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de l'ambition, de l'envie et de l'avarice : non-seulement elles dépouillèrent ce peuple du pieux trésor de la foi, mais elles lui firent commettre le plus épouvantable de tous les attentats et attirèrent sur lui le plus épouvantable de tous les châtiments. Si donc, au témoignage du Sauveur, « on connaît l'arbre à son fruit, » Matth. vu, 16, vous pouvez comprendre quel venin recèlent ces trois passions, si répandues pourtant dans le monde. Que si cet exemple vous laisse insensibles, rappelez-vous l'avarice de Judas, qui le poussa à trahir son Maître pour trente pièces d'argent. Quel fruit retira-t-il de ce lucre sacrilège? Il jeta dans le temple les pièces d'argent, et alla se pendre, ou plutôt se précipiter en enfer.
Notre Seigneur nous décrit ensuite le châtiment dont il frappera les Juifs perfides et cruels : « Viendront pour toi des jours où tes ennemis t'environneront de tranchées, t'enfermeront et te presseront de toutes parts; Hs te renverseront par terre, toi et tes enfants qui sont au milieu de toi, et ils ne laisseront pas dans ton enceinte pierre sur pierre. »
Bien des siècles auparavant cet affreux châtiment fut révélé au prophète Isaïe dans une vision qui semble appartenir à cet évangile, et que nous rapporterons ici : « J'ai vu, dit-il, le Seigneur assis sur un trône sublime et élevé, et ce qui était sous lui remplissait le temple. Des séraphins étaient autour du trône; ils avaient chacun six ailes : deux dont ils voilaient leur face, deux dont ils voilaient leurs pieds, et deux autres pour voler. Ils criaient l'un à l'autre, et disaient : Saint, saint, saint est le Seigneur, le Dieu des armées ; la terre est toute remplie de sa gloire. Et le dessus de la porte fut ébranlé par le retentissement de ce grand cri, et la maison fut remplie de fumée... Le Seigneur me dit : Aveuglez le cœur de ce peuple, rendez ses oreille", sourdes et fermez ses yeux, de peur que ses yeux ne voient, que ses oreilles n'entendent, que son cœur ne comprenne et qu'il ne se convertisse à moi, et que je ne le guérisse. Ehl Seigneur, hii dis-je, jusques à quand? Il répondit : Jusqu'à ce que les villes soient désolées et sans citoyens, les maisons sans habitants, et que la terre demeure déserte. » Isa. vi, 1 et seq.
NEUVIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. T. 323 Nous avons fait ailleurs plusieurs observations sur ce passage d'Isaïe; qu'il nous suffise de remarquer ici sous quel appareil imposant et majestueux le Seigncui' se montre pour prédire le malheur futur des Juifs, et nous en révéler la cause, savoir, l'aveuglement où les avait conduits une longue habitude du péché. Le trône sublime et élevé où le Prophète voit le Seigneur assis figure les mystères de la nature divine, qu'aucune intelligence humaine ne saurait comprendre. Par « ce qui était sous lui et remplissait le temple, » la plupart entendent la frange ou la queue de sa robe, qui remplissait le temple où Dieu habitait. Que ce temple soit le monde, c'est ce que les philosophes eux-mêmes ont compris. « Le temple le plus saint et le plus sacré, dit Plutarque, c'est le monde. L'homme y est introduit par la génération pour y contempler non des images faites de la main des hommes, mais des œuvres divines dont les formes sensibles ont leur type dans l'intelligence de Dieu, et qui ont en elles un principe de vie et de mouvement, le soleil, la lune, les astres; les fleuves, qui roulent leurs eaux toujours nouvelles ; la terre, qui donne lem' nourriture aux animaux et aux plantes. » Donc, dans ce temple, toutes les créatures chantent les louanges de Dieu, en proclamant sa sagesse, sa puissance, sa bonté, son admirable providence. La frange de sa robe, c'est la puissance et la majesté infinie, qui s'étend à toutes les parties du monde, remplit tout, soutient tout, conduit et gouverne tout. Le Prophète vit ensuite le Seigneur entouré d'esprits séraphiques qui, brûlant pom- lui du plus ardent amour, célébraient par une louange incessante sa sainteté et sa gloire, invitant par leur exemple tous les esprits célestes à chanter leur commun Maître et Seigneur. L'ébranlement du dessus des portes et la fum-^e qui remplit la maison, marquent la puissance de Dieu et la nature incompréhensible de celui qui, dit le Psalmiste, « regarde la terre et elle tremble; touche les montagnes, et elles fument. » Ps. cm, 32. Le même Psalmiste nous apprend ailleurs ce que signifie cette fumée, lorsque, parlant du Seigneur, il dit : « Il a choisi sa retraite dans les ténèbres, » posuit tenebras latibuhun suum, Ps. xvii, 42, parce qu'aucun esprit créé ne peut aspirer à une connaissance de Dieu
