le peuple tout entier. Toutefois, et cette prière, et ce jeune, et le sang des coupables ne l'apaisèrent qu'imparfaitement, car il dit : « Et moi, au jour de la vengeance, je visiterai et punirai ce péché qu'ils ont commis. » Ego autem in die uUionis visitabo et hoc peccatum eorum. Exod. xxxn, 34.

3. Si ce jugement du Seigneur vous pénètre de crainte et d'étonnement, que sera-ce de la vengeance exercée contre ceux qui sacrifièrent à l'idole de Phogor? Non plus trois mille, mais vingt-quatre mille hommes périrent le même jour, et tous les chefs du peuple, dont l'autorité aurait dû empêcher un pareil crime, furent, par l'ordre de Dieu, attachés à des poteaux du côté du soleil levant, Niun. xxv; et, sans l'intercession du grandprêtre Phinée, fils d'Eléazar, animé d'un saint zèle pour la gloire

divine, le Seigneur aurait répandu sa colère sur tout le peuple coupable. Qui ne serait dans l'étonnement, dans la crainte, dans la stupeur, devant ce trait de la divine justice?

A. Arrivons maintenant aux châtiments infligés, non plus au peuple, mais à des individus, et spécialement à David après son adultère. On ne saurait nier que la vue d'une femme d'mic grande beauté, sortant d'une fontaine sur la terrasse de sa maison, ne fût une tentation^ une occasion de péché bien dangereuse. Or, plus l'occasion est séduisante, moins la faute provenant de la faiblesse humaine offre de gravité. Quant au commandement de procurer la mort d'Urie, chose facile dans une guerre, David ne le donna que pour sauver la vie de cette femme, que son mari, en découvrant son crime, eût certainement mise à mort. Car, après avoir amené Bethsabée à consentir à ses propositions infâmes, il se croyait obligé de la mettre à l'abri de tout danger. Telle est, mes frères, pour le dire en passant, la nature dupéché, qu'une faute commise en entraîne une autre ; le pécheur ne peut plus s'arrêter, il tombe, il est poussé, il faut qu'il parcoure tous les anneaux de la chaîne.

Quelle fut la vengeance que le Seignem' tira de cette faute? Il envoie à David un prophète pour lui reprocher son crime, et lui dénoncer en son nom le» châtiment qui lui est réservé. « Vous avez fait périr par le glaive Urie l'Héthéen ; vous lui avez ravi sa femme et l'avez prise pour vous, et vous avez tué le mari par l'épée des enfants d'Ammon. C'est pourquoi l'épée ne sortira jamais de votre maison, parce que vous m'avez méprisé et que vous avez pris pour vous la femme d'Urie l'Héthéen. Voici donc ce que dit le Seigneur : Je vais vous susciter des maux qui naîtront de votre propre maison. Je prendrai vos femmes à vos yeux ; je les donnerai à celui qui vous est le plus proche, et il dormira avec elles aux yeux de ce soleil. » Ecce ego sîiscitabo super te 7naliim de domo tua, et tolhns uxores tuas in ociilis tiiis, et dabo proximo tuo, et dormiet ciim uxoribus tuis in ociilis solis hiijus. Il Reg. xn, 9 seq. Que répond David? « J'ai péché, dit-il, contre le Seigneur, » peccavi Domino. Le Prophète, pour calmer ses craintes, lui dit : « Le Seigneur aussi a transféré votre péché,

et vous ne mourrez point. » Domimis quoque transtulit peccatum tuum : non morieris. Ibid. 13. Mais quelle pénitence suivit cette faute? D'abord le roi composa ce psaume cin([uantième où, sous le poids de la plus amère douleur, il implore la miséricorde divine, et déclare qu'il reconnaît son iniquité et l'a toujours devant les yeux. Entendons-le lui-même, dans un autre psaume, nous décrire cette douleur : « Je suis devenu misérable, dit-il, et tout courbé; je marche accablé de tristesse tout le jour. » Miser factus sum, et curvatus sum usque in finem : tota die contristatus ingrediebar. Ps. xxxvu, 7. Les souffrances de son âme rejaillissent jusque sur son corps : « A la vue de votre colère (saint Basile traduit devant votre rugissement)^ dit-il, il n'est resté rien de sain dans ma chair; à la vue de mes péchés, il n'y a plus aucune paix dans mes os. » Non est sanitas in carne mea a facie irse tuae; non est pax ossibus meis a facie peccatorum meorwn. Ibid. 4. Il croit entendre le rugissement de la colère divine, et non-seulement son âme, mais son corps et ses os en sont ébranlés; tel est le sens de ces expressions : a II n'est resté rien de sain dans ma chair. » Comprenant que le Seigneur est ÛTÏté, qu'il frémit de colère contre lui, David à son tour frémit et rugit de douleur : c( Le gémissement de mon cœur, dit-il, me fait pousser des rugissements, » rugiebam a gemitu cordis mei. Ibid. 9. Comme la vivacité de ses regrets se révèle encore dans ce passage ; « Je suis las de soupirer; je lave toutes les nuits mon lit de mes pleurs; j'arrose de mes larmes le lieu où je suis couché; le chagrin a obscurci mes yeux. » Laboravi in gemitu meo, lavabo per singulas noctes lectuni meian; lacrymis meis stralum meiim rigabo. Turbatusest a furore oculus meus, Ps. vi, 7-8, ce que saint Jérôme traduit ainsi d'après l'hébreu : Natare faciam tota nocte lectum meum, lacrymis meis stratum mcum rigabo. Caligavit prx amaritudine oculus meus. « J'inonde ma couche durant toute la nuit, j'arrose mon lit de mes larmes; l'amertume a jeté un voile sur mes yeux. » Sa vive douleur lui arrache une si grande abondance de larmes, que son lit en est inondé, et à force de pleurer sa vue en est affaiblie, comme lui-même le dit expressément : a La lumière même de mes yeux n'est plus avec moi. » Lumen oculorum meorum et

ipsum non est mecum. Ps. xxxvii, 11. Si pendant quelques nuits il avait goûté des joies fausses et trompeuses, il passait toutes les autres dans les soupirs et les gémissements. Si le crime avait souillé sa couche, il la purifiait par des torrents de larmes. Que pouvait-il ajouter à une semblable pénitence? Quels crimes n'auraient pas effacé de si longs gémissements, une si cruelle amertume, des larmes si abondantes ?

Qu'ils prêtent l'oreille à ce qui va suivre, ceux qui se promettent un pardon facile, et espèrent qu'en se frappant seulement la poitrine ils obtiendront miséricorde pour des fautes qu'ils ne regrettent pas ; qu'ils apprennent quelle fut , après la pénitence dont nous venons de parler, la vengeance du Seigneur. D'abord, Absalon, le fils du roi, forma contre son vieux père une conjuration dans laquelle entra le peuple d'Israël presque tout entier. A l'arrivée des rebelles, David, épouvanté, quitta Jérusalem, et prenant la fuite', il gravit la montagne des Oliviers pieds nus, la tête couverte, suivi d'une partie du peuple qui ^'ersait des larmes. Sm' la route, il eut à souffrir les injures et les outrages de Séméi. Ensuite se passa une chose horrible, abominable. Pour affermir ses partisans dans la défection, et montrer que toute réconciUation était devenue impossible entre lui et son père, Absalon fit dresser une tente près de .la terrasse du palais du roi, et là, sous les yeux de tous, il outragea les dix épouses que David avait laissées. Est-il possible d'imaginer un affront plus sanglant? Quelle douleur, quelle humiliation David ne dut-il pas en ressentir? Son propre crime avec une seule femme le remplissait d'amertume : que dire de l'outrage infligé à ses dix épouses? Et cependant une plus cruelle éprtïuve l'attendait encore, la mort d'Absalon, qui périt misérablement, le cœur percé de trois dards. Dans l'égarement de sa douleur, l'infortuné père demandait à mourir à la place de son fils, et n'interrompait ses sanglots que poui* dire à haute voix : « Absalon, mon fils ! mon fils Absalon 1 qui me donnera de mourir pom' toi? » Ahsalom, filitni, fili mi Absalom! qîds mihi detut ego moriarpro te? II Reg. xvm, 33. Car il savait que ce fils coupable, en sortant de cette vie, avait été précipité en enfer pour y être éternellement puni de ses crimes.

Ainsi, pour la femme de l'un de ses sujets qu'il avait déshonorée, ses dix épouses furent outragées, non par un ennemi étranger à sa maison, mais par son fils, non dans im lieu secret, mais sous les yeux de tout le peuple , selon la menace que le Seigneur lui en avait faite par le prophète Nathan : « Vous, vous avez fait cette action en secret : moi, je la ferai à la vue de tout Israël et à la vue du soleil. » Tu fecisti abscondite, ego autem faciam verbum islud in conspectu omnis Israël, et in conspectit solis. II Pieg. xii, 12. Et pour le membre du seul Urie, trois de ses fils périrent : Ammon, l'aîné, sous les coups d'Absalon, celui-ci dans sa rébelhon contre son père, et Adonias, mis à mort par Salomon, qui le soupçonnait d'aspirer à la royauté. Que répondront ces pécheurs endurcis qui se promettent, comme nous le disions plus haut, un pardon facile , en voyant un saint roi , après une pénitence si rigoureuse, après tant de larmes versées, frappé de tant de manières par la main du Seigneur?

Mais, dira quelqu'un, la justice divine ne s'est montrée si sévère qu'à une époque où le Juge souverain s'appelait le Dieu des vengeances, tandis qu'aujourd'hui, après la grâce de l'Evangile et le sacrifice de Jésus-Christ, qui apaisa le ciel irrité contre les hommes, il est nommé par l'Apôtre « Père des miséricordes et Dieu de toute consolation. » Il me serait pourtant facile, mes frères, si je ne craignais d'abuser de votre attention, de vous citer de nombreux exemples de la même sévérité sous la grâce de l'Evangile. Je me contenterai d'un seul, que j'emprunte à saint Grégoire-le-Grand {Dialog. lib. IV, cap. xxxn). « Un fait épouvantable, dit-il, arrivé dans la province de Valérie, m'a été raconté plusieurs fois par un homme vénérable. Maximien, évèque de Syracuse, qui fut longtemps à la tête de mon monastère dans cette ville. Un magistrat de Syracuse avait, la veille de Pâques, reçu une jeune fille au sortir des ondes sacrées du baptême. Lorsque l'heure du jeune fut passée, il retourna dans sa maison, et s'y étant enivré, il lit venir cette jeune personne, sa fille spirituelle,

NEUVIÈME DIMANCHE APRÈS Ï-A PENTECOTE. SEHM. II. 351 et cette nuit même^ chose horrible à dire, il eut avec elle un commerce infâme. Le jour venu, le coupable se leva, et songea à aller au bain, comme si une eau matérielle lavait la tache du péché. Après le bain, il se demanda avec inquiétude s'il entrerait dans l'église : d'une part, il rougissait de ne pas y paraître en un jour si solennel; et, d'autre part, il redoutait, en s'y rendant, le jugement de Dieu. Le respect humain l'emporta ; il alla à l'église, mais en tremblant et craignant à chaque instant que le malin esprit ne s'emparât de lui et ne le tom'mentàt devant tous les fidèles. Toutefois ses appréhensions ne se réalisèrent pas, et rien de fâcheux ne lui arriva pendant la messe. Il sortit donc joyeux, et revint le lendemain avec plus de sécurité. Les six jours suivants se passèrent de même, et le malheureux commençait à croire ou que Dieu n'avait pas vu son crime, ou qu'il lui avait fait miséricorde, lorsqu'il mourut tout-à- coup le septième jour. Lorsqu'on lui eut donné la sépulture, on vit pendant un temps assez long des flammes sortir de son sépulcre et dévorer tous ses os et le sépulcre lui-même, au point que la terre qui le recouvrait semblait avoir été fouillée. Dieu, sans doute, en permettant qu'une flamme visible consumât son corps, voulut montrer ce que son âme souffrait au fond de l'enfer. Il voulut aussi, par ce prodige, nous inspirer une crainte salutaire ; car si des ossements insensibles sont livrés au cruel supplice du feu , que ne doit pas souffrir pour ses crimes l'âme qui est vivante et douée de sensibi- Uté? » Tel est le récit de saint Grégoire.

Qui doue, mes frères, n'aurait pas une vive appréhension des jugements de Dieu? Que diront alors tous ces hommes qui passent presque toute leur vie à assiéger la vertu des femmes? Que rendront-ils à Dieu pour le membre de tant d'âmes malheureuses qu'ils ont portées au crime par mille séductions et mille artifices, n'épargnant pas même celles qu'un lien d'affinité unissait à eux, et foulant aux pieds les droits les plus sacrés? Pour une nuit de honteux plaisirs, le Seigneur les condamnera aux tourments et aux feux de la nuit éternelle.

Enfin , que dirons-nous de la ruine et de l'anéantissement du peuple juif, que notre Seigneur déplore dans l'évaugile de ce

jour? Quelle éloquence pourrait décrire toutes les horreurs de ce dernier siège, qui fit périr la plus grande partie de la ville moins par le fer, supplice trop doux pour elle, que par les longues tortures d'une famine épouvantable? Le nombre de ceux qui périrent par le glaive, par la peste et par la famine, ou qui furent emmenés en captivité, paraîtrait incroyable s'il ne nous était donné par l'historien Josèphe, appartenant à la nation juive, et témoin oculaire des événements, puisque lui-même fut assiégé dans Jérusalem. Il nous apprend que onze cent mille hommes trouvèrent la mort, et que quatre-vingt-dix-sept mille furent réduits au plus dur esclavage. Car une foule immense s'était rendue de toutes les parties de la Judée dans la ville sainte pour la fête de Pâques, la loi interdisant de la célébrer nulle part ailleurs. Qui donc, depuis l'origine du monde, a jamais entendu dire ou lu dans des livres qu'un si grand nombre d'hommes aient trouvé la mort au siège d'une ville ou dans une bataille? Un combat qui aurait fait cent mille victimes serait atroce, et nous ne pourrions pas sans frémir en entendre le récit : que dire de onze cent mille? Est-il un homme assez aveugle pour ne pas reconnaître à ce seul trait la sévérité de la justice divine? pour ne pas concevoir une frayeur salutaire? pour ne pas comprendre combien elle est vraie cette parole de l'Apôtre : « C'est une chose terrible que de tomber entre les mains du Dieu vivant, » korrendum est incidere in vianus Dei viventis, Hebr. x, 31; et celle de Jérémie : « Qui ne vous craindra, ô Roi des nations? b Quis non timebit te, o Rex gentium? Jerem. x, 7.

