‹ uvres complètes de Louis de Grenade (volume 2)Chapitre 16 sur 21 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Parmi les maux graves et nombreux et du corps et de l'âme qui affligent le monde, si quelqu'un me demandait quel est le plus grand, je répondrais sans hésiter en citant ce que Job dit des méchants : a Ils boivent l'iniquité comme l'eau, » bibit quasi aquam iniquitatem, Job. xv, c'est-à-dire, ils commettent le crime avec la même jouissance, avec le même plaisir qu'un homme, dévoré par la soif, en trouve à boire une eau fraîche et limpide. C'est là ce que Salomon range parmi les six choses principales que Dieu hait, savoir : « Des pieds rapides pour courir au mal, » 'pedes veloces ad currendum in malum, Prov, vi, c'est-à-dire des pieds que ni la crainte de Dieu, ni ses promesses, ni ses menaces, ni le souvenir de ses bienfaits n'empêchent de se

précipiter dans toutes sortes de crimes, sans éprouver le moindre sentiment de douleur, la moindre atteinte du remords. « Ils courent tous, dit Jérémie, où leur passion les emporte, comme un cheval qui court à toute bride au combat, « omnes conversi su7it ad cursiim suum, quasi ecjuus inipetu vadens ad prxlium. Jerem. vni, 6. Tel est, de tous les maux dont le monde est rempli, celui qui m'inspire plus de crainte et d'étonnement.

En effet, mes frères, le péché mortel est un mal si grand et si exécrable que si toutes les créatures que Dieu a faites, soit dans le ciel, soit sur la terre, prenaient une voix, elles seraient impuissantes à exprimer dignement toute la laideur du péché et la haine que Dieu lui porte. Comme le péché livre un combat contre l'infinie majesté de Dieu et qu'il dépouille le pécheur du souverain bien, c'est-à-dire de la jouissance et de la possession de Dieu même, il renferme une gravité et une malice infinie. Or, tout ce qui revêt une grandeur infinie, par là même qu'aucun terme, aucune borne ne peut le contenir, ne saurait être expliqué par la parole. Et lorsque je parle de péché mortel, sachez que j'entends par là non des forfaits rares et presque inouïs, mais des fautes communes et quotidiennes, où les hommes insensés et aveugles tombent à chaque instant, tels que le vol, la haine, le parjure, la détraction, l'impudicité, l'usure, les faux témoignages, les jugements téméraires, les scandales, qui entraînent les hommes dans le mal, et autres péchés semblables. Chacune de ces fautes a une gravité, une difformité telle, que si quelqu'un avait reçu de Dieu la faculté de la contempler, ne fût-ce qu'en partie, il serait frappé de stupeur en voyant la facilité avec laquelle les chrétiens fout le mal. Pour le prouver, je vous rapporterai ce qui arriva au roi Josias, âgé de dix-huit ans. Au commencement de son règne, le grand-prêtre Helcias avait retrouvé le livre de la loi de Dieu, qui, à cause du malheur des temps, gisait oublié parmi divers objets appartenant au temple, et où étaient contenus les magnifiques promesses faites par le Seigneur aux observateurs de la loi, mnû que les épouvantables menaces adressées aux méchants. Le grand-prêtre envoya ce livre au roi pour le lire. Lorsque Josias fut arrivé au passage où Dieu fulmine contre les impies la menace

TREIZIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. 1. 477 des plus terribles châtiments, tels que la lamine, le tranchant du glaive, la peste et autres fléaux, lame du pieux roi fut saisie d'une si vive terreur qu'il déchira ses vêtements, et, après avoir pris les conseils d'une prophétesse qui était alors à Jérusalem, bannit de son royaume tous les criminels publics, renversa les autels et les temples d'idoles, les brûla, les réduisit en poudre et les souilla en y mêlant la cendre des ossements de morts. Telle fut la crainte, telle fut la vive impression qu'excita dans son âme la gravité et l'indignité mieux comprise du péché mortel. Plaise à Dieu, mes frères, que je mette aujourd'hui devant vos yeux un tableau si éloquent de la malice du péché, qu'il fasse naître dans vos cœurs, avec le secours de la grâce divine, la même horreur du mal, la même impression de piété! Car j'ai entrepris de traiter dans ce discours de la mahce et de la gravité du péché mortel, non toutefois en général, mais autant qu'il est figuré par la lèpre, comme je l'ai dit plus haut, et que tous les caractères de cette maladie lui conviennent.