pleine et entière, A la vue de cette gloire et de cette majesté du Seigneur, le Prophète brûlait du désir de mêler sa voix à celle des esprits bienheureux, mais il n'osait le faire, parce cpje ses lèvres étaient impures. Son regret ne lut pas long. Yoici que l'un des séraphins vola vers lui;, et ayant pris sur l'autel un charbon de feu, il en toucha ses lèvres et les purifia. Ce charbon fig;ure la charité et la grâce divine, qui efTace et fait disparaître toutes les souillures du péché. Ainsi purifié et orné de la grâce, le Prophète ne craint plus de se présenter au Seigneur et de lui dire : « Me voici, envoyez-moi. Va, répond le Seigneur, et dis à ce peuple : Vous écouterez ce que je vous dis, et ne le comprendrez pas, etc. » C'est-à-dire, annonce-lui la triste obstination, l'affreux aveuglement, l'endurcissement épouvantable où il tombera, ne voyant plus de ses yeux, n'entendant plus de ses oreilles, devenu par sa faute incapable de secouer l'habitude invétérée du péché et d'obtenir sa guérison. Voilà, mes frères, l'horrible châtiment dont Dieu a coutume de frapper en cette vie les hommes obstinés dans leurs crimes; en punition de leurs rechutes continuelles, il les laisse tomber dans une insensibilité si profonde, dans des ténèbres si épaisses, qu'ils ne peuvent plus ni voir, ni entendre, ni comprendre.
Effrayé lui-même de la rigueur de ce châtiment, de l'abandon dont Dieu menaçait son peuple à cause de ses crimes, le Prophète voulut savoir quelle en serait la mesure et la durée : « Ehl Seigneur, s'écrie-t-il, jusques à quand? » C'est-à-dire, jusques à quand cette nation infortunée sera-t-elle dépouillée de votre faveur? a Jusqu'à ce que les villes, dit le Seigneur, soient désolées et sans citoyens, les maisons sans habitants, et que la terre demeure déserte. » Dieu bannira les hommes dans des terres lointaines, et pendant des siècles nombreux la Judée sera, au milieu du monde, privée du secom's divin.
Telle est cette vision d'Isaïe, où vous voyez décrite, à peu près dans les mêmes termes, une calamité semblable à celle que déplore le Sauveur dans notre évangile. Quand le Prophète annonce que la ville sera changée en un désert, et que tous les habitants seront exterminés, n'est-ce pas ce que notre Seigneur
NEUVIÈME DIMANCHE APRÈS LA PE.MECOTE, SEU.1I. I. 323 iiidicpie en disant qu'il n'y restera pas pierre sur pierre? La cauce de ce désastre est aussi la même. Toutes ces choses arriveront, dit le Sauveur, parce que Jérusalem n'a pas connu le temps de sa visite; le Prophète ne parle pas autrement lorsqu'il signale, comme la cause de ces malheurs, l'épouvantable endurcissement des Juifs, qui, entendant chaque jour les enseignements du Seigneur, étaient si mal disposés qu'ils ne les comprenaient point, ayant sous les yeux les prodiges les plus manifestes, ne les voyaient point, et disaient à Jésus-Christ : « Maître, nous voulons voir un signe de vous. » Magisler, volumus a te signum videre. Matth. xn, 38. Tel était leur aveuglement que, environnés de miracles nombreux et éclatants, ils demandaient un miracle! Aussi notre Seigneur leur fait entendre ses menaces : « Si je n'étais pas venu, et si je n'avais pas fait parmi eux des œuvres que nul n'a faites, ils n'auraient point de péché; mais maintenant leur incrédulité n'a pas d'excuse. » Joann. xv, 22. C'est aussi le langage du Prophète : a Ecoutez ce que je vous dis , et ne le comprenez pas; voyez ce que je vous fais voir, et ne le discernez pas. » Isa. VI, 9.