Cet exemple suffirait donc pom' montrer quelle est la grandeur de la colère de Dieu contre les méchants; quelle aversion il éprouve contre le péché et ceux qui le commettent. Ces châtiments, cependant, quelque terribles qu'ils soient, sont légers si on les compare au supplice de l'enfer que la justice divine réserve au péché mortel. En effet, toutes les souffrances de cette vie, quelque intolérables qu'on les suppose, sont comme une ombre en comparaison du feu de la géhenne. Ces souffrances n'atteignent que le corps, tandis que les feux de l'enfer brûlent et l'âme et le corps à la fois ; les unes ne durent qu'un temps, les autres sont

NEUVIEME DIMANCHE APRÈS LA PEiNTECOTE, SEllM. II. Sri:? éternels et n'auront jamais de fin. Que si la ruine de Jérusalem, prévue longtemps d'avance, arrache des larmes au Sauveur, combien n'en doit-on pas verser pour une ruine dont celle-ci n'est que l'ombre et l'image! C'est ainsi que saint Pierre, dans sa seconde Epître {chap. n), déclare que la destruction de Sodome et de Gomorrhe est une image et une figure de l'éternel supplice réservé aux impies. Tous les maux que notre Seigneur déplore au sujet de Jérusalem, les damnés les souffriront donc, mais d'une manière bien plus cruelle. Les méchants alors seront livrés à leurs ennemis, c'est-à-dire aux démons, qui, les environnant comme de tranchées, les enfermeront au milieu des feux de l'enfer, et ne leur laisseront aucune issue. Alors le glaive, la peste et la famine, c'est-à-dire diverses espèces de tourments, selon la diversité de leurs crimes, se déchaîneront contre eux. Les orgueilleux, les avares, les impudiques, les envieux auront chacun leur supplice. Les orgueilleux, les hommes enflés d'euxmêmes, seront abaissés et foulés aux pieds; les avares seront réduits à la plus extrême indigence; les envieux déchireront leurs propres entrailles ; les impudiques expieront par de cruelles tortures les voluptés charnelles ; les hommes de bonne chère, qui avaient fait un dieu de leur ventre, sentiront, avec le mauvais riche, les horreurs de la failli et de la soif. Enfin cette parole du Sauveur, qu'il ne restera pas dans Jérusalem pierre sur pierre, aura aussi son accomplissement pour les damnés : aucun sens, aucun membre de leur corps, qui n'ait son supplice particulier. Gomme ils ont fait servir leurs membres à l'iniquité, l'ordre do la justice divine exige qu'ils subissent les peines dues aux péchés, dont ces membres ont été l'instrument. Les yeux impudiques, les oreilles avides de boire la médisance, la langue trompeuse qui a parlé la fraude et le mensonge, qui n'a épargné la réputation ni de la veuve, ni de l'épouse' ni de la jeune vierge, le corps qui s'est voué aux délices des sens, auront leur supplice, (At ainsi s'accomplira ce mot de l'Apocalypse : « Selon qu'ello (Babylone) s'est élevée dans son orgueil et qu'elle s'est plongée dans les délices, multipliez ses tourments et ses douleurs. » Quantum glorificavit se, et in deliciis fuit, tantum date illi toV'

lOil. V. '^

mentum et luctum. Apoc. xvitt, 7. En ce sens, il ne sera pas laissé une pierre sur une autre pierre : tous les membres du pécheur, qui forment comme l'édifice de son corps, expieront leurs iniquités propres par un tourment particulier.

Si donc les châtiments de Dieu dont nous avons parlé nous offrent une preuve si terrible de la justice divine et sont si propres à nous éloigner du mal, de quelle crainte salutaire, de quelle vive horreur pom' le péché ne doit pas nous pénétrer ce dernier châtiment, qui atteint, non pas seulement le corps, comme la plupart des autres supplices, mais l'âme et le corps à la fois, et qui doit durer, non pas un temps déterminé, mais l'éternité tout entière? C'est ce que notre Seigneur nous enseigne dans l'Evangile, lorsqu'il dit : « Ne craignez point ceux qui tuent le corps, et ne peuvent tuer l'âme; craignez plutôt celui qui peut précipiter dans la géhenne l'âme et le corps. » Nolite timere eos qui occidunt corpus, animam autem non possunt occidere ; sed potius timete eum qui potest et animam et corpus perdere in gehennam. Matth. x, 28. Cette parole du Sauveur inspirait un tel effroi à saint Bernard, que, paraphrasant ce passage, il disait : « J'ai peur delà géhenne, j'ai peur du visage du souverain Juge, terrible même aux esprits angéliques. Je tremble devant la colère du Tout-Puissant, devant l'aspect de sa colère, devant la rigueur de sa sentence. Je tremble devant les dents du dragon infernal, devant les abhiies de l'enfer, devant les lions qui rugissent après leur proie. Je frémis d'horreur à l'aspect du ver qui ronge, du feu qui dévore, de la fumée et des sombres vapeurs, du soufre et de l'esprit des tempêtes. Qui donnera de l'eau à ma tète, à mes yeux une source de larmes pour prévenir par mes pleurs le pleur éternel, le grincement des dents, les liens cruels des mains et des pieds, le poids des chaînes qui accablent, qui étreignent, qui brûlent sans consumer. » Telle était l'épouvante, tel était le tremblement qui saisissait ce grand saint à la pensée de l'éternel supplice. Quel doit donc ~être notre effroi, nous qui sommes si loin de l'égaler en vertu et en sainteté?

Etres malheureux en proie à tant de tourments et auxquels il ne reste plus d'espérance, que feront-ils? Do quel côté se tourner?

Quelle résolution prendre? A qui avoir recours? A la pénitence? Mais le temps de la pénitence est passé, et celui de l'expiation est venu. A la miséricorde de Dieu, consolation et refuge dans tous les malheurs ? Mais le temps de la miséricorde et du pardon est passé aussi, pour faire place à celui de la justice. Le jour qui nous avait été donné pour chercher ce qui eût fait notre paix est écoulé, et voici le jour du Seigneur où il nous faudra rendre compte du mépris que nous am^ons fait de sa miséricorde.

Que conclurons-nous, mes frères, de ce que nous avons dit jusqu'à présent, sinon que, comprenant par ces exemples et la rigueur de la justice divine, et la haine que Dieu porte au péché,, nous tâchions de former dans notre cœur cette crainte salutaire que je viens de vous recommander , crainte qui repousse tout péché et condamne la vaine confiance qu'ont les méchants d'arriver au salut sans le mérite des bonnes œuvres. Pour les justes eux-mêmes, la considération de la justice divine est un grand sujet de crainte. Certes, le patriarche Job avait mené une vie très-sainte, et cependant comme il nous peint dans ce passage l'effroi qu'il éprouve : « Oh! si tu voulais me mettre à part dans l'enfer, me cacher jusqu'à ce que passe ta colère, me fixer un terme où tu te souviendrais de moi?» Quis mihi trihuat ut in inferno protegas me, et abscon'das me, donec pertranseat furor tuus, et constituas mihi tempus in quo recorderis mei? Job. xiv, 13. Quoi de plus étonnant qu'une pareille crainte dans un homme si saint? Il redoutait si vivement la colère du Seigneur, qu'il souhaitait, pendant qu'elle exercerait ses ravages, trouver un asile où il put se cacher dans l'enfer, c'est-à-dire dijns les profondeurs de la terre.

Cette considération des jugements de Dieu nous aidera, mes frères, à former et à entretenir dans nos cœurs une crainte salutaire, que nous demanderons aussi à Dieu par des prière continuelles, en répétant avec le Prophète : « Transpercez mes chairs par votre crainte, car vos jugements me remplissent de frayeur. » Conpge timoré tuo carnes meas : ajudiciis enim tuis tiniui. Ps. cxvm, Î20. Par ces paroles, le saint Prophète demandait au Seigneur une crainte si grande qu'elle transperçât non-seulement son âme, mais aussi sa chair, afin que cette blessure augmentât encore sa

3F56 SliRMONS POUR LE PROPRE DU TEMPS.

haine pour le péché. L'image dont se sert ici l'écrivain sacré, selon la remarque de saint Basile, est empruntée au supplice du crucifiement. Les malheureux que l'on a attachés à la croix sont contraints de garder une complète immobilité ; car pour peu qu'ils se tournent d'un côté ou de l'autre, ils sentent l'aiguillon d'une vive douleur. Les justes attachent en quelque sorte leur âme à une croix semblable, afin qu'elle ne puisse faire aucun mouvement contraire à la loi de Dieu. Ce qui la retient, c'est non l'aiguillon d'une souffrance physique, mais l'aiguillon du remords. Qu'une pensée impure, qu'un sentiment de haine ou d'envie, d'orgueil ou de vaine gloire se glisse dans leur esprit, aussitôt se présente la crainte du souverain Juge, qui les avertit de repousser à l'instant la tentation.

Que si de très-saints personnages ressentent une si vive appréhension de la justice divine, d'où vient, je vous le demande, la sérénité d'im grand nombre de pécheurs, qui attendent leur salut de la seule miséricorde de Dieu, comme si en Dieu la miséricorde n'était pas inséparable de la justice? Pour nous, mes frères, imitons, non la trompeuse sécurité des méchants, mais la crainte salutaire des saints ; efforçons-nous de soutenir notre espérance par la pratique des bonnes œuvres et la haine du péché. Le péché, qui nous engage à la mort éternelle, une fois ôté par une sincère pénitence, nous avons une entrée certaine au séjour de l'éternelle béatitude et de la glorieuse immortalité, par la grâce de notre Seigneur Jésus-Christ qui nous conduira au port du salut. Ainsi soit-il.

DIXIÈME DIMANCHE APRÈS LA PEiNTECOTE , SEHM. I. 357

PREMIER SERMON

POUR

EXPLICATION DE l'ÉVANGILE,

Omnis qui se exaltât humiliabitur, et qui se humiliât exaltabitur. Quiconque s'élève sera abaissé, et quiconque s'abaisse sera élevé.

Luc. XVIII, 14.

Cette courte maxime, mes frères, renferme une grande partie de la sagesse chrétienne; aussi se trouve-t-elle répétée souvent dans les saintes Lettres. Et saint Augustin va jusqu'à avancer que chaque page de l'Ecriture proclame que « Dieu résiste aux superbes et donne sa grâce aux humbles. » Deus superbis resistit, humilih.us autemdat gratiam. Jacob, iv, 6.

La sagesse profane elle-même n'a pas ignoré tout-à-fait la vérité de cette maxime. Comme on demandait à un illustre philosophe ce que son Jupiter faisait dans le ciel : a II renverse par terre les orgueilleux, répondit-il, et élève les humbles. »

C'est cette véi'ité que le Maître céleste propose à nos méditations dans l'évangile de ce jour, où il nous montre, par une parabole célèbre, combien l'orgueil est nuisible à l'homme, et combien l'humilité est utile à son salut. Nous pouvons y voir aussi que ce vice est très-subtil, et que le chrétien a besoin de grandes précautions pour s'en défendre. Semblable au souffle léger que nous respirons, il trouVe une entrée dans les âmes par les plus petites ouvertures. Afin de traiter avec piété et édification cet important sujet, implorons humblement le secom's du ciel par l'intercession de la très-sainte Vierge. Ave, Maria.

Si nous voulons bien entendre la parabole de cet évangile, il faut que nous sachions avant tout dans quelles circonstances notre Seigneur l'a prononcée. Or, cette circonstance, l'Evangéhste l'expose ainsi : a A quelques-uns qui se confiaient en eux-mêmes

358 SERMOiNS POUR LE PROPRE DU TEMPS,

comme étant justes et méprisaient les autres, Jésus dit cette parabole. » Ces hommes, selon toute vraisemblance, à cause de certains traits de vertus qu'ils apercevaient en eux, avaient pour eux-mêmes une estime exagérée et pour les autres un souverain mépris. Qui n'a rencontré des gens dont la tête est si faible qu'une goutte de vin les enivre et les étend par terre? De même il en est que la moindre étincelle de vertu qu'ils voient briller dans leur vie, une prière plus longue, un jour de jeûne enfle aussitôt et remplit de mépris pour les autres. Les saints, au contraire, quoique ornés de toutes les vertus, ont d'eux-mêmes de si humbles sentiments, qu'ils se regardent comme les plus grands pécheurs. Saint Grégoire en explique ainsi la cause : « Plus les saints, dit-il, s'élèvent vers Dieu par l'excellence de leurs vertus, plus^ils se trouvent petits et indignes, parce que, plus près de la lumière, ils voient mieux ce qui était caché en eux. » C'est ainsi que de très -doctes et très-sages personnages, égalant l'humilité à la science, avaient une humble opinion d'eux-mêmes. Tel fut saint Thomas d'Aquin, qui ne sentit jamais l'aiguillon de l'orgueil; tandis qu'on voit une foule de demi-savants, arrivés à peine au seuil de la sagesse, s'enfler de leur propre mérite et mépriser tous les autres. Ce défaut a sa source dans la légèreté de l'esprit et la pusillanimité de l'âme. Or, il arrive quelque chose de semblable dans la carrière de la vertu, et c'est à ces hommes, honorés à tort du nom de justes, que notre Seigneur adresse cette parabole. Pour la bien comprendre, rappelons -nous qu'on distingue des vertus de deux espèces. Il en est qui sont extérieures et tombent sous les sens, par exemple, jeûner, veiller, psalmodier, faire un pèlerinage, mortifier son corps par la faim, l'aspérité des vêtements, les verges, etc. Les autres, cachées dans l'âme, apparaissent moins aux yeux des hommes qu'à ceux de Dieu : par exemple, les trois vertus théologales, la foi, l'espérance et la charité , qui tiennent le premier rang parmi toutes les vertus ; ensuite la prudence, la patience, la pauvreté de cœur, l'humilité, le mépris du monde, la crainte du Seigneur, et autres semblables. Ces deux classes de vertus sont nécessah'es à la perfection de la vie chrétienne. Ni les extérieures ne peuvent subsister sans les

DIXIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. I. 8o9 intérieures, ni les intérieui'es sans l'exercice des extérieures, lorsque celles-ci sont requises par la loi divine; il faut leur concours pour rendre un homme vraiment pieux et agréable à Dieu. Mais si ces vertus se ressemblent envisagées au point de vue de leur nécessité, quelle différence entre elles au point de vue de la dignité et de l'excellence! Les vertus intérieures et spirituelles tiennent, sous ce rapport, le premier rang parmi toutes les autres. Telle fut la foi d'Abraham, si louée par saint Paul; telle fut la charité de ce même Apôtre, qui embrasa le monde entier du feu de l'amour divin ; telle fut l'humilité profonde qui brilla d'un si vif éclat dans la très-sainte Vierge ; telle fut la patience de Job, que l'ennemi même du genre humain dut reconnaître et admirer; telle fut la mansuétude de Moïse, que la sainte Ecriture appelle le plus doux de tous les hommes; tel fut enfin le zèle d'Elie pour la gloire de Dieu, de ce prophète dont la parole était comme une torche ardente. Ces vertus, et autres semblables, tiennent la première place parmi toutes les autres; et non-seulement la première place, mais aussi la plus sûre, parce qu'elles ne sont point aperçues par les hommes, souvent même par ceux qui les possèdent. De là cette parole de Job : « Quand je serais juste et simple, cela même serait inconnu au fond de mon cœur, » etiamsi simplex fiiero, hoc ipsu7n ignorahit anima mea, ch, ix, 21; et un peu plus haut, parlant de Dieu : « Lors même qu'il am^ait exaucé ma prière, je ne croirais pas qu'il eût daigné entendre ma voix. » Ciun invocantem exaudierit me, non credo giiod audierit vocem meam. Ibid. 16. Ces vertus sont donc d'autant plus sûres qu'eUes sont plus-cachées. De même qu'un trésor enfoui dans un champ est plus à l'abri des voleurs ; de même qu'une jeune fille enfermée chez elle com^t moins de danger que ceUe qui s'oflre à la séduction, ainsi plus une vertu se cache, moins elle a à craindre les pièges de l'orgueil et de la vaine gloire. Les vertus extérieures, au contraire, par là même qu'elles ont plus d'éclat, sont plus exposées. Un homme, par exemple, qui passe im temps considérable à prier dans les églises, qui mortifie, sa chair par le jeûne et l'abstinence, qui se montre en public revêtu d'un habit pauvre et grossier, qui s'occupe activement des œuvres de miséricorde.

qui s'approche souvent des sacrements, court risque, s'il ne veille sur lui-même, d'ouvrir son cœur à des pensées d'orgueil ; il a à se défendre et des regards des autres et des siens propres. Il suffit d'une réflexion, d'un mot de louange pour le perdre, lui inspirer des sentiments semblables à ceux des Pharisiens de notre parabole , qui, « se confiant en eux-mêmes comme étant justes, méprisaient les autres. » C'est afin de leur montrer quel danger ils couraient, et combien ils étaient éloignés de la justice qu'ils s'attribuaient, que notre Seigneur leur parle ainsi.

a Deux hommes montèrent au temple pour prier, un Pharisien et un Pubhcain. Le Pharisien, debout, priait ainsi en lui-même : Mon Dieu, je vous rends grâces de ce que je ne suis pas comme les autres hommes, qui sont voleurs, injustes et adultères, ni comme ce Publicain. Je jeune deux fois la semaine, je paie la dîme de tout ce que je possède. » Voyez- vous , mes frères, quel danger ses propres regards firent courir à ce Pharisien? Tout occupé de considérer ses œuvres extérieures, il n'aperçoit pas ce qui se cache dans son cœur, et fait naufrage, pour ainsi dire, dans le port même , lorsque la vue de • ses bonnes œuvres lui inspire des sentiments d'orgueil pour lui-même et de mépris pour les autres. Le malheureux est déçu parce qu'il considère, non ce qui lui manque, mais ce qu'il possède. Or, c'est là, comme nous l'avons dit aiUeurs, une espèce d'hypocrisie très-dangereuse. L'hypocrisie ordinaire est celle par laquelle un homme sans conscience, qui connaît ses vices , s'efforce de tromper les autres par un simulacre de sainteté. Mais il y a une autre hypocrisie plus secrète et plus subtile, où l'hypocrite se trompe lui-même, et se croit meiUeur qu'il n'est en effet. C'était le mal du Pharisien de notre évangile, et de celui à qui, dans l'Apocalypse, le Seigneur adressait ce reproche : « Vous dites : Je suis riche, je suis comblé de biens, et je n'ai besoin de rien ; et vous ne savez pas que vous êtes pauvre et misérable, aveugle et nu. » Dicis qiiod dives sum, et locupletalus, et nullius -egeo, et n.'scis quia tu es miser, et miserabilis, et pauper, et accus, et nudus. Apoc. m, 17.

DIXIEME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SEHM. I. 361

C'est une des principales ruses de l'antique serpent, de porter les siens, qui le croirait? à certains actes de vertu, qui, incapables de procurer la vraie justice, suffisent à faire naître la vaine confiance en soi-même et la vaine gloire. Il les tient -ainsi, grâce à cette trompeuse apparence, dans les liens de l'orgueil et de l'amour-propre. Quel remède apporter à ce mal? Le voici. Qu'un homme sage, s'il aperçoit dans sa conduite des actes extérieurs de vertus, examine avec soin le fond de son âme, pour voir s'il y trouve quelques germes de ces vertus intérieures et spirituelles dont nous avons parlé plus haut, je veux dire d'humilité, de patience, d'obéissance, de prudence, d'abnégation de soi-même et de mortification intérieure. Cet examen lui fera découvrir tant de misères, tant de causes de larmes, qu'il ne songera plus à se glorifier de quelques bonnes œuvres extérieures. Je me rappelle avoir connu un religieux d'une abstinence extraordinaire, qui ne vivait durant tout le carême que de pain et d'eau, et restait trois jours de la semaine sainte sans rien prendre, passant en prière la plus grande partie des nuits, et qui cependant n'obéissait que difficilement à ses supérieurs, et avait beaucoup de peine à renoncer à sa volonté propre. Il était si attaché à sa volonté que, ce qu'elle lui inspirait, il s'y portait avec ardeur sans tenir compte des obstacles, et ce qu'elle repoussait , il avait une peine extrême à l'embrasser. Je n'aurais jamais cru à une telle contradiction si je ne l'avais constatée par une expérience de tous les jours. Deux autres religieux, dans im âge déjà avancé, surpassaient et étonnaient tous leurs frères par d'incroyables macérations ; eh bien ! l'un n'était pas exempt du vice de la médisance, et l'autre ne laissait apercevoir presque aucune trace de charité fraternelle, de bonté, de douceur. Voilà des exemples bien faits pour nous apprendre la perfidie et les ruses de notre ennemi ; et les dangers que courent les âmes. Mais revenons à la prière du Pharisien.

« Mon Dieu, dit-il, je vous rends grâces de ce que je ne suis pas comme les autres hommes, etc. » Qu'y a-t-il de répréhensible dans cette prière? Car nous ne devons pas croire que cette énumération des bonnes œuvres du Pharisien soit mensongère.

L'homme n'a aucun motif pour se mentir à lui-même ; ce mensonge ne lui apporterait qu'une vaine consolation. De plus, ces œmTes qu'il rappelle, ce n'est point à ses propres forces, mais à la grâce divine qu'il les attribue, puisqu'il rend grâces à Dieu de les avoir faites. Qu'y a-t-il donc ici de vraiment répréhensible? Vous voyez par cet exemple, mes frères, quels périls menacent notre âme, et combien le Prophète a raison de dire : « Ils ont délibéré ensemble sur les moyens de cacher leurs pièges; ils ont dit : Qui pourra les découvrir? » Narraverunt ut absconderenl laqueos; dixerunt : Quis videbit eos? Ps. Lxm, 6. C'est-à-dire, ils ont si habilement dressé leurs embûches, que l'œil le plus attentif ne les aurait pas aperçues. Quel homme, en effet, découvrirait le scorpion blotti sous cette pierre, le démon de l'orgueil caché sous ces paroles d'actions de grâces, si le Maître céleste ne nous signalait sa présence? Et cependant celui qui rendait grâces à Dieu pour ses actes de vertu s'attribuait plus qu'il n'avait, et l'orgueil consiste précisément à se regarder comme plus saint qu'on ne l'est en effet. En outre, lorsque, ainsi disposé, il remerciait Dieu des vertus qu'il pratiquait, il méprisait en même temps les autres hommes comme inférieurs à lui, sentiment qui se rapporte aussi au vice de l'orgueil. Car saint Grégoire (lib. XXIII Moral.) compte quatre espèces d'orgueil, dont le Pharisien, à en juger par sa présomptueuse prière, n'était pas exempt. « Ou bien, dit ce grand docteur, on s'attribue le bien accomph; ou bien, si on le regarde comme un don du ciel, on s'imagine l'avoir obtenu par ses propres mérites ; ou bien on se glorifie d'avoir ce qu'on n'a pas; ou bien enfm on désire mettre en évidence son propre mérite au détriment de celui des autres. »

Quel sera notre préservatif contre un si grand danger? C'est que le fidèle porte son attention non sur ses vertus, mais sur ses défauts, qu'il examine avec soin non ce qu'il possède, mais ce qui lui manque. Tel est le salutaire conseil que saint Jean Chrysostome nous donne en ces termes : « Lorsque nous montrons en public de l'or ou des riches vêtements, nous provoquons les voleurs à nous tendre des embûches; mais si nous les tenons chez nous, nous les gardons sûrement. Il en est de même de nos

richesses spirituelles; si un homme rappelle en toute occasion les bonnes œuvi^es qu'il a faites, les livrant ainsi au public, il arme son ennemi, il provoque son adversaire. Quand nous avons fait un acte de vertu, Dieu est notre débiteur; si en outre nous croyons n'avoir rien fait, ce sentiment est plus méritoire encore que la bonne œuvre elle-même. Ainsi le bien de l'humilité surpasse tous les autres. Nous-mêmes, dans les rapports ordinaires de la vie, n'avons-nous pas un attachement plus grand pour les serviteurs qui accomplissent leur tâche et ne croient avoir rien fait d'extraordinaire? » Homil. ni in Mat th.

Donc, que le chrétien qui aime vraiment l'humilité se mette devant les yeux ces paroles de saint Paul : « Oubliant ce qui est derrière moi et m'avançant vers ce qui est devant moi, je cours incessamment vers le but de la carrière pour remporter le prix de la félicité du ciel, à laquelle Dieu nous a appelés par Jésus-Christ. » Qum quidem relro sunt obliviscens, ad ea vero qux sunt priora extendens meipsiim, ad destination perseqiior, ad bravium supernce vocationis Dei in Christo Jesu. Philipp. m, 13-14. Ce conseil de l'Apôtre est si salutaire que, dans le temps même où nous rendons grâces au Seigneur pour des bienfaits reçus, nous devons prendre garde que ce souvenir ne donne entrée dans notre âme à quelque souffle de vaine gloire. C'est ce qui arriva au Pharisien : pendant qu'il remerciait Dieu de ses bonnes œuvres, il conçut de lui-même une opinion trop favorable, en sorte qu'il retira moins de fruit de son action de grâces que sa présomption lui causa de dommage. Mais examinons la suite de sa prière.

0 Je ne suis pas, dit-il, comme les autres hommes, qui sont voleurs, injustes, adultères, ni comme ce Publicain. »^0 merveilleux jugements de Dieu! Quelle est vraie cette parole de nos saints Livres : a Toutes les voies de l'homme sont exposées à ses yeux; mais le Seignem' pèse les esprits. » Omnes vix hominis patent ociilis ejus; spiritiium ponderator estDomimis. Prov. xvi, 2. Et celle-ci : « L'homme voit la figure, mais Dieu voit le cœur. » Homo videt in facie, Deus autem videt in corde. I Reg. xvn. Voilà un homme intimement convaincu qu'il est plus juste que ce

Publicain. Que ferait-il si le Seigneur lui disait : Ce Publicain que tu méprises, qui ne fait pas comme toi profession de piété, qui ne jeûne pas deux fois la semaine, est en réalité et devant Dieu plus saint que toi, et ton étonnement ne fait qu'accroître encore ton infériorité et ta misère. Qui pourrait décrire l'étonnement, la stupéfaction du Pharisien, si, dans ce langage, il reconnaissait une voix divine? Or, le monde est tout rempli de jugements de Dieu tout-à-fait semblables. Que d'hommes, par suite d'une illusion pareille à celle du Pharisien, se regardent comme plus saints que le commun de leurs frères, et occuperont la dernière place au tribunal du souverain Juge, qui pèse les esprits!

Il était sous le charme d'une illusion semblable cet autre Pharisien qui, ayant invité notre Seigneur à un repas, accusait la femme pécheresse et le Sauveur lui-même de ce qu'il se laissait toucher par elle. Luc. vn. Jésus lui répondit par une admirable parabole où il montre que la pécheresse avait pour lui plus d'amour que le Pharisien.