I. D'abord tout le monde admet que la lèpre figure parmi les maladies qui sont le plus graves; et ce premier caractère convient parfaitement au péché, le plus grand de tous les maux que l'on puisse imaginer. Aussi, si je voulais vous montrer la grandeur de sa malice à l'aide d'une comparaison, aucune des choses créées ne me fournirait le second terme; il n'y a que la seule bonté du Créateur avec laquelle je pourrais établir un rapport, mais un rapport d'opposition. Et ce genre de raisonnement n'aurait rien d'extraordinaire, puisque l'Apôtre compare le second Adam avec le premier, l'obéissance et la sainteté de l'un avec la désobéissance et la rébellion de l'autre. Rom. v. Nous pouvons donc faire un rapprochement semblable entre la malice souveraine et infinie du péché et la souveraine et infinie bonté de Dieu. Dieu est le souverain bien, le péché le souverain mal. Dieu est ce qu'il y a de plus désu'able, le péché ce qu'il y a de plus abominable. Dieu est l'autem" de tout bien, le péché la cause de toutes les misères, de tous les désastres, de tous les maux de la vie présente et de la vie future; car le monde n'am-ait pas connu la douleur s'il n'avait pas auparavant connu le péché. Par

conséquent, de même qu'en Dieu sont renfermées toutes les perfections, ainsi le péché contient la raison et la semence de tout mal et de tout vice. De môme enfm que la bonté de Dieu est immense, infinie, incompréhensible, de même la malice du péché, qui s'élève contre cette infinie bonté, est sous ce rapport immense et incompréhensible. Voilà ce qu'ont compris les saints, pour lesquels il n'existait pas de mal corporel si grand, de supplice si cruel, qu'ils ne l'eussent souffert avec joie plutôt que de commettre un péché mortel. De là cette admirable réflexion de saint Anselme : « Si j'avais devant moi, dit-il, d'un côté la laideur du péché, de l'autre l'horreur de l'enfer, et que je dusse choisir entre les deux, je me jetterais dans l'enfer plutôt que de consentir au péché. Car j'aimerais mieux entrer dans la géhenne innocent et pur de toute faute, que de régner souillé dans le ciel, quoique je sache bien que l'enfer n'est que pour les méchants et la béatitude éternelle pour les justes. » IN 'avions- nous pas raison de dire, mes frères, que le plus grand de tous les malheurs que l'on puisse imaginer, c'est non-seulement de pécher, mais ce qui est beaucoup plus grave, de pécher avec cette malheureuse facihté que nous voyons dans la plupart.

II. Uu autre caractère de la lèpre, c'est la laideur ; car cette maladie corrompt toutes les humeurs du corps, et de cette corruption naît la laideur, comme leur pureté produit la beauté et la grâce. Ce caractère convient encore au péché, qui imprime à la plus belle des créatures, à l'âme, où Dieu a mis le sceau de son image et un reflet de son incomparable beauté, une horrible laideur, une ressemblance affreuse avec le démon. Y a-t-il une beauté comparable à celle de l'âme que l'Esprit-Saint a ornée de tous ses dons, à laquelle il a communiqué les trésors de sa propre sainteté ? Tels sont les agréments, tels sont les charmes de cette âme, que les esprits bienheureux eux-mêmes la contemplent avec ravissement, comme nous le voyons au livre des Cantiques : a Quelle est, s'écrient-ils, celle qui s'avance comme l'aurore lorsqu'elle se lève, qui est belle comme la lune, pure comme le soleil?» Qiix est ista, qux progredilur quasi aurora consurcjens, puldira ut lima, eîecta ut sol? Cnnt. vi, 9. Le roi des anges lui-même,

partageant leur admiration, lui rend ce témoignage : « 0 que vous êtes belle, ma bien-aimée! ô que vous êtes belle! » Ecce tu pulchra es, arnica mea, ecce tu pulchra es ! Gant, i, 14. La répétition du mot belle indique qu'il s'agit d'une beauté ù laquelle rien ne manque. Elle est belle quand elle agit, belle quand elle parle ; belle dans ce qui paraît au dehors, belle dans ce qui est caché au dedans; belle dans l'accomplissement des bonnes œuvres, belle