Cette lamentable histoire nous fait comprendre, mes frères, quel danger pour leur salut courent ces hommes qui ne cessent d'ajouter à leurs péchés et à leurs crimes de nouveaux péchés et de nouveaux crimes; cette habitude les conduira enfin à l'insensibilité et à l'endurcissement de l'esprit. La ville ingrate, qui n'avait pas connu le temps de la divine visite, fut punie de son aveuglement par une ruine complète. C'est ce que le Prophète expose par la comparaison des oiseaux : « Le milan connaît dans le ciel quand son temps est venu ; la tourterelle, l'hirondelle et la cigogne savent discerner la saison de leur passage; mais mon peuple n'a point connu le temps du jugement du Seignem*. » Milvusin cœlocognovit tempussiium; turtur, ethirundo, etciconia custodierimt tempus adventus sui; populus autem meus non cognovit judicium Domini. Jerem. viii, 7. Cette comparaison fait ressortir l'aveuglement des Juifs qui, éclairés par la lumière de la raison, de la foi et des saintes Ecritures, ont montré moins d'intelligence que les oiseaux ; car on sait que les oiseaux, guidés par le seul
instinct, changent de contrées selon les saisons, et choisissent les
climats qui leur sont favorables.
Mais oublions un instant les Juifs pour en venir à nous, mes frères, à nous que regarde aussi cette visite du Sauveur et la paix apportée par lui au monde. Nous avons dit que sous le nom de paix il faut entendre, non l'idée précise que ce mot éveille d'ordinaire, mais l'ensemble de tous les biens et de toutes les richesses spirituelles. Ce passage est donc pour nous une occasion naturelle de parler de ces richesses que notre Seigneur Jésus- Christ a apportées avec lui en venant parmi les hommes. Il ne saurait y avoir de sujet plus utile, plus intéressant et plus beau. C'est la raison même pour laquelle sa venue est appelée d'une manière éminente V Evangile ^ c'est-à-dire, la bonne, l'heureuse nouvelle. Nous comprendrons combien nous sommes redevables à notre divin Rédempteur, l'auteur de si grands biens, et de quel amour nous devons être embrasés pour lui ; et quoique, au témoignage d'isaïe, ni le langage de l'homme ne puisse décrire, ni son intelligence concevoir la grandeur de ces bienfaits : « L'œil n'a point vu, hors vous seul, ô Dieu, ce que vous avez préparé à ceux qui espèrent en vous, » oculus non vidit, Deus, absque te, qux pneparasti exspectantibus te, Isa. lxiv, 4, nous ne laisserons pas néanmoins de nous en faire quelque idée, en considérant, soit la majesté du Rédempteur, soit la dignité du sacrifice qu'il a offert pour nous.
En effet, l'œuvre de notre rédemption ayant été confiée au Fils unique de Dieu, associé à la gloire de son Père, quelles richesses, quels dons, quelles grâces n'ctions-nous pas en droit d'atteMidre de lui? Pouvait-il venir à nous pauvre et les mains vides, le souverain Maître de l'univers, dans le sein duquel « sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la science de Dieu? » Coloss. Il, 3. Non, certes; ses richesses, au contraire, devaient surpasser ce que toute intelligence d'homme ou d'ange est capable de concevoir. Saint Paul les appelle incompréhensibles, investigabiles (Ephes. ni, 8), parce que leur dignité et leur grandeur défie tous
NEUVIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. I. 327 les efforts de l'intelligence. De là ces paroles du Prophète royal : « Lo Seigneur est rempli de miséricorde, et on trouve en lui une rédemption abondante. » Apud Dominum misericordia, et copiosa apud eum redemptio. Ps. cxxix, 7. Rédemption si abondante, trésor si précieux de la grâce divine, que la rançon payée à Dieu le Père pour le rachat des captifs dépassa ce qui lui était dû. Isaïe nous le fait entendre quand il dit : « Il a reçu de la main du Seigneur une satisfaction double pour tous ses péchés, » suscepit de manu Domini dupUcia pro oimiibus peccatis suis, Isa. xl, 2, c'est-à-dire, selon un interprète, il a fourni à la justice divine une satisfaction surabondante pour les péchés des hommes. Car le poids de leur rançon fut plus lourd que celui de leurs crimes. Ils obtiendront donc de Dieu, par les mérites du sacrifice de Jésus- Christ, beaucoup plus de grâces qu'ils n'en avaient perdu par leurs iniquités. Le môme Prophète annonce ainsi la magnificence de ces bienfaits : « La terre a été remplie de la connaissance du Seigneur, semblable aux eaux de la mer débordée, » repleta est terra scientia Domini, sicut aqux maris operienlis. On ne pouvait mieux exprimer l'abondance des grâces divines qu'en les comparant aux eaux de la mer ; cependant le Prophète ajoute un trait de plus, en disant : de la mer débordée, ce qui arrive à l'époque de la pleine lune, alors que la mer s'enfle et couvre ses rivages.