Qui pourrait dire combien cette estime exagérée de soi-même fait comir de péril à l'âme? Un malade qui se sait malade laisse toujours de l'espoir; car il a recours à des remèdes qui pourront le guérir. Mais si le malade n'a pas la conscience de son état, comment espérer sa guérison? Combien d'hommes ne voyonsnous pas qui, négligeant des blessures reçues à la tête, qu'ils croient saine, tombent peu après dans une maladie incurable? Le danger est bien moindre lorsque le pécheur se reconnaît pécheur, que si, imitant les œuvres du Pharisien de l'Evangile, il se donne le nom de juste. Voilà pourquoi le Sauveur lança, comme un coup de foudre, cette sentence contre les Pharisiens : « Les publicains et les courtisanes vous précéderont dans le royaume do Dieu. » Publicani et meretrices prsecedeiit vos in regnum Dei. Matth. xxi, 31 . Quelles que soient vos bonnes œuvres, il y a, à vous décerner une couronne de justice, un immense danger que saint Jean Chrysostome nous fait entendre par cette comparaison : « Supposez dans votre esprit deux chars, traînés l'un par la vertu jointe à l'orgueil, l'autre par le péché joint à l'humilité, vous verrez en un instant celui-ci dépasser le premier

et remporter le prix de la course, non à cause de la vitesse du péché, mais grâce au pouvoir de l'humilité. L'autre char, au contraire, avancera péniblement et sera vaincu, non que la vertu soit impuissante, mais elle est retardée par la masse énorme et pesante de l'orgueil Car, de même que l'humilité, à cause de sa souveraine excellence, vient à bout du poids énorme du péché et arrive jusqu'au ciel, ainsi l'orgueil, par sa masse et son poids, domine la vertu, qui cherche à s'élever en haut, et la rabaisse facilement jusqu'à terre. C'est ce que vous montrera l'exemple du Pharisien et du Publicain, » Puis, ayant abordé cette parabole et montré que le Pharisien représente le char traîné par l'orgueil uni à la justice, et le Publicain le char traîné par le péché uni à l'humilité, l'éloquent docteur continue ainsi : « Lorsque le Publicain eut dit : Mon Dieu, ayez pitié de moi qui suis un pécheur, il s'en retourna justifié, et non pas l'autre; une prière l'emporta sur les œuvres, les paroles sur les actions. L'un étala sa justice, ses jeûnes, ses dîmes ; l'autre ne prononça que quelques paroles, et il arriva que la multitude de ses péchés fut pardonnée, que toutes ses fautes furent effacées. Dieu n'entendit pas seulement les paroles, mais il considéra aussi le sentiment qui les dictait;, et voyant dans son cœur l'humilité et la contrition, il eut pitié de lui et le traita avec la plus grande bonté. » Ce n'est pas le seul endroit de ses Homélies où la parabole de notre évangile inspire à saint Jean Chrysostome des réflexions semblables. Dans l'iiomélie quatrième sur les paroles d'isaïe : Vicli Domimun, il s'exprime ainsi : « Voulez- vous que je vous dise quel bien c'est que l'humilité, quel mal c'est que l'orgueil? Le pécheur l'a emporté sur le juste, le Publicain sur le Pharisien, les^Daroles sur les actions. Comment les paroles? Le Publicain dit : Mon Dieu, ayez pitié de moi qui suis un pécheur; le Pharisien dit : Je ne suis pas comme le reste des hommes, qui sont voleurs et avares. Qu'est-il donc? Je jeûne deux fois la semaine, je paye la dtme de tous mes biens. Le Pharisien était supérieur par les œuvres de la justice; le Pubhcain prononçait des paroles pleines de modestie, et les paroles l'emportèrent sur les actions ; le trésor de l'un fut rejeté avec ignominie, l'indigence de l'autre se changea en richesse. Deux navires ayant leur

cargaison étaient arrivés en vue da port : le Publicain y entra sans la moindre peine, et le Pharisien fit naufrage; apprenez de là combien l'orgueil est un grand mal. Le Pharisien, qui se met à nu et se vide, éprouve un naufrage étrange, inouï; il a touché le rivage et perdu en même temps toutes ses marchandises. »

A ceux qui se décernent ainsi une couronne de justice, le Seigneur dit dans l'Apocalypse : « Vous avez la réputation d'être vivant et vous êtes mort. » Nomen habes quod vivas, et mortuus es. Apoc. m, 1. Et c'est là, mes frères, la principale raison qui doit faire trembler même les personnes pieuses et leur arracher ce cri : Qui sait. Seigneur, si cette parole ne m'est pas applicable : Vous avez la réputation d'être vivant, et vous êtes mort! Sans doute je puis dire en toute vérité : Je n'ai commis ni vol, ni meurtre, ni adultère ; mais le Pharisien pouvait aussi se rendre un témoignage semblable, et cependant il était mort, et ne le savait pas. L'Apôtre n'avait la conscience d'aucun péché, et il ne laissait pas de dire : « Ma conscience ne me reproche rien ; mais je ne suis pas justifié pour cela; mon juge, c'est le Seigneur, qui juge bien autrement que les hommes. » Nihil mihi conscius sum, sed non in hoc justificatus sum:qui autem judicat me, Doîninus est. I Cor. iv, 4. Car souvent « ce qui est grand aux yeux des hommes est en abomination devant Dieu. » Quod hominibus altiim est, ahominatio est ante Deum. Luc. xvi, 43. « Avez-vous donc des yeux de chair, dit Job au Seigneur, voyez- vous comme voient les humains? » Numquid ocuU carnei tibi sunt, aut sicut videt homo et tu videbis. Job. x, 4. Il arrive que Dieu se retire de l'âme avec si peu de bruit, qu'on ne s'aperçoit pas de son départ. De là ces paroles du même patriarche : « Il vient vers moi sans que je l'aperçoive; il a fui, et je ne l'ai point vu. » Si venerit ad me, non videbo eum, et si abierit, 7ion intelligam. C'est-à-dire, il vient à moi par sa grâce sans que je le sache d'une manière certaine, et lorsque mon péché le force à quitter mon âme, son départ reste quelquefois caché pour moi. Les péchés que l'on appelle d'action se remarquent sans peine ; mais ceux que nous commettons par omission passent facilement inaperçus ; en effet, on les commet, non en faisant une chose mauvaise, mais en ne

faisant pas une chose à laquelle on est obligé. Combien d'hommes, par exemple, pèchent par défaut de confiance en Dieu, sans le savoir? Nous lisons dans la sainte Ecriture que le roi Asa, apprenant que Baasa, roi d'Israël, se préparait à lui faire la guerre, envoya des présents au roi de Syrie pour obtenir l'assistance de ce prince contre son ennemi. Qui de vous, mes frères, blâmerait une pareille conduite? Eh bien! le Seigneur envoya son prophète à Asa pour lui adresser des reproches sévères de ce que, après avoir quelque temps auparavant, dans un danger plus grave encore, éprouvé le secours de la protection divine, il n'avait pas, dans un danger moindre , imploré la même assistance. « Vous avez agi follement, lui dit le Prophète, et pour cela même des guerres vont s'élever dès à présent contre vous. » Stulte egisti, et propter hoc exprœsenti tempore adversiun te bella consiirgent. II Parai, xvi, 9. Irrité contre le Prophète, Asa lui fit mettre les pieds dans les ceps; mais, en punition de ce crime, il éprouva, la trente-neuvième année de son règne, une très-violente douleur aux pieds, et. cependant il n'eut point recours au Seigneur dans son mal, et il mit plutôt sa confiance dans la science des médecins. Ibid. 12. Vous voyez, mes frères, de combien de maux a été l'origine un acte de défiance envers Dieu, acte auquel les hommes du siècle auraient donné le nom de pinidence, puisque Asa réussit par ce moyen à repousser le danger qui le menaçait. Et cependant ce prince, juste d'ailleurs, ignorait le péril qu'une telle conduite recelait.

Mais, direz-Yous, est-ce que cette ignorance n'était pas pour lui une excuse de sa faute ? Toute ignorance, mes frères, n'excuse pas de péché. Saul était dans llgnorance lorsqu'il persécutait l'Eglise de Dieu, et cependant s'il ne s'était pas converti, cette circonstance ne l'aurait pas justifié du crime de cruauté et d'infidélité. Il existe encore une autre ignorance qui a son principe dans l'orgueil et l'arrogance, lorsqu'un homme a une telle estime de lui-même, que, appuyé sur son propre jugement, il prétend tout décider par lui-même et se passer des conseils des autres. Les fautes qui s'ensuivent étant le fruit de l'orgueil et de la présomption, sont inrlignes de pardon.

Quel préservatif nous sauvera d'un si grand danger? Celui que saint Grégoire ofîre à toute personne de piété : « Il faut, dit-il, tout ensemble connaître et méconnaître vos bonnes œuvres, les juger bonnes et médiocres : bonnes, pour les continuer; médiocres, pour échapper à la vanité. » Et ailleurs : « Que chacun s'efforce de devenir grand, mais qu'il ne sache jamais qu'il l'est devenu; le jour où il connaîtra sa grandeur, il l'aura perdue. »

Je vous proposerai encore cette humble crainte que nous recommande l'Apôtre, lorsqu'il dit : » Gardez- vous de vous élever; mais tenez- vous dans la crainte, » Noli altiim sapere, sed time, Rom. XI, 20 ; et dont parle Job dans ce passage : « Je redoutais toutes mes œuvres, sachant que vous n'épargneriez pas mes fautes. » Verebar omnia opéra mea, sciens quod non parceres delinquenti. Job. ix, 28. Nous devons aussi nous écrier vers le Seigneur avec le Prophète : « Qui est celui qui connaît ses fautes? Puriilez-moi de celles qui sont cachées en moi. » Delicta quis intelligii? Ab occultis meis munda me. Ps. xvm, 43. De cette crainte salutaire découle notre sécurité ; et quoique la crainte et la sécurité semblent deux sentiments contraires , ils s'accordent cependant en cela, que le premier est la base et la source du second. C'est pourquoi l'apôtre saint Pierre nous exhorte à vivre dans la crainte tout le temps de notre pèlerinage sur la terre, in timoré incolatus vestri tempore conversamini. I Petr. i, 17.

Par quels moyens pourrons - nous acquérir cette précieuse crainte? Pour ne parler que d'un seul, la méditation des jugements de Dieu sera très-efficace pour la fah'e naître dans nos âmes. Salomon, qui avait élevé au Seigneur un temple si magnifique, perd la grâce ; et Manassé, dont les crimes avaient attiré la ruine et du temple et de la ville sainte, est justifié de son péché. Judas est dépouillé de la dignité d'apôtre, et Saul, ce cruel persécuteur de l'Eglise, le remplace. Mais parmi tous les exemples que nous pourrions citer, il n'en est pas de plus terrible et de plus étonnant que la chute du saint roi David, que la divine providence a sans doute permise pour inspirer aux fidèles de tous les âges une crainte salutaire. Car, de même que Dieu, dit saint Grégoire, permit que l'apôtre saint Thomas doutât de la résurrection

de Jésus-Christ , afin que son doute servît de fondement à notre foi, de même il a eu en vue, dans la chute de David, notre utilité. Quel homme, en effet, si parfait qu'on le suppose, croirait n'avoir rien à craindre en cette vie, en voyant un roi si pieux, tout rempli de l'esprit prophétique, à qui Dieu avait daigné tant de fois parler, qu'il avait honoré du don des miracles, choisi et élevé luimême sur le trône, tomber du sommet de la sainteté et de la gloire humaine dans un crime abominable, souiller par l'adultère la femme d'un autre, et faire périr par une mort indigne et révoltante le fidèle époux de cette femme? Au souvenir de cette faute, qui ne passerait sa vie, qui est une tentation continuelle, dans le tremblement et la frayeur? Jacob et Esati naissent ensemble du même père et de la même mère, et cependant le Seigneur dit qu'il a aimé Jacob et haï Esaû, quoique celui-ci fût l'aîné; sur quoi l'Apôtre laisse échapper ce cri d'admiration : « 0 profondeur des trésors de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses jugements sont incompréhensibles et ses voies impénétrables. » 0 altitudo divitiarum sapientix et scientix Dei! Qiiam incomprehensi' bilia sunt judicia ejus, et investigabiles vise ejus! Rom. xi, 33. Qui donc sera sans crainte devant vous, ô Roi des nations? Ainsi, mes frères, la méditation des jugements de Dieu fera naître en nous cette crainte salutaire, si d'ailleurs nous la demandons à Dieu par des prières continuelles.

Mais, hâtons-nous de passer du Pharisien au Publicain. Le premier nous a appris ce que nous devons craindre et éviter, le second nous apprendra ce que nous devons pratiquer. L'un fut renversé du ciel par l'orgueil, l'autre fut élevé au ciel par l'humilité. Invité aux noces, le sage Publicain choisit pour s'y asseoir la dernière place, et le maître du festin l'honore de la première. « Se tenant éloigné, dit l'Evangile, il n'osait pas même lever les yeux au ciel; mais il frappait sa poitrine en disant : Mon Dieu, ayez pitié de moi qui suis un péclieui'. » Tout en lui respire l'humilité et la crainte : il se tient à distance, il frappe sa poitrine,

lû.M. V. £'♦

il impute ses fautes à lui seul, il invoque en sa faveur, non sa justice, mais la seule miséricorde de Dieu : « Mon Dieu, dit-il, ayez pitié de moi qui suis un pécheur. » Par cette humble prière, un publicain, un serviteur du monde devient l'ami et l'enfant de Dieu, tant l'humilité et le repentir ont de puissance auprès du souverain Juge ! Ecoutons sur ce sujet saint Jean Climaque : a 11 me semble, dit-il, que parmi les pécheurs, le roi Manassé est un des plus grands et des plus coupables ; il souilla le temple et la religion tout entière par le culta des idoles; quand le monde entier aurait jeûné pour expier un tel crime, cette pénitence eût été insuffisante. Eh bien! cette incurable blessure, l'IiumiUté la guérit. »

Cet exemple nous montre, mes frères, quelles dispositions nous devons apporter à la prière. Prions, non comme le Pharisien, en faisant valoir notre justice, mais comme le Publicain, qui, ne s'appuyant en rien sur lui-même, mettait tout son espoir dans la seule miséricorde de Dieu. Une comparaison vous mettra sous les yeux la nature de ces deux sentiments. Des auteurs respectables, décrivant les principales merveilles du monde, rapportent qu'il existe une fontaine dont les eaux éteignent le flambeau allumé qu'on y jette, et allument le flambeau éteint. Vive image de l'orgueil et de l'humilité ! Un homme vraiment humble, qui s'approche de Dieu avec le sentiment de sa nudité et de son indigence, reçoit de lui les plus grands biens; le contraire arrive à ceux qui, se confiant en eux-mêmes, se présentent avec orgueil et suffisance. N'est-ce pas la pensée de l'Apôtre dans ce passage de l'épître aux Romains : « Pourquoi les Gentils, qui ne cherchaient point la justice, ont-ils embrassé la justice, tandis qu'Israël, qui recherchait la loi de la justice, n'est point parvenu à la loi de la justice? Quid ergo dicemus? quod gcnles, qux non sectabantur justitimn, apprehenderunt justitiam; Israël vero sectando legemjustîtiœ, in legeni justitix non pervenit. A cette question difficile, il répond aussitôt : a Parce qu'ils ne l'ont pas recherchée par la foi, mais par les œuvres de la loi, » qiiia 7ion ex fide, sed quasi ex operibus, c'est-à-dire, parce qu'Israël se présentait orgueilleusement devant Dieu, appuyé, non sur la gràcy

DIXIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SEHM. I. 371 divine, mais sur le mérite de ses œuvres; tout autres étaient les dispositions des Gentils qui, n'apercevant en eux aucune bonne ceuvre^ se fondaient principalement sur la foi et l'espérance de la miséricorde divine. Vous avez pu voir ces deux dispositions dans la prière du Pharisien et celle du Publicain.