Ces grands bienfaits, ces richesses spirituelles de la sagesse et de la grâce, notre Seigneur Jésus-Christ les apporta avec lui, lorsque, par les entrailles de sa miséricorde, « le soleil levant nous visita d'enJiaut. » Luc. i, 78. Le Prophète royal annonce clairement cette abondance de% biens de l'âme, qu'il compare aux eaux matérielles, dans ce passage : « Vous avez visité la terre, et vous l'avez enivrée ; vous l'avez comblée de toutes sortes de richesses : le fleuve de Dieu a été rempli d'eau. » Visitasti terram, et inebriasti eam; muUiplicasii locupletare eom : flumen Dei repletum, est aquis. Ps. lxiv, 10. Au reste, tout le monde sait, et nous l'avons explicpé ailleurs {Sermon sur la Samaritaine), que les saintes Lettres désignent sous le nom d'eau les richesses de la grâce divine. L'eau, en effet, lave les souillures, féconde la
3?s SERMONS POUR LE PROPRE DU TEMPS.
terre, tempère la chaleur, étanche la soif, toutes choses que la grâce divine opère à sa manière dans l'âme des fidèles. Que disje? cette eau spirituelle a une vertu bien plus excellente que l'eau matérielle, puisqu'elle jaillit pour la vie éternelle, et donne cetto vie à ceux qui la boivent : c'est pourquoi le Sauveur, dans l'Evangile, l'appelle ime a eau vive, » L'abondance avec laquelle cette eau s'est répandue dans le monde par la venue de nocre Seigneur, nous est marquée, dans le passage du Prophète rapporté plus haut, par les expressions enivré, comblé, rempli. En outre, à la différence de cette fontaine fermée et scellée, dont parle le Cantique (chap. iv), ces "eaux divines sont offertes à tous ceux qui veulent y puiser, selon la promesse du prophète Zacharie : « En ce jour-là, dit-il, il y aura une fontaine ouverte à la maison de David et aux habitants de Jérusalem, pour y laver les souillures du pécheur et de la femme impure, » In die illa erit fons patens domui David, et habitantibus Jérusalem, in ablutionem, peccatoris et menstruatx. Chap. xni, \ . Cette fontaine sera donc, non pas scellée, mais ouverte, de telle sorte que chacun, à son gré, y boira et y lavera ses souillures. Enfin Isaïe prédit à la fois et l'abondance de cette eau et la facilité de se la procurer, lorsque, parlant des richesses de l'Eglise, il dit : « Je ferai sortir des fleuves du haut des collines, et des fontaines du milieu des champs; je changerai le désert en des étangs, et la terre sèche et sans chemin en des eaux courantes, » Aperiam in siipinis collibus flumina, et in medio camporwn fontes : ponam desertum in stagna aquarum, et terram inviam in rivos aquarum. Isa. xli, 18. Ce n'est pas assez pour notre Seigneur d'avoir ouvert à tous, sans acception de personnes , l'entrée de cette source de grâces ; lui-même, avec une charité et une condescendance plus que paternelle, nous invite à haute voix à venir y puiser. Nous lisons dans saint Jean : a Le dernier jour de la fête, qui en est le plus solennel, Jésus, debout, disait à haute voix : Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi, et qu'il boive. Celui qui croit en moi, de son sein, comme dit l'Ecriture, couleront des fleuves d'eau vive (vu, 37); » en d'autres termes, son âme sera remplie des trésors de la grâce divine, principe pour lui de la vie de la grâce et dft
NEUVIÈME PTMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. I. 320
la vie de la gloire, c'est-à-dire d'une vie très- sainte et trèsheureuse. Le saint Evangéliste nous fait bien voir par ces paroles la brûlante charité du Sauveur et le désir ardent qu'il a do faire du bien aux hommes. D'abord , ce n'est point en un jour ordinaire, où les hommes s'assemblent rarement, c'est dans une fête solennelle que Jésus invite à ces eaux; ce n'est pas étant assis, et sur le ton habituel de la conversation, mais debout et à haute voix qu'il crie : « Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi, et qu'il boive. » L'esprit humain peut-il désirer quelque chose de plus? Qui ne reconnaîtrait pas ici les entrailles de miséricorde de Jésus-Chi'ist? On dirait, qu'il a besoin de nous pour assurer sa féUcité, tant il nous invite et nous presse de venir à lui, tant il nous accorde de grâces et de secours spirituels pour nous y aider, 0 immense bonté de notre Dieu! ô charité ineffable envers le genre humain! ô condescendance digne d'être éternellement louée! Ne pouvons-nous pas dire ici en toute vérité que « les sources du grand abîme des eaux ont été rompues, que les cataractes du ciel ont été ouvertes, et qu'un déluge de grâces s'est répandu sur la terre? » Gen. vn, 11 , 12. Si le sens humain s'étonne et éprouve de la peine à croire, considérons la majesté et la dignité du Rédempteur, dignité que le Prophète exprime d'un mot : « Dieu viendra lui-même, et il vous sauvera. » Deus ipse veniet, et salvabit vos. Isa. xxxv, A. Que ne pouvons-nous pas espérer d'iui tel Sauveur? Ne brùlerons-nous pas d'amour pour celui qui nous a comblés de tant de biens? N'aurons-nous pas toujours son souvenir dans notre cœur? Ne chanterons-nous pas perpétuellement ses louanges? Ne ferons-nous pas servir à sa gloire tous les soins, toutes les pensées, toutes les tendances de notre vie? Pour l'amour de lui, enfin, ne donnerons-nous pas notre vie elle-même? C'est donc un crime capital, un crime contre nous-mêmes, une ingratitude monstrueuse de ne pas rendre à Dieu cet hommage qui lui est si légitimement dû , et qu'il réclame de nous avec tant de force.