Mais parmi toutes les marques d'humilité qui brillent dans la prière du Publicain, il en est une qui révèle une àme tout-à-fait humiliée et confuse, c'est qu'il n'osait pas même lever les yeux vers le ciel. A ce signe, mes frères, vous reconnaîtrez toujours la vraie pénitence, et vous suspecterez à bon droit la conversion du pécheur qui, après avoir commis beaucoup de crimes, ne conserve aucune trace de pudeur et de honte. On distingue en effet, vous le savez, deux sortes de pénitence. L'une, purement humaine, qui naît, en quelque sorte, sur notre sol, et a sa source dans la difformité du péché ; les philosophes mêmes l'ont connue. L'autre, descendue du ciel et répandue dans notre âme par l'Esprit-Saint, est accompagnée d'une lumière surnaturelle, au flambeau de laquelle l'àme aperçoit la grandeur de la bonté de Dieu et la gravité du péché ; et cette connaissance surnaturelle enfante un repentir et une confusion qui ne permettent pas de lever les yeux au ciel, séjour de Celui dont on a tant de fois outragé la majesté. Lorsqu'Azaël, frère de Joab, poursuivait dans sa fuite Abner, chef du peuple d'Israël, celui-ci lui dit : « Retirez-vous, ne me suivez pas davantage, de peur que je ne sois obligé de vous percer de ma lance, et qu'après cela je ne puisse plus lever mon regard devant Joab, votre frère. » Recède, noli me seqiii, 7ie compeilar confoderc Iq in terrain, et levare non potero faciem meam ad Joab fratrem tuiun. 11 Reg. n, 22. Si cet homme craignait de regarder en face celui dont il aurait tué le frère qui le pom'suivaii, comment le pécheur pourrait-il lever avec confiance ses yeux vers le Père céleste dont il a cruciiié, flagellé, abreuvé de fiel et de vinaigre, le Fils unique, autant de fois qu'il a commis une faute mortelle?

Enfin la vraie et parfaite pénitence ressent de la confusion, non-seulement pour ses fautes propres, mais encore pour celles des autres. Aussi Esdras, parlant au Seigneur et considérant les

péchés de son peuple, disait dans sa prière : « ]\Ion Dieu, je suis dans la confusion, et j'ai honte de lever les yeux devant vous, parce que nos iniquités se sont multipliées par dessus notre tête, et que nos péchés se sont élevés jusqu'au ciel. » Deus meus, confundor et erubesco levare faciem meam ad te, quoniam iniquitates nostrx multipUcatx sunt super caput nostrum, et delicta nostra creverunt usque ad cœhim. I Esdr. ix, 6.

Voilà donc, mes frères^ la première leçon que nous donne le Puhlicain, c'est de rougir et d'être confas devant Dieu à cause de nos péchés, afin que nous ne méritions pas d'entendre le reproche du Prophète : « Vous avez pris le front d une prostituée, vous n'avez pas voulu rougir, » frons meretricis facta est tibi, noluisti erubescere, Jerem. m, 3. Apprenons aussi de son exemple quel regard nous devons élever vers le Seigneur ; car le sage Publicain, qui ne voulut pas regarder le ciel, leva son regard vers Dieu. « N'ayant pas osé, dit saint Bernard, lever les yeux vers le ciel, il attira le ciel jusqu'à lui. » Qu'il importe extrêmement de tourner vers Dieu des regards bien disposés, nous le voyons par ces paroles de l'Epoux céleste au livre des Cantiques : « Tu as blessé mon cœur, ô ma sœur, par un de tes yeux, » vulnerasti cor meum, soror mea, in uno oculorum tuorum, Gant, iv, 9. Ce regard de l'Epouse était tout brûlant de la charité la plus ardente; blessée elle-même par un trait de l'Epoux divin, elle le lui lance et le blesse à son tour. Les astronomes enseignent que les aspects divers des étoiles et des planètes entre elles produisent dans ce monde inférieur les effets que nous apercevons. De la même manière les âmes pieuses, selon la diversité des regards qu'elles tournent vers l'Epoux céleste, sont comblées par lui de dons différents. Les unes le regardent avec des yeux timides, et en reçoivent une crainte salutaire; d'autres avec des yeux humbles, et reçoivent les trésors de la grâce divine; d'autres avec des yeux pleins d'amour, et sont enflammés du feu de la charité ; d'autres avec des yeux chastes, et reçoivent la vertu de pureté ; d'autres élèvent vers Dieu un regard simple et droit, et reçoivent le don de la sagesse; d'autres enfin animent leurs regards de tous ces sentiments à la fois, et sont comblés

de toutes sortes de faveurs. Que si quelqu'un trouve difficile de regarder Dieu ainsi, qu'il imite l'humilité du Publicain. Nous mériterons par là de recevoir de sa miséricorde non-seulement le pardon de nos fautes, mais encore la gloire du ciel promise aux âmes vraiment humbles.

DEUXIEME SERMON

POUR

LE DIXIÈME DDIANCIIE APRÈS LA PENTECOTE.

1° EXPLICATION DB l'ÉVANGILE; — 2° DE LA SUPERBE ET DE SA FILLE, LA VAINE GLOIRE.

Omnis qui se exaltât, hurniliahitur, et qui se humiliât, exaltabitur.

Quiconque s'élève sera abaissé, et quiconque s'abaisse sera élevé.

iuc. xvm,14.

Dans l'évangile de ce jour, mes chers frères, le Maître céleste , sous le voile d'une parabole {peut-être est-ce le récit d'un fait réel), s'élève avec force contre le vice de l'orgueil et nous recommande la vertu d'humilité, comme le montrent les paroles de mon texte. Les philosophes nous enseignent que ces deux sujets n'en font qu'un, parce qu'il n'y a qu'une seule science pour les contraires. Le dialecticien traite en même temps de la vérité et de l'erreur, le médecin de la samté et de la m-aladie, et ce qu'ils disent de l'une contribue à l'intelligence de l'autre. De même ici, lorsque nous louons l'humilité, nous blâmons en même temps l'orgueil, qui lui est opposé. Et plus nous blâmons et condamnons l'orgueil, plus nous relevons la vertu d'humihté, qui nous préserve de la souillure et de la malice du vice contraire. Or, comme nous avons, dans le discours précédent, fait l'éloge de l'humilité, nous parlerons aujourd'hui des pernicieux effets de l'orgueil, et surtout de la vaine gloire, rangée par Cassien parmi

les huit vices principaux, et appelée par lui Ivi'-AoyJ/x, laquelle tend des pièges à la vertu, et souvent tire de nos bonnes œuvres une force nouvelle. Nous commencerons toutefois par expliquer l'évangile où le Maître céleste nous offre un remède salutaire contre cette maladie de l'àme. Tous ses enseignements sont-ils autre chose que des remèdes à nos maladies spirituelles? Dans cet évangile, il se propose, au moyen d'une parabole, de guérir l'enflure de certains hommes « qui se confiaient en eux-mêmes comme étant justes, et méprisaient les autres. » Le remède qu'il leur destine , il veut^' aussi qu'il serve à la guérison de nos âmes. Afm de traiter ce sujet avec piété et utilité pour nous tous, implorons humblement le secours d'en haut par l'intercession de la très-sainte Yierge. Ave, Maria.

Indiquons d'abord le lien qui rattache cette parabole à la précédente. Dans la parabole qui précède, notre Seigneur nous recommande, par l'exemple du juge inique, la confiance et la persévérance dans la prière, et dans celle qui nous occupe aujourd'hui, il nous enseigne, par l'exemple du Publicain, qu'une autre qualité de la prière, c'est l'humilité. Combien d'hommes, en effet , se plaignent de demander à Dieu beaucoup de grâces sans être exaucés. L'apôtre saint Jacques nous en donne la raison : « Vous demandez, dit-il, et vous ne recevez pas, parce que vous demandez mal, » c'est-à-dire, parce que vos prières sont dépourvues des qualités qui doivent les accompagner. Petitis et non accipitis, eo quod wale petatis. Jac. iv, 3. Quelles sont ces qualités, me direz-vous? Il en est trois que nos saintes Lettres mentionnent très-souvent. La première est la foi et la confiance, dont parle notre Seigneur dans ce passage : « Tout ce que vous demandez dans vos prières, croyez que vous l'obtiendrez, et il vous sera fait ainsi. » Quidquid orantes petitis, crédite quia accipietis, et fiet vobis. Marc, xi, 2-1. La deuxième est la persévérance, dont le Sauveur dit : « Si néanmoins il continue de frapper, quand son ami ne se lèverait point pour lui donner quelque chose parce qu'il est son ami, il se lèvera, je vous le dis, à cause de son importunilé, et lui donnera tout ce dont il a

DIXIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. II. 375 besoin, » et si ille "perseveraverit pulsans, dico vobis, et si non dahit un surgens eo quod amicus ejus sit, propter improbitatem tamen ejus surget, et dahit illi quotquot habet necessarios. Luc. XI, 8. Enfin, la troisième est l'humilité, dont parle l'Ecclésiastique : « La prière d'un homme qui s'humilie percera les nues. » Oratio humiliantis se nubes penetrabit. Eccli. xxxv, 21.

Ainsi la parabole de notre évangile nous apprend, par l'exemple du Piiblicain, quelle doit être cette humilité, et dans celle qui la précède, la persévérance et la confiance dans la prière nous sont recommandées par la conduite du juge inique. — Afin que vous compreniez sur quel fondement repose cette confiance, dont l'infirmité humaine a surtout besoin, reprenons la chose de plus haut.

D'après la doctrine des théologiens, tous les êtres qui existent se rapportent à deux grandes classes, dont l'une comprend l'être incréé et l'autre l'être créé, en d'autres termes, le Créateur d'une part, seul dans sa classe, et de l'autre toutes les créatures, soit du ciel, soit de la terre. Or, entre le Créateur et les créatures il y a de nombreuses différences/ dont il nous suffira d'indiquer trois seulement. La première est que les créatures dépendent de Dieu, comme ayant été créées par lui, tandis que le Créateur, qui n'est d'aucun autre, ne dépend de personne; de là son nom propre et spécial : Celui qui est. Ensuite, les créatures sont par elles-mêmes pauvres et indigentes, tandis que le Créateur est la source inépuisable de toute richesse et de tout bien. Enfin, c'est le propre de la créature de mendier et de solliciter auprès de sou Créateur tous les biens; c'est le propre de celui-ci, au contraire, de ne recevoir rien de personne, mais d'épancher libéralement ses richesses sur toute créatm'e , selon la condition et la nature de chacune. De là ces paroles de l'Apôtre : « Qui a connu les desseins de Dieu? ou qui est entré dans le secret de ses conseils? ou qui lui a donné quelque chose le premier pour en prétendrt récompense? Car tout est de lui, tout est par lui, et tout est en lui. » Quis cognovit sensum Domini? aut quis coiisiliarius ejus fuit? aut quis prior dédit illi et retribuetur ei? Quoniavi ex ipso, etper ipsum, et in ipso sunt onmia. Rom. xi, 3i, 35. Cette libéra-

lité est donc propre à la nature divine et à son immense bonté : voilà pourquoi on dit que le bien est diffusif de lui-même, sui diffusivum. De même que le soleil répand au loin et naturellement la chaleur, la lumière et ses influences si multiples dans les divers corps de la nature, ainsi le brillant Soleil de justice épanche avec la plus grande libéralité les trésors de ses biens sur tout ce qui existe. Ainsi le propre de la créature est de mendier et de tendre la main, le propre du Créateur est de donner et de faire du bien à tous. Ce qui pousse les créatures à demander, c'est leur indigence native et la nécessité; ce qui porte le Créateur à donner, c'est son immense bonté et sa libé • ralité infinie. Mais comme la bonté de Dieu l'emporte beaucoup sur notre pauvreté et nos besoins, le Créateur est incliné beaucoup plus puissamment à donner, que la créature ne l'est à demander; par conséquent, quoique la créature éprouve une grande joie de recevoir, le Créateur en ressent une plus grande encore à répandre ses bienfaits. En faut-il d'autre preuve que ces exhortations à la prière, et à la prière continuelle, que Dieu nous adresse dans la sainte Ecriture? Certes, il serait bien libéral le prince qui solliciterait ses sujets à lui demander toujours de nouvelles faveurs. Quelle n'est donc pas la bonté de Dieu qui nous exhorte si instamment à le prier! « Demandez, dit-il, et vous recevrez ; cherchez, et vous trouverez; frappez à la porte , et on vous ouvrira? » Petite et accipietis, quxrite et invenietis, pulsate et aperieiur vobis. Luc. xi, 9. Et pour que personne ne craigne de le prier en vain, il ajoute aussitôt : a Car celui qui demande reçoit, et celui qui cherche trouve, et on ouvre à celui qui frappe. » Omnis enim qui petit, accipit, et qui quxrit, invenit, et pulsanti operietur. Ibid. 10. Enfin , il est si prompt à faire le bien et si lent à punir, que souvent il cherche lui-même des intercesseurs qui apaisent sa colère et le disposent à la miséricorde. C'est ce qu'il dit ouvertement par son Prophète : « J'ai cherché un homme parmi eux, qui se présentât comme une haie entre moi et eux, et qui s'opposât à moi pour la défense de cette terre, afin que je ne la détruisisse point, et je ne l'ai pas trouvé; c'est pourquoi j'ai répandu mon indignation sur eux. » Quxsivi

de eis virum, qui interponeret sepem, et staret oppositus pro terra, ne dissiparem eam, et non inveni; et effudi super eos indignationem meam. Ezecli. xxii, 30, 31. Quelle preuve, mes frères, de la bonté et de la miséricorde de Dieu , même envers les pécheurs, que de le voir, après qu'ils l'ont gravement offensé, chercher partout des intercesseurs pour désarmer sa juste vengeance?

Mais ce qui sm'passe tout le reste , c'est la parabole du juge inique, où notre Seigneur nous recommande la persévérance dans la prière, et qui se trouve dans saint Luc immédiatement avant l'évangile de ce jour : « Il leur disait encore cette parabole, pour montrer qu'il faut toujours prier et ne se lasser jamais. Il y avait dans une ville un juge qui ne craignait point Dieu et ne se souciait point des hommes. Dans cette même ville était une veuve qui venait à lui, disant : Faites-moi justice de mon adversaire. Et pendant longtemps il ne le voulut point. Mais enfin il dit en lui-même : Quoique je ne craigne pas Dieu et ne me soucie pas des hommes, cependant, parce que cette veuve m'importune, je lui ferai justice afin qu'elle ne m'accable plus de ses continuelles instances. Vous entendez, ajouta le Seigneur, ce que dit ce juge inique. Et Dieu ne vengerait pas ses élus qui jour et nuit crient vers lui, et il différerait de les secourir? Je vous le dis, il les vengera bientôt. » Luc. xvni, 1-8.

Remarquez, mes frères, de quel exemple imparfait se sert le Maître céleste pour nous exhorter à la confiance et à la persévérance dans la prière, lorsqu'il se compare lui-même à un juge inique, mettant ainsi en parallèle la souveraine bonté avec l'extrême injustice. Il offrirait à notre confiance un puissant encouragement, s'il se comparait à nos parents selon la chair, comme il le fait ailleurs : « Si donc vous, tout méchants que vous êtes, vous savez donner à vos enfants de bonnes choses, combien plus votre Père céleste donncra-t-il l'esprit bon à ceux qui le lui demandent? » Si vos, cum sitis mali, nostis bona data dare filiis vestris, guanto magis Pater vester celestis dabit spiritum bonum petcntibus se? Luc. xi, 43. Autant, en 60*61, il surpasse en bonté les pères selon la nature, autant il les surpasse en amour. Il aurait pu encore se compai'er à quelque prince magnifique et libéral.

et en tout cas à un homme qui ne fût pas étranger à tout sentiment d'humanité. Mais, laissant là toutes ces comparaisons, c'est avec un juge inique qu'il se met en parallèle, afin de mieux faire ressortir l'admirable efficacité d'une prière persévérante et confiante, qui touche et désarme, non un homme quelconque, mais un juge étranger à tout sentiment de religion et d'humanité^ puisqu'il ne craignait pas Dieu et ne se souciait point des hommes. Que si un juge cruel et impie se conduisit de la sorte à l'égard d'une veuve importune, que ne fera pas la Bonté souveraine et infinie 1 Que ne donnera-t-elle pas lorsque ses enfants choisis crieront vers elle le jour et la nuit? Si l'iniquité d'un juge a été jusque là, que ne devons-nous pas attendre de la libéralité d'un Dieu? Si le juge fut vaincu par la persévérance d'une veuve qu'il méprisait, qu'est-ce que Dieu n'accordera pas aux prières de ses élus et de ses enfants? Que ne fera-t-il pas si on le prié, lui qui, sans être sollicité par personne, a répandu tant de bienfaits sur le genre humain? Que ne fera-t-il pas en faveur des justes, Celui qui a accepté tant de souffrances pour le salut des pécheurs? Non, mes frères, le Maître céleste ne pouvait mieux nous recommander la persévérance dans la prière et la confiance en la miséricorde divine, qu'en se comparant avec ce juge inique. Mais puisqu'il m'est impossible de vous expliquer comme je le voudrais cette condescendance du Sauveur, demandez-lui vous-mêmes qu'après avoir daigné vous révéler sa miséricorde par cette comparaison, il vous en fasse comprendre toute l'étendue. Je dois ajouter toutefois qu'un homme qui, peu convaincu par ces raisonnements, ou bien hésite à se confier en la miséricorde de Dieu, ou bien pense que la persévérance dans la prière est d'un faible secours pour être exaucé, cet homme, chose horrible à dire, fait par là même le Père de la miséricorde plus méchant et plus cruel que ce juge inique, ce qui est un blasphème épouvantable. Prions donc, mes frères, prions avec persévérance et confiance, et nous ne le ferons jamais sans fruit.

Ces principes établis, arrivons à la parabole de notre évangile, qui nous recommande la troisième condition de la prière, savoir la véritable humilité de cœur.

a Deux hommes, dit le Sauveur, montèrent au temple pour prier, un Pharisien et un Publicain. Le Pharisien, debout, priait ainsi en lui-même, etc. »

Quoique l'on puisse, debout dans le temple, prier avec piété, il y a cependant plus de religion à le faire soit à genoux, soit prosterné. Ainsi pria dans le jardin des Oliviers notre Seigneur Jésus-Christ, prosterné la face contre terre et comme anéanti devant son Père. L'attitude du Pharisien debout est donc signalée ici plutôt comme un signe d'orgueil que comme un signe de piété et de religion. Le même sentiment va se révéler aussi dans sa prière.

a Mon Dieu, dit-il, je vous rends grâces de ce que je ne suis pas comme les autres hommes, qui sont voleurs, injustes et adultères, ni comme ce Publicain. Je jeune deux fois la semaine, je paye la dime de tout ce que je possède. » Que peut-on reprendre dans cette prière, puisque le Pharisien y rend grâces des bienfaits qu'il a reçus de Dieu? N'est-ce pas comme s'il disait : Seigneur, les hommes du siècle étant souillés de beaucoup de crimes, que moi, qui suis do la même nature et comme eux sujet au péché, j'aurais pu commettre aussi, j'attribue à votre grâce d'en avoir été préservé. S'il est défendu de parler de ses propres avantages, que direz-vous à saint Paul qui proclame hautement qu'il a plus travaillé que tous les autres, qu'il a annoncé l'Evangile à un plus grand nombre, qu'il a souffert davantage pour Jésus-Christ? I Cor. XV. Que direz-vous au saint patriarche Job, qui énumère longuement ses bonnes œuvres et s'appeUe le père des pauvres, l'œil de l'aveugle, le pied du boiteux? Job. xxix. Que direz-vous du Prophète royal qui tient souvent un langage semblable : a J'ai gardé les voies du Seigneur, dit-il, et je ne me suis point laissé aller à l'impiété en m'éloignant de mon Dieu. Custodivi

vias Domini, nec impie gessi a Deo meo. Ps. xvii, 22. Et ailleurs, avec plus de force et de solennité encore : « Venez et entendez, vous tous qui avez la crainte de Dieu, et je vous raconterai quelles grandes choses il a faites en faveur de mon âme. » Venite, audite, et narrabo vobis, omnes qui timetis Deum, quanta fecit animx mese. Ps. lxv, 1G. Si, loin de blâmer ces saints personnages, nous les louons de parler de leurs vertus non-seulement à Dieu, mais aux hommes, pourquoi accuserions -nous le Pharisien de rappeler ses bonnes œuvres, non aux hommes (ce qui eût été plus dangereux), mais à Dieu, et cela en lui rendant des actions de grâces? Assurément, à ne considérer que les paroles, vous ne trouveriez guère à reprendre dans sa prière.

Nous voyons par là, mes frères, combien est subtil le vice de l'orgueil, et de combien de manières il trompe l'âme où il habite. Ce vice était moins dans les paroles et la prière que dans le cœur du Pharisien. Mais le Seigneur, « qui pèse les esprits, » Prov. XVI, 2, regardait non les paroles, mais l'enflure intérieure de l'âme. Dans les saints personnages dont nous venons de parler, il voyait des cœurs tout remplis d'amour pour leurs frères, et qui ne révélaient leurs vertus que par amour pour la vérité et la justice; dans le Pharisien, au contraire, il apercevait une âme gonflée par l'esprit d'orgueil. Voilà pourquoi, tandis qu'il couronne les paroles des premiers à cause de leur piété, il condamne la prière du second à cause de leur enflure. D'où nous pouvons conclure, mes frères, que nous serons jugés, non pas tant d'après nos paroles et nos œuvres, que d'après l'intention et les vues qui nous animent. Que personne donc ne se flatte parce que ses actions paraissent bonnes à l'extérieur, mais qu'il sonde son intérieur, qu'il examine avec soin ce qui se cache dans le secret de son âme, dans quelle intention, dans quelle vue il pratique telle ou telle œuvre pieuse; car c'est là-dessus que le Seigneur le jugera. Que de racines d'amour-propre se cachent souvent sous l'apparence de la piété, racines que nous pouvons ne pas remarquer, mais qui n'échappent pas à l'œil de Dieul Assurément le Pharisien n'apercevait pas l'orgueil de son âme et le mépris des autres que recouvrait son action de grâces; c'est pourquoi il

disait : « Je vous remercie de ce que je ne suis pas comme les autres hommes. »

C'est pourquoi saint Augustin reprend ainsi le Pharisien : « Il aurait pu dire : Je ne suis pas comme un grand nombre d'hommes; mais en disant comme les autres hommes, il exclut l'humanité entière, et s'oppose seul à tous; il est le seul juste, tous les autres sont pécheurs. Quel orgueil et quelle présomption! » D'où peut venir cette confiance en soi-même et ce mépris des autres? De cette disposition que les Grecs appellent c&t)vauT(a, c'est-à-dire amour excessif de soi-même. Ce sentiment aveugle à ce point les hommes, il égare tellement leur raison, qu'ils s'attribuent d'autant plus de mérite qu'ils s'aiment davantage. D'où il arrive que la plupart se placent dans leur estime au premier rang et ne souffriraient pas qu'on les confonde avec la masse commune. Si vous pouviez lire les sentiments cachés dans le cœur de tel haut personnage, vous y verriez qu'il croit ne le céder à personne ni pour la noblesse du sang, ni pour la prudence, ni pour la grandeur d'âme, ni pour la gloire des aïeux : tant chacun se complaît dans ses bonnes qualités et trouve beau ce qu'il possède. Il en est même qui s'imaginent que l'Etat serait bientôt renversé si on ne les invitait pas à en soutenir l'édifice; aussitôt que leur main tiendra le gouvernail, on verra fleurir les arts de la paix et les arts de la guerre. Mais revenons à la prière du Pharisien.

« Mon Dieu, je vous rends grâces de ce que je ne suis pas comme les autres hommes, etc. » Quelle demande ce Pharisien adresse-t-il au Seigneur, dit saint Augustin? Examinez ses paroles, et vous n'en trouverez aucune. Il monte au temple pomprier, et au lieu de prier il fait scfa éloge, et il insulte le Publicain qui prie : « Je ne suis pas, dit-il, comme le reste des hommes, ni comme ce Pubhcain. » 0 témérité insigne! Il s'attribue orgueilleusement une prérogative qui n'appartient qu'à Dieu, celle de sonder les reins et les cœurs.

« Je jeune, dit-il, deux fois la semaine; je paye la dîme, » non-seulement du froment, du vin et de l'huile, comme fait le vulgaire, mais encore de la menthe, de la rue, du cumin et des moindres légumes. Il faut remarquer ici sur quoi le Pharisien

et ceux qui lui ressemblent fondent leur justice, savoir, sur des œuvres extérieures et sur l'observation des préceptes plutôt humains que divins, tandis que nous devons observer avant tout ce qui se rapporte à l'àme : la piété, la juotice, la miséricorde, l'humilité et les autres vertus de ce genre, que Dieu place au premier rang. De là ces paroles que le Sauveur, dans l'Evangile, adresse aux hommes de ce caractère : « Malheur à vous, Pharisiens, qui payez la dime de la menthe, de l'aneth et du cumin, et qui négligez les points les plus graves de la loi, la justice, la miséricorde et la foi. il fallait remplir ces devoirs sans omettre ceux-là. » Vx vobis, Scribx et Pharisxi hijpocritx, qui decimatis mentham, et anethum, et ajminum, et reliquistis qiix graviora sunt legis, jiidiciiim, misericordiam et fidem. Uxc oportuit facere et illa non omittere. Matth. xxm, 23.

Cet exemple, mes frères, condamne un grand nombre de chrétiens, et d'abord ceux qui, lorsque nous leur reprochons de ne pas observer les lois de l'Eglise, nous répondent : Je ne commets ni vol, ni meurtre, ni adultère, ni violence; qu'est-ce que vous exigez de plus? C'était le langage du Pharisien, et en outre il payait exactement toutes les dîmes et jeûnait deux fois la semaine, ce que vous ne faites nullement : cependant il n'avait pas la justice. Que si ce Pharisien, quoique exempt des vices communs, n'était pas juste devant Dieu, quel espoir peut -il rester aux méchants? Si, en effet, un homme qui ne prend pas le bien d'autrui, qui ne commet point d'adultère, qui paye exactement la dîme, qui, loin de violer les jeûnes inscrits dans la loi, en pratique de volontaires deux fois la semaine, est dans l'état de damnation, que deviendront ceux qui pillent le bien des autres et le retiennent injustement, qui ont les yeux pleins d'adultères, qui refusent de payer les dîmes, et qui, loin déjeuner deux fois la semaine, n'observent pas même les jeûnes imposés par l'Eglise?

Cette considération, mes frères, a fait naître depuis longtemps en moi cette persuasion, qu'un petit nombre d'hommes arrivent au salut éternel. Autant que nous pouvons le conjecturer, en effet, deux espèces d'hommes sont exclus du salut : les infidèles

et ceux qui, quoique enfants de l'Eglise, mènent la vie des infidèles, accordant tout à leurs passions et suivant les lois du siècle, comme s'ils n'avaient pas la moindre crainte du souverain Juge, le moindre sentiment de foi et de religion. Pour des désordres semblables, n'est-il pas juste que la sentence soit la même? Il y a longtemps que le Seigneur a prononcé cette sentence contre la terre de Juda : « Vous avez marché dans la terre de votre sœur, et je vous mettrai en main la coupe dont elle a bu. » In via sororis tux amhulasti, et dabo calicem ejus in maiiu tua. Ezech. xxm, 31.

Arrivons maintenant au Publicain, dont le Sauveur dit : « Le Publicain, se tenant éloigné, n'osait pas même lever les yeux au ciel, mais il frappait sa poitrine en disant : Mon Dieu, ayez pitié de moi qui suis un pécheur. » Tout ici respire l'humilité; la place où il se tient et les paroles qu'il prononce s'accordent avec son cœur et son regard. Son cœur est abattu, ses yeux abaissés vers la terre, l'endroit où il prie est éloigné du sanctuaire, et sa prière répond à tout le reste : « Mon Dieu, dit-il, ayez pitié de moi qui suis un pécheur. » Tout en lui, l'altitude et les sentiments, est inspiré par l'humilité la plus sincère. Aussi ne devons-nous pas nous étonner qu'il se rende favorable le Dieu qui aime cette vertu, selon celte parole très -véritable de saint Augustin : « Que vous êtes grand et élevé, Seigneur! et cependant vous vous plaisez à demeurer dans les cœurs humbles. »

Il se tenait donc à distance et n'osait pas même lever les yeux en haut, se jugeant indigne de regarder le ciel après n'avoir si longtemps regardé que la terre, indigne de tourner les yeux vers le trône de Celui qu'il regrettait d'avoir offensé. Cependant, le Dieu très-bon, qui regarde les humbles au ciel et sur la terre, voyant que l'humilité le tenait à distance, s'approcha de lui et lui pardonna miséricordieusement ses fautes. Non content de se tenir éloigné, il frappait sa poitrine, non d'une main légère et sans aucune contrition, comme le font de nos jours beaucoup df chrétiens, qui promènent en même temps dans toute l'étendue

de l'église des regards curieux, pour ne pas dire impudiques, mais avec un vif sentiment de douleur, comme s'il voulait punir son cœur lui-même, source impure de toutes ses fautes, qu'il demandait au Seigneur de rendre pure et limpide. Car « du cœur sortent les mauvaises pensées, les homicides, les adultères, les fornications, les vols, etc. » De corde exeunt cogitationes malas, homicidia, adulteria, fornicationes, etc. Matth. xv, 49.