Et maintenant, mes frères, arrivons à ce qui nous regarde plus directement, et comparons notre situation à celle des Juifs. Il est certain que cette paix dont parle le Sauveur, en d'autres termes, cette félicité, cette abondance de dons célestes et de grâces, ne nous a pas été moins offerte qu'au peuple juif. Car « Jésus-Clirist était hier, il est aujourd'hui, et il sera aux siècles des siècles. » Christus heri, et hodie, ipse et in ssecula, Ilebr. xni, 18. Ecoutez comment, dans un prophète, le Père céleste parle à son Fils : « C'est peu que vous soyez mon serviteur pour relever les tribus de .Tacob et pour convertir à moi les restes d'Israël. Je vous ai établi pour être la lumière des nations et le salut que j'envoie jusqu'aux extrémités de la terre. » Pnrum est ut sis mihi serviis ad suscitandas tribus Jacob et fœces Israël couver tendas. Ecce dedi te in lucem gentium, ut sis sahcs niea usque ad extremum terrse. Isa. xlîx, 6. Le salut apporté par Jésus-Christ est donc envoyé aussi bien aux Gentils qu'au peuple juif. Qu'avonsnous donc reçu de moins qu'eux? Ils ont vu le Sauveur présent, ils ont entendu sa doctrine salutaire, ils ont été témoins de ses miracles, de ses vertus éclatantes. Est-il un seul de ces avantages qui nous manque? Tout cela a été, sous l'inspiration de l'Esprit- Saint, relaté et consigné dans l'Evangile ; la nous pouvons entendre les enseignements de Jésus-Christ ; là nous pouvons lire le récit de ses miracles, nous avons sous les yeux les exemples admirables de son humilité, de sa douceur, de sa charité, de sa pauvreté, de son invincible patience, de son obéissance héroïque. Quant à la présence du Sauveur, celui qui ne saurait tromper nous l'a promise dans ces mémorables paroles : « Voici que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la consommation des siècles. » Matth. xxvni, 20. Que si nous désirons une autre présence, la présence personnelle de Jésus parmi nous, nous la trouvons dans la sainte Eucharistie, où l'œil de la foi le contemple sous les voiles qui le cachent aux yeux du corps. Bien plus, tandis qu'autrefois il est venu dans le monde pour le salut
NEUVIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. I, ru
du monde, il descend aujourd'hui par la sainte communion dans le cœur de chaque fidèle en particulier. Demeurant ainsi avec nous sur la terre, il y prend soin de nous, sans cesser de le faire dans le ciel, d'où il nous conduit par son esprit, d'où il nous dirige et nous défend, où il intercède pour nous auprès de son Père. Avons-nous donc quelque chose à envier aux Juifs qui furent ses contemporains?
Examinons donc, mes frères, si, comblés de bienfaits semblables, nous connaissons mieux que les Juifs le temps de la visite du Sauveur; si, favorisés des mêmes grâces, nous en profitons pour faire des progrès dans la justice et la sainteté. Ah! je crains bien que les larmes de Jésus ne déplorent l'aveuglement d'un grand nombre d'entre nous! Je crains bien qu'il ne parle aussi de nous quand il dit : « Si tu avais connu, toi aussi, si tu connaissais du moins en ce jour qui t'est encore donné, ce qui ferait ta paix! » Combien, parmi les chrétiens de nos jours, pour qui Jésus-Christ est venu inutilement, qui ne retirent aucun profit de ses enseignements, qui négligent d'imiter ses admirables exemples de vertu, qui ne se souviennent point de ses bienfaits, qui ne rappellent jamais à leur souvenir le mystère de sa passion, qui ne mettent jamais sous leurs yeux l'immense bonté, l'incompréhensible .miséricorde dont il a fait preuve dans l'œuvre de leur salut^ qui ne s'approchent que par contrainte de la source salutaire des sacrements, pour y trouver le remède de leurs maladies, et des moyens de persévérer dans la vertu? Or, que me sert-il que le céleste Médecin soit venu sur la terre, apportant avec lui de si précieux remèdes, si je refuse de m'approcher de lui et des sacrements Iju'il m'invite à recevoir?