Pendant qu'il se frappe ainsi la poitrine , il fait entendre une prière, bien courte à ne regarder que les paroles, mais longue par le sentiment de sa douleur. Ce n'est point une action de grâces, comme celle du Pharisien : il n'a fait aucune des bonnes œuvres dont se vante celui-ci; mais une humble accusation de ses fautes, une demande de pardon. Et ce début est bien plus convenable que celui du Pharisien, selon cette parole du Sage : « Le juste commence par s'accuser lui-même. » Justus m principio est accusator tui. Prov. xvm, 17^. Yoilà pourquoi il dit : « Mon Dieu, ayez pitié de moi qui suis un péchem\ » Comme le prodigue de l'Evangile, il disait dans son cœur : Mon Père, j'ai péché contre le ciel et contre vous; je ne suis plus digne d'être appelé votre fils; faites-moi comme l'un de vos mercenaires. » Soj'ez donc indulgent, et ayez pitié de moi qui suis un pécheui*. Je n'invoque point mes mérites, je n'ai aucune bonne œuvre ; mais j'en appelle à votre miséricorde. Je suis un pécheur, mais vous êtes miséricordieux. Je mérite une peine, mais vous pouvez l'exiger ou la remettre. Je suis un homme pécheur, et vous un Dieu clément. Je reconnais mon iniquité; je m'accuse et me condamne; vous, absolvez-moi; vous, ayez pitié de moi, en sorte « que vous soyez reconnu juste dans vos paroles, et que vous demeuriez victorieux lorsqu'on jugera votre conduite. » Utjustiflceris i7i sermonibiis tuis, et vincas cumjudicaris. Ps. l, 6. « Vous êtes plein de miséricorde, en vous se trouve une rédemption

• Au lieu de in principio, on lit dans notre Vulgate actuelle , prior. Le sens de ce verset des Proverbes est donné exactement par Jansénius : Qui primw; est in lite sua, hic est justus, hoc est, qui primus lo'iuitur in iite et controversfa quam habet cum alio, is Jus sibi vindicat, et justus esse videtur. Cf. Corn, a Lapide, cdit. Vives, toin. V, p. 570, 2,

DIXIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. II. 38S abondante. » Apiid Dominwn misericordia , et copiosa apud eum redemptio. Ps. cxxix, 6. Il y a en moi une juste cause de condamnation; mais ily a en vous, dans votre infinie bonté, un principe de salut. Sans doute, j'ai commis des fautes pour lesquelles vous pouvez me perdre ; mais vous n'avez pas perdu le pouvoir de me sauver.

Mes frères, nous avons entendu dans le Pharisien un accusateur orgueilleux, dans le Publicain un humble coupable ; écoutons maintenant la sentence du souverain Juge : « Je vous le dis, celui-ci s'en retourna justifié dans sa maison, et non pas l'autre; car quiconque s'élève sera abaissé, et quiconque s'abaisse sera élevé. » C'est la réalisation de la parole du Sage : « L'humiliation suivra le superbe , et la gloire sera le partage de l'humble d'esprit. » Siiperbinn seguilur hitmiUtas, et humilem spiritu suscipiet gloria. Prov. xxix, 23. Tâchons donc, mes frères, d'acquérir la vertu d'humilité; cultivons-la avec d'autant plus de soin que nous aurons fait plus de progrès dans les autres vertus. Il nous serait peu utile, en effet, d'avancer dans les autres vertus, si nous n'avions pas l'humihté qui en est la gardienne. Que servirait au chef d'une cité de s'environner de solides murailles et de placer des gardes à l'entour, s'il laissait une brèche par où l'ennemi trouverait un facile accès? Que servirait au nautonnier de faire radouber son vaisseau, s'il laissait quelque ouverture par où l'eau pourrait entrer et submerger le vaisseau? Ainsi, il nous serait peu utile de fuir les vices, de rendre grâces à Dieu de nos bonnes œuvres et de faire des aumônes, si nous laissions l'ennemi entrer dans notre âme par la voie de l'orgueil et y exercer ses ravages.

L'évangile expliqué, nous allons développer la maxime renfermée dans notre texte : « Quiconque s'élève sera abaissé, et quiconque s'abaisse sera élevé. »

Comme nous l'avons dit en commençant, mes frères, les philosophes enseignent qu'il n'y a qu'une seule et même science pour deux choses contrah*es, parce que la connaissance de l'une dé-

TOM. T. -a

pend de la connaissance de l'autre. Ainsi, comme le Sauveur, dans les paroles de mon texte,, condamne l'orgueil et recommande l'humilité^ tout ce que nous dirons contre le vice de l'orgueil sera au profit de l'humilité, qui lui est contraire. Or, ce vice est très-fécond, et renferme dans son sein des rejetons funestes. L'un de ces rejetons a un domaine très-étendu, c'est la vaine gloire, qui tend des pièges aux bonnes œuvres. Tandis que les autres vices décroissent et diminuent à mesure que les vertus se multiplient, seule la vaine gloire, si nous n'y prenons garde, tire des forces de l'accroissement même des vertus, parce qu'elle sait qu'à la vertu seule est dû l'honneur et la gloire, et à ce titre ce qu'elle réclame ne semble pas une injuste usurpation. De même que la teigne naît du vêtement et le ronge après y avoir trouvé la vie : ainsi, prenant occasion des bonnes œuvres, la vaine gloire ronge et corrompt les vertus elles-mêmes ; en sorte que les vertus, au lieu de l'éteindre, la nourrissent et l'entretiennent. De là ces différences que saint Jean Climaque assigne entre le désespoir et la vaine gloire : « L'esprit de désespoir, dit-il, se réjouit lorsqu'il voit les vices se multiplier; la vaine gloire se réjouit lorsqu'elle voit les vertus s'accroître. Le grand nombre des blessures donne entrée au premier, les richesses acquises par les combats de la vertu donnent entrée au second. La fourmi attend que le froment soit mûr, la vaine gloire attend la moisson des bonnes œuvres. » Dans un autre endroit, le même saint oppose à chaque vertu le vice qui en offre la fausse image : à la discrétion la ruse, à la chasteté la mélancolie, à l'hospitalité le luxe des repas, à la confiance en Dieu la paresse, à la douceur l'indolence, et ainsi des autres ; « la vaine gloire, ajoute-t-il, est opposée non à une seule vertu, mais à toutes, et leur dresse des embûches. Ainsi, tandis que chaque vertu a son ver rongeui', la vaine gloire est le ver rongeur de toutes les vertus ensemble » Telle est la maligne influence de ce vice détestable que nonseulement les autres vertus, mais la victoire même qui l'abat, lui fournit une occasion de vaincre. Tandis que, vaincu, il prend la fuite, il lance contre son adversaire des flèches mortelles. C'est ce que saint Fulgence décrit dans un brillant langage : « Le démon,

DlXlÉMh; DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. II. 387

auteur du mal, quand il ne peut triompher par ses vices propres, triomphe à l'aide de nos vertus. Les armes qui le blessent lui servent à se relever, et la vertu qui le renverse lui procure la victoire. Il loue la vertu par laquelle il se voit vaincu, afm de pouvoir, dans sa défaite, s'emparer de son vainqueur. Il souffle dans les cœurs l'orgueil et la présomption, afin de renverser d'une chute plus grave ceux qu'il voit combattre avec fermeté sur un humble champ de bataille. Quoi de plus triste ou de plus étonnant qu'une telle chute? »

Saint Grégoire-le-Grand s'exprime de même : « Quiconque s'enorgueillit d'avoir triomphé d'un vice, trouve la mort sous l'ennemi qu'il avait abattu. » Enfui;, nous trouvons dans saint Jean Climaque un trait qui met en quelque sorte cette vérité sous les yeux. Ce n'est point lui qui parle, mais un religieux aussi éclairé que prudent, qui raconte ce qu'il a vu : « Un jour, dit-il, que j'étais assis dans une assemblée, les démons de la vaine gloire et de l'orgueil s'approchèrent de moi, et prirent place, l'un à ma droite, l'autre à ma gauche. L'un d'eux, appuyant son doigt perfide sur mon côté, m'engagea à parler de quelque sujet se rapportant à la contemplation , ou d'une action que j'avais faite dans le désert; je le repoussai en prononçant ces paroles du Psalmiste : a Qu'ils retournent en arrière avec honte ceux qui me veulent du mal. » Avertantur retrorsum et erubescant, qui volunt milii7nala. Ps. LXix, 4. Aussitôt celui qui était à ma gauche me dit à l'oreille : Très-bien, à la bonne heure! vous êtes devenu un grand saint, puisque vous avez vaincu mon impudente mère. Je lui répondis en citant la fin du verset : « Qu'ils retournent en arrière avec honte ceux qui me disent : Très-bien , à la bonne heure ! » Avertantur statim erubescentes, qui dicunt mihi : Euge, euge.

Examinons maintenant par quel moyen nous pourrons triompher de cet ennemi acharné de toutes les vertus. Et d'abord nous devons, autant que notre condition le permet, dérober notre justice aux yeux des hommes. « Lorsque vous faites l'aumône, dit le Maître céleste, que votre main gauche ne sache pas ce que fait votre main droite. « Te autem faciente eleemosynam,

nesciat sinistra tua quid faciat dextera tua. Matth. vi. Assurément on ne pouvait mieux recommander le secret des bonnes œuvres qu'en défendant à la main gauche de savoir ce que fait la droite. On lit dans la vie de saint Jean Climaque qu'il s'efTorçait d'éviter la sangsue de la vaine gloire en se retirant dans la solitude. C'est un nom très-bien choisi que celui de sangsue donné à la vaine gloire, qui boit et épuise peu à peu tout le suc des bonnes œuvres. Que si la nécessité demande qu'un acte de vertu soit accompli au grand jour, il faut mettre en pratique l'avis de saint Grégoire : « Faites la bonne œuvre en public, mais que l'intention demeure dans le secret; de telle sorte que vous donniez au prochain le bon exemple, et que par l'intention de plaire à Dieu seul, vous désiriez toujours le secret. »

Mais il y a un secret plus intérieur que nous devons garder avec d'autant plus de soin que l'âme y trouve un piège plus subtil. Ce n'est pas seulement, en effet, des yeux des autres, mais aussi de nos propres yeux que nous vient le danger. Si nous reposons trop longtemps nos regards sur le bien que nous avons fait, même pour en rendre au Seigneur des actions de grâces, il est à craindre que nos propres yeux ne nous fascinent et ne nous deviennent un piège. Car il peut arriver que , sous prétexte d'actions de grâces, nous tombions dans le vice de l'orgueil, ce qui eut lieu pour le Pharisien de notre évangile. Pour échapper à ce péril, les saints Pères nous avertissent de nous arrêter plus longtemps à la considération de nos fautes qu'à celle de nos mérites, de ce qui manque à notre perfection qu'aux progrès que nous y avons faits. De cette manière nous serons plus stables dans la vertu d'humilité et plus à l'abri de la vaine gloire. Car ce vice domestique doit être surveillé avec des yeux d'Argus, si nous ne voulons pas qu'il se glisse dans notre âme et nous dépouille du fruit de nos bonnes œuvres. Un jeune religieux demanda un jour à un ancien pourquoi le jeûne, qui lui était familier lorsqu'il menait la vie commune, lui semblait d'une extrême difficulté dans la solitude. Le saint vieillard, qui connaissait la force et la nature de la vaine gloire, lui répondit : « Dans le monastère, mon fils, lorsque vous croyiez jeûner, vous ne jeûniez

DIXIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SEl\M. II. 389 pas, car vous vous repaissiez du souffle de la vaine gloire en entendant louer votre abstinence. Cet aliment vous manque au désert, voilà pourquoi le jeûne vous est devenu plus difficile {Vies des Pères). On voit par là avec quelle attention et quelle vigilance nous devons observer un vice si subtil , souvent comparé au vent et au souffle de l'air, parce que la plus légère fissure suffit à lui donner entrée dans les âmes.

Il faut encore avoir soin de conserver dans le cours d'une bonne œuvre, et jusqu'à son achèvement, la bonne intention qu'on avait en la commençant, et ne pas nous croire en sûreté dans le port lorsque nous n'avons fait que prendre la mer. Notre perfide ennemi ne se repose jamais; l'intention qu'il n'a pu rendre mauvaise au commencement de l'acte, il tâche de la corrompre pendant l'action, ou même à la fin, lorsque l'homme croit n'avoir plus rien à craindre. C'est ce qui arriva au devin de Balaam. Invité par le roi des Moabites, il refusa de se rendre auprès de lui sans l'ordre du Seigneur. Lorsqu'il en eut reçu la permission, un ange vint l'arrêter au milieu de la route, et faillit le mettre à mort, parce que sa voie était corrompue et contraire à Dieu. » Quia perversa est via tua, mihique contraria. Num. xxn, 32. Comment, Seigneur, déclarez-vous mauvaise et contraire à vous une démarche que vous avez ordonnée? L'intention d'obéir au Seigneur avec laquelle le devin s'était mis en route avait fait place à une autre : en jetant les yeux sur la récompense du roi de Moab, comme nous l'apprend l'apôtre saint Jude, il avait résolu de parler selon son bon plaisir. De là cette réflexion de saint Grégoire : «Souvent, dit-il, la louange humaine qui accueille une bonne œuvre séduit l'âme de celui qui agit; quoique non cherchée à l'origine, elle ne laisse pas de charmer quand elle se présente. »

Terminons par quelques considérations sur la gravité de ce vice, afin d'achever de nous prémunir contre lui. Comme le châtiment suit la faute, comme l'ombre le corps, la sévérité de l'un pourra nous faire juger de la gravité de l'autre. Eh bienl rappelons-nous le supplice de Nabuchodonosor, ce puissant monarque, qui fut condamné à vivre sept ans parmi les bêtes pour

avoir laissé l'orgueil enfler son cœur. Mais que dirons-nous du supplice d'Hérode Agrippa {Act. xu), qui, entendant les acclamations du peuple, au lieu de rendre gloire à Dieu, se glorifia luimême, fut frappé par la main de l'ange et mourut rongé par les vers? Ce prince avait mis à mort l'apôtre saint Jacques, et jeté saint Pierre en prison pour le sacrifier de la même manière à la fureur des Juifs ; et le Seigneur, qui ne l'avait pas puni pour ces deux crimes, le frappa d'un supplice étrange, épouvantable, parce qu'il avait usurpé sa gloire. La rigueur de ces châtiments nous montre combien ce vice est en abomination devant Dieu , l'ami des humbles de cœur.