Ainsi, mes frères, cette abondance de dons célestes apportée au monde par l'Evangile excite, d'une part, l'amour divin dans les âmes pieuses et dociles, dans les cœurs reconnaissants ; mais elle attire, de l'autre, un châtiment plus terrible sur les méchants qui en abusent et se flattent du vain espoir d'un salut facile. Car si la grandeur des bienfaits ajoute à la vivacité de l'amour et de la reconnaissance , l'abus et la négligence des grâces reçues met le comble à la culpabilité du pécheur. C'est ce que nous fait en-
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tendre cette menace de Jésus-Christ : « Malheur à toi, Corozaïn; malheur à toi, Bethsaïde! » Et pourquoi, Seigneur? « Parce que, dit-il, si les miracles qui ont été laits au milieu de vous, l'avaient été dans Tyr et dans Sidon, elles eussent depuis longtemps fait pénitence dans le cilice et dans la cendre. » Matth. xi, 21. La raison de cette terrible menace est donc que ces deux villes, auxquelles tant de miracles et d'exemples du Sauveur auraient dû inspirer la foi et la vertu, demeurèrent incrédules et impénitentes. Vous voyez, chrétiens, combien il est dangereux de recevoir de Dieu de grandes grâces, des moyens puissants de salut, et de n'en pas profiter.
Mais pourquoi nous arrêter à ces exemples, lorsque nous en avons un dans l'évangile de ce jour qui surpasse tous les autres, et où nous pouvons voir la souveraine bonté de notre Seigneur, et la souveraine rigueur de sa justice? Est-il, en effet, une bonté plus grande que celle qui porta le Dieu du ciel et des anges à descendre sur la terre en la forme de notre humanité, à visiter le peuple juif, et, par des œuvres et des bienfaits dignes de l'admiration de tous les siècles, à s'efforcer d'élever les hommes au partage de sa divinité et de sa béatitude? Quoi de plus admirable que ce bienfait, que cette bonté, que celte condescendance ? Mais aussi comme sa justice éclate dans le châtiment de ce peuple ingrat, rebelle et endurci, qu'il livre au pillage et à la ruine, qu'il condamne à périr par le glaive, par la famine et la captivité! Or, si les Juifs ont été si sévèrement punis de leur révolte et de l'abus des grâces divines, que ne devons-nous pas craindre , nous qui avons reçu les mêmes bienfaits, et ne sommes pas devenus meilleurs qu'eux ? Est-ce que nous n'avons pas à redouter un châtiment semblable, sinon plus grand? Est-ce que Dieu connaît l'injustice ou fait acception des personnes, pour que, le crime étant le même, la sentence soit différente ?
Nous pouvons donc, à tous ces hommes aveugles qui s'endurcissent dans leur péché, adresser les paroles de notre Seigneur : «Si vous avi'^z coimu, vous aussi, » etc. Car l'âme coupable, dit
saint Grégoire, adonnée aux choses présentes, plongée dans les voluptés terrestres, se cache à elle-même les maux qui l'attendent, et ferme les yeux sur des châtiments qui troubleraient sa joie actuelle. Ce qui suit ne lui convient pas moins : « Des jours viendront pour toi, où tes ennemis t'environneront de tranchées. » Quels sont ces ennemis, sinon les démons acharnés à notre perte, qui, à l'approche de la mort, environnent l'âme du méchant, et lui mettent sous les yeux tous les crimes de sa vie passée dans lesquels ils l'ont fait tomber, pour le porter au désespoir? En ce moment l'esprit de fornication lui représente, comme de hideux fantômes, toutes les taches, toutes les souillures de sa vie, toutes les pensées mauvaises, tous les désu's, toutes les actions honteuses. En ce moment l'esprit d'avarice lui rappeUe ses rapines, ses fraudes, ses vols, ses procès injustes. En ce moment l'esprit de dispute et de discorde lui met sous les yeux ses haines, ses jalousies, ses colères, ses détractions, ses désirs de vengeance; l'esprit d'orgueil, son ambition, son faste, son arrogance, ses dédains, pour lesquels le malheureux pécheur n'a offert à Dieu aucune satisfaction. C'est ainsi qu'ils environnent et assiègent son lit de mort. Et non-seulement ils l'environnent, mais ils le a pressent » et le mettent dans l'angoisse au sujet de son salut et du sort qui le menace. L'infortuné se voit déjà au pied du tribunal du souverain Juge, d'un Juge incorruptible, que les présents ne peuvent gagner, que les artifices ne peuvent tromper, que les prières ne peuvent fléchir. Il se voit placé sur la hmite du temps et de l'éternité, du temps qui est fini, de l'éternité dont l'abîme sans fond s'ouvre devant lui, sans savoir le sort qui lui est réservé. Quelle inquiétude ^lors, quel tremblement, quelles angoisses, quel regret de sa vie passée ! « Ah ! s'écrie saint Grégoke, pensons combien sera terrible pour nous cette heure de la mort! Quelle appréhension! quelle épouvante! quel oubli de la félicité antérieure ! Quelle crainte du souverain Juge ! Quel plaisir pouvons-nous trouver aux choses présentes, quand tout passe, excepté ce qui nous attend, quand ce que l'homme recherche est fini pour toujours, et que commence ce qui ne finit jamais? Lorsque l'âme sort du corps, les esprits malins revendiquent
leurs œuvres; ils réclament le pécheur qui a suivi leurs inspirations, pour l'entraîner avec eux au milieu des tourments. »
Puisqu'il en est ainsi, mes frères, puisque cette fin nous attend tous, et que nul, parmi les enfants d'Adam, ne saurait se soustraire à ce terrible combat, puisque le dernier jour de notre vie doit décider de notre vie tout entière, que dis-je? de notre éternité, qu'avons-nous autre chose à faire, à penser, que de nous trouver prêts et armés pour ce moment redoutable? Car toute la vie du chrétien ne doit être qu'une continuelle préparation à la mort. C'est ce que le Sauveur nous apprend, lorsqu'il nous exhorte par tant de paraboles à veiller toujours, parce que nous ne savons ni le jour ni l'heure oii il viendra, et qu'en ce moment sera rendue une sentence qui décidera, non d'un héritage, non de quelque bien temporel, mais de la vie ou de la mort éternelle. C'est donc, mes frères, la chose du monde la plus étrange, la plus incompréhensible, que des chrétiens qui croi< iit ces vérités d'une foi très-ferme, qui savent que ce dernier moment viendra pour eux, comme il vient pour tous, restent néanmoins dans ime sécurité parfaite et n'ont aucun souci, aucune inquiétude du danger qu'ils courent. Une comparaison vous fera comprendre leur folie et leur aveuglement.
Si un roi puissant apprenait qu'un autre roi non moins puissant rassemblait une armée nombreuse pour lui faire une guerre acharnée et le dépouiller de ses Etats, que ferait, je vous le demande, le premier de ces deux rois? J'entends chacun de vous me répondre qu'avec non moins d'ardeur et de zèle il s'empressera de réparer ses forteresses, de se procurer des armes, d'enrôler des cavaliers, des soldats et des capitaines, et cela sans que lui et ses ministres prennent de repos ni le jour ni la nuit; car il faut non-seulement qu'ils repoussent une injuste aggression, mais encore qu'ils s'emparent des Etats et des trésors de l'aggresseur. Leur ardeur sera donc excitée par un double aiguillon, l'ambition et le besoin de se défendre, afin de ne pas tomber entre les mains d'un ennemi qui leur ravirait, avec le trône, la vie et la hberté. Voilà la conduite que le simple bon sens inspirerait à ce souverain.
NEUVIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. I. 33a
Or, mes frères, éclairés du flambeau de la foi, nous savons qu'un danger bien plus terrible nous menace à l'heure de la mort et du jugement, et que, si nous arrivons à cette heure bien préparés et les mains pleines de bonnes œuvres, nous obtiendrons la couronne du royaume céleste, et nous échapperons aux flammes éternelles de l'enfer; si nous succombons, au contraire, nous perdrons ce royaume éternel, et nous serons précipités pour toujours dans d'éternels suppHces. Dès lors qu'avons-nous à faire en cette vie^, quel doit être l'objet de nos pensées et de nos veilles, si ce n'est de nous efforcer d'arriver bien préparés à ce moment redoutable? Qui ne voit que cette conduite est la seule sage? Qui oserait tenir un autre langage? Où est l'homme raisonnable que ce raisonnement ne convaincrait pas? Et qui de vous ne comprend en même temps combien sont aveugles ceux qui ne voient pas le danger qui les menace, ou qui, le voyant, n'en ont pas le moindre souci? Remarquez encore que les ch'constances sont loin d'être les mêmes de part et d'autre. Dans le premier cas, il ne s'agit que de la perte d'un trône terrestre, que l'on quitte avec la vie; mais dans le second, il s'agit d'un trône céleste, que son heureux possesseur doit occuper pendant toute l'éternité. Autant donc le ciel l'emporte sur la terre, autant l'éternité est au-dessus de ce qui passe comme l'ombre, autant les intérêts engagés dans notre cause l'emportent sur ceux du roi dont nous avons parlé. Qui donc, mes frères, nous a aveuglés à ce point? Qui a étendu sur les yeux de notre âme des ténèbres assez épaisses pour l'empêcher d'apercevoir des vérités si claires? Est-il besoin d'autres preuves pour nous convaincre qu'il y a dans le monde des princes de ténèbres, des tentateurs et des séducteurs, dont les illusions obscurcissent tellement notre intelligence, que nous ne voyons plus en pleine lumière, et dont les suggestions sont si puissantes pour nous porter au mal, que nous embrassons ce que notre jugement et notre raison condamnent. Telle est leur funeste influence que, si parfois notre âme est convaincue par quelque raisonnement semblable à celui que vous venez d'entendre, sans pouvoir résister à la force de la vérité, ils tiennent néanmoins la volonté captive dans les liens des affec-
tions déréglées, en sorte que le malheureux pécheur, qui sait, qui voit, qui croit, qui comprend ce qui pourrait le sauver, aime mieux se précipiter à sa perte.
Donc, mes frères, que tout homme de bon sens qui a son salut à cœur et qui voit des yeux de la foi la grandeur de ce danger, envisage sa vie comme une veille incessante, comme une perpétuelle préparation à la mort ; qu'il ait sans cesse la mort devant les yeux; et, selon l'expression de saint Jean Climaque, qu'il s'unisse à elle par le lien d'une indissoluble union, qu'il prenne ses repas avec elle, qu'il l'appréhende toute la vie, afin qu'un jour il l'affronte sans crainte. Plus on l'aura redoutée quand elle était encore loin, moins on craindra en sa présence. Heureux l'homme qui garde toujours une sainte frayeur! La meilleure préparation à la mort, c'est de régler chaque jour nos pensées, nos paroles, nos actions, comme si nous devions ce jour-là être traduit au tribunal du souverain Juge. « Celui-là, dit encore saint Jean Climaque, ne passe pas pieusement la journée, qui ne la regarde pas comme la dernière de sa vie. » Daigne nous en faire la grâce notre Seigneur Jésus-Christ, qui vit et règne avec le Père et le Fils aux siècles des siècles. Ainsi soit-iL
DEUXIÈME SERMON
POUR
i* EXPLICATION DE l'ÉVANGILE ; — 2° SÉVÉRITÉ DES JUGEMENTS DE DIEU.
Venient dies in te, et circumdabunt te inimici tui valto, et coangustabunt te, et ad terram i^rosternent te.
Viendront pour toi des jours où tes ennemis t'environneront de tranchées et te presseront de toutes parts, et te renverseront par terre. Luc, xix, 43.
L'évangile de ce jour, mes très-chers frères, raconte la ruine funeste de la ville de Jérusalem, que le Sauveur annonce en versant des larmes de tendre compassion. Ce récit, en même temps qu'il nous met sous les yeux la rigueur de la justice divine, est bien propre à exciter en nous la crainte de Dieu et la haine du péché. C'est de cette crainte salutaire que j'ai résolu de vous parler aujourd'hui, après avoir expliqué le récit évangélique qui servira de base à mon raisonnement. Afin de le faire avec piété et religion, implorons le secours du ciel par l'intercession de la très -sainte Vierge. Ave, Maria.
Le jour même où notre Seigneur, entrant à Jérusalem, fut reçu au miheu de l'allégresse et des acclamations des habitants, qui tenaient à la main des branches de palmiers et d'oliviers, et répétaient : « Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur î Béni soit le roi d'Israël! » lui, pénétré d'un tout autre sentiment, « voyant la ville, il pleura sur elle en disant : Si tu connaissais, toi aussi, du moins en ce jour qui t'est encore donné, ce qui ferait ta paixî Mais maintenant ces choses sont cachées à tes yeux. Viendront pour toi des jours où tes ennemis, etc. »
Lorsque le saint patriarche Jacob revenait de la Mésopotamie, redoutant la colère d'Esaû, qu'il avait dépouillé du droit d'aînesse, il rencontra un ange qui tenait la place de Dieu, et reçut