Tels sont, mes frères, les préservatifs qui nous défendront contre cet ennemi domestique, et nous établiront solidement dans la vertu d'humilité , afin qu'au jour de sa visite nous soyons introduits dans les tabernacles éternels par celui qui a dit : « Quiconque s'élève sera abaissé, quiconque s'abaisse sera élevé. » A lui soit la gloire et l'honueur aux siècles des siècles. Ainsi soit-il.

PREMIER SERMON

POUR

EXPLICATION DE l'évangile, OU l'oN MONTRE: 1" CE QU'iL FAUT ENTENDRE PAR l'homme sourd ET MUET; 2° COMBIEN CETTE MALADIE EST GRAVE; 3** QUELS SONT SES REMÈDES.

Suspiciens Jésus in ccelum itigemuit et dixit : Ephpheta, quod est, adaperire» Jésus, levant les yeux au ciel, poussa un soupir et dit : Ephpheta, c'est-à-dire, ouvrez-vous. Marc, vu, 34.

L'art de la médecine, mes très-chers frères, a deux objets principaux: il apprend à connaître, d'abord, la nature et la gravité des maladies; ensuite, il indique leurs remèdes. Mais l'homme étant composé d'un corps et d'une âme, son âme, aussi bien que son corps , est sujette à un grand nombre de maladies

dont la sainte Ecriture nous apprend les différences, la gravité et les divers remèdes. Cette science est le résumé de toute la sagesse chrétienne. Quiconque, en effet, sait peser dans une juste balance la gravité du péché, et en indiquer les remèdes, celui-là possède la sagesse. Ces deux choses, le Maître céleste nous les enseigne dans l'évangile de ce jour d'une manière admirable et toute nouvelle, en guérissant un homme sourd et muet. Tel sera le sujet de ce discours, que nous commençons en implorant l'assistance céleste par l'intercession de la sainte Vierge. Ave, Maria.

L'évangéhste saint Marc raconte que des hommes présentèrent à notre Seigneur un sourd-muet, le supphant de lui imposer les mains et de lui rendre la santé. Ce récit fait éclater tout à la fois la bonté du Sauveur, et la foi, la charité et l'efficacité de la prière de ces hommes. C'est la foi qui leur persuade que le seul attouchement de la main de Jésus suffit à rendre la santé; c'est la charité et la miséricorde qui les pousse à prendre soin de cet homme et à le présenter au Médecin céleste. L'efficacité de leur prière n'est pas moins frappante, puisqu'ils obtinrent sans difficulté ce qu'ils demandèrent avec confiance. Enfin la bonté du Sauveur brille surtout par cette circonstance, que ce n'est pas aux mérites propres et aux prières des malades qu'il accorde leur guérison, mais qu'il a aussi égard aux prières des autres. Voilà pourquoi l'Eglise conjure sans cesse les saints qui sont dans le ciel d'intercéder pour nous auprès du Seigneur commun, parce que, après avoir traversé la mer orageuse de ce monde et abordé au rivage assuré dn ciel, n'ayant plus rien à craindre pour leur salut, ils s'intéressent au nôtre. '

Jésus, comme nous venons de le dire, emploj^a un moyen étrange et nouveau pour guérir le sourd-muet. « Le tirant à part hors de la foule, il lui mit les doigts dans les oreilles et de sa salive sur la langue, et levant les yeux au ciel, il poussa un soupir et dit : Ephpheta, c'est-à-dire, ouvrez-vous. Et aussitôt ses oreilles s'ouvrirent, sa langue se délia, et il parlait distinctement. » Personne n'est assez dépourvu de sens pour s'imaginer que ces diverses actions du Sauveur soient oiseuses : tout ici a une signi-

fication mystique, et chacun de ces actes renferme un salutaire enseignement.

Pour le comprendre, il faut savoir d'abord que ce sourd-muet est la figure de tout homme qui a l'âme sourde et muette, c'està-dire dont le cœur n'entend pas la parole de Dieu, et dont la bouche est fermée pour la prière. Ces deux maladies exposent gravement le salut, puisque dans cet état ni le malade n'entend Dieu, ni Dieu n'entend le malade. Pom- ne parler que de la première, on sait qu'un des principaux instruments dont l'Esprit- Saint se sert pour guérir les âmes, c'est la parole de Dieu, laquelle, après avoir frappé les oreilles du corps, pénètre jusqu'à l'âme, la remplit d'une lumière céleste, lui donne le goût des choses divines, et ainsi lui rend la santé. De là cette réflexion du Sage : « Ce n'est point une herbe ou quelque chose apphqué sur le mal qui les a guéris; mais c'est votre parole, ô Seigneur, qui guérit toutes choses. » Etenim neque herba, neque malagma sanavit eos, sed tuus, Domine, sermo, qui sanat omnia. Sâpient. xvi, 12. En effet, par la vertu de cette parole, notre Seigneur a attiré à lui le monde entier. Lorsque ks prêtres eurent fait retentir les trompettes sacrées, aussitôt les murs de Jéricho s'écroulèrent. Dieu voulut figurer par là la puissance et la tyrannie du monde détruites et brisées par les trompettes sacerdotales, c'est-à-dire par la parole de Jésus-Christ et la prédication des apôtres. Aussi l'apôtre saint Pierre enseigne-t-il que les fidèles « sont engendrés de nouveau par la parole de Dieu, qui vit et subsiste éternellement. » Renati per verbum Dei vivi et permanentis in xter-

num. I Petr. i, 23. Ce grand bienfait a sa source dans la doctrine de la parole de Dieu, laquelle venant à manquer, tout fait défaut, tout devient aride et stérile. « Où il n'y a point de bœufs, dit Salomon, la grange est vide; mais où l'on recueille une moisson abondante, là se voit la force du bœuf. » Ubi non sunt boves, prxsepe vacuum est; ubi autem plurimx segetes, ibi manifesta est fortitudo bovis. Prov. xiv, 4. Sous cette image, Salomon veut exprimer les effets de l'abondance ou de la disette de la céleste doctrine, car il entend par les bœufs les courageux et fidèles ouvriers de la parole divine.

Mais afin que la prédication de cette parole nous soit profitable, il faut avoir recours à la prière, dont l'office est d'implorer sans relâche l'aide du Seigneur. De là cette sentence de l'Ecclésiastique : « Celui qui observe la loi , multiplie ses prières , » qui conservât lecjem, multiplicat orationem, cliap. xxxv, 1 *; et ces prières lui obtiennent le secours divin dont il a besoin pour observer la loi. « J'ai ouvert la bouche, dit aussi le Psalmiste, et j'ai attiré mon souffle, parce que vos commandements me sont chers. » Os meum aperui et attraxi spiritum, quia mandata tua desiderabam. Ps. cxvm, 131. C'est-à-dire, du fond démon cœur j'ai poussé ma prière devant vous, Seigneur, afin que vous fortifiiez mon âme, et que par votre grâce je puisse accomplir vos commandements, plus chers pour moi que l'or et les pierres précieuses. La loi de Dieu et la prière s'entr'aident donc mutuellement : la prière obtient la grâce, et la grâce observe la loi.

L'apôtre saint Jacques nous explique quel est le pouvoir de la prière dans ce passage : « La prière assidue du juste est trèspuissante. Elie était un homme sujet comme nous à toutes les misères de la vie, et cependant ayant prié Dieu avec grande ferveur qu'il ne plût point, il cessa de pleuvoir sur la terre durant trois ans et demi. Et ayant prié de nouveau, le ciel donna de la pluie et la terre donna son fruit » Multum valet deprecatio justi assidua. Elias homo erat similis nobis passibilis, et oratione oravit ut non plueret super terrain, et non pluit annos très et menses sex. Et rursum oravit, et cœlum dédit pluviam, et terra dédit fructum suum. Jacob, v, 16-18. Pourquoi saint Jacques remarqiiet-il qu'Elie était un homme comme nous, si ce n'est afin de montrer la puissance admirable *de la prière, par laquelle un homme s'élève presque à une dignité qui ne convient qu'à Dieu. C'est Dieu, en effet, qui enchaîne les eaux dans les nuages ; c'est Dieu qui donne la pluie du printemps et celle de l'automne, et par elle féconde le sein de la terre. Or, tel est le pouvoir de la prière, qu'elle prend pour elle et exerce cette prérogative divine.

* Notre Vulgate actuelle porte : muliiplkat oblationem , c'est-à-dire : celui qui observe la loi, est comme s'il offrait un grand nombre d'oblatious.

— Il n'est pas étonnant, direz-vous, qu'Elie, un homme d'une si haute sainteté, ait obtenu cela; mais à quelle distance ne sommesnous pas de lui par les vertus et les mérites? Eh bien! voici un homme qui n'avait jamais entendu parler de notre Seigneur Jésus-Christ ni de son Evangile, et dont la prière, unie à l'aumône, obtint de Dieu une grâce admirable. Apparaissant au centurion Corneille, l'ange lui dit : « Corneille, votre prière a été exaucée, et Dieu s'est souvenu de vos aumônes. C'est pourquoi envoyez à Joppé;, et faites venir de là Simon, surnommé Pierre; » il vous dira ce que vous avez à faire. » Corneli, exaudita est oratio tua, et eleemosynx tuas commémorât^ sunt in conspectu Dei. Mitte ergo in Joppen, et accersi Simonem, qui cognominatur Pelrus. Act. X, 31 et seq. Lorsque le prince des apôtres fut arrivé et eut commencé à prêcher le mystère de Jésus-Christ devant le centurion et toute sa maison, le Saint-Esprit tomba sur tous ceux qui entendaient la parole, au grand étonnement des fidèles d'origine juive qui étaient venus avec Pierre, et admiraient que la grâce de l'Esprit-Saint se répandît sur les Gentils; « car ils les entendaient parler diverses langues et glorifier Dieu, » audiebant enim illos loquentes linguis, et magnificantes Deum. Act. x, 46. Quoi de plus étonnant que la grâce de l'Esprit-Saint et le don des langues, répandus dans les apôtres, aient été subitement accordés à des païens? Et cette faveur extraordinaire, qui jette les fidèles dans l'admiration, qu'est-ce qui l'obtient, si ce n'est la prière jointe à la charité fraternelle?

Ainsi, mes frères, la prière et la loi de Dieu sont les deux fondements de la vie chrétienne, sans l'aide desquels nul ne peut entrer dans la voie du salut. Voilà pourquoi le Seigneur, voulant conduire son peuple de la terre d'Egypte dans la terre promise, mit à sa tête deux chefs intrépides, Moïse et son frère Aaron. Moïse, le législateur, représente la loi où est renfermée la parole de Dieu; Aaron, le grand-prêtre, chargé d'apaiser la divinité et d'implorer son secours par des sacrifices et des prières solennelles, représente l'amour de la prière. Nous avons besoin de ces deux chefs dans le chemin du salut; c'est avec raison qu'ils sont appelés frères, parce que, unis ensemble pai' le Uen de la charité.

ils se prêtent un mutuel secours, ornent l'homme intérieur et le perfectionnent. La loi, en effet, met sur nos épaules le joug et le fardeau des préceptes divins, et la prière, accompagnée de la consolation de l'Esprit-Saint, rend ce fardeau doux et léger.

Maintenant, je vous le demande, quelle sera la vie de ceux qui, privés de ce secours, n'ont pas d'oreilles pour entendre la loi de Dieu et sa parole, n'ont pas de bouche pour implorer son assistance? Ces hommes sont figurés par le sourd-muet de notre évangile, et nous les voyons, hélas! bien nombreux dans l'Eglise. Après avoir, pendant de longues années, assisté à des instructions religieuses, ils n'ont pas reçu une seule parole dans l'oreille intime du cœur; ils ont la foi, comme s'ils ne connaissaient pas sa lumière; ils entendent, et c'est comme s'ils n'entendaient pas. En effet, ils ne sont pas plus touchés de ce qu'ils entendent que s'ils n'y avaient aucun intérêt. Le Prophète royal les compare à l'aspic : « Leur fureur, dit-il, est semblable à celle du serpent; elle est comme celle de l'aspic, qui se rend sourd en se bouchant les oreilles, et qui ne veut point entendre la voix des enchanteurs, du magicien qui use d'adresse pour l'enchanter. » Furor ilîis secundiim similitudinem serpentis, sicut aspidis surdx et obturanîis aures suas, qux non exaudiet vocem incantantium , et venefici incantantis sapienter. Ps, Lvn, 5-6. Car on dit que l'aspic, lorsqu'on veut l'empêcher, à l'aide d'un charme, de faire sentir aux hommes son venin mortel, appuie contre terre l'une de ses oreilles et se bouche l'autre avec l'extrémité de sa queue, afln que la force du venin caché au dedans de lui demeure entière. De même, lorsque-le sage enchanteur, je veux dire le prédicateur de la parole de Dieu, essaie de ramener au bien des pécheurs obstinés et de détruire le venin mortel du péché caché dans leur cœur, ils ferment l'oreille à cet enchantement divin, de manière à ne rien entendre de ce qu'on leur annonce.

Que dirons-nous de ceux dont la bouche est muette, qui ne parlent jamais à Dieu, qui n'implorent pas son assistance, qui ne découvrent pas au Médecin céleste les blessures de lem' âme, qui, environnés de pièges et d'ennemis, ne songent pas à demander le secours divin, qui enfin passent leur vie dans la terre de

396 SERMONS POUR LE PROPRE DU TliMPS.

l'oubli, comme s'ils avaient perdu tout souvenir de Dieu, de leur salut, de la gloire éternelle? Ces hommes vivent sans Dieu en ce monde , puisqu'ils ne se souviennent pas plus de lui que s'ils niaient son existence. Le Seigneur s'élève ainsi par son Prophète contre cet oubli étrange : « Vous m'avez oublié parce que je suis demeuré dans le silence, comme si je ne vous voyais pas. » Met non es recordata, neque cogitasti in corde tua, quia ego tacens, et quasi non videns, et mei ohlita es. Isa. lvii, 11. C'est-à-dire, parce que vos oreilles extérieures ne m'entendent pas parler,, parce que vous ne me voyez pas vous punir en vous envoyant des châtiments, vous pensez que ce que vos sens ne saisissent pas n'est rien. Cet état ressemble à celui des hommes, « qui sont sans Dieu ici-bas, » Ephes. n, 12, c'est-à-dire, au témoignage de l'Apôtre, des infidèles et des païens.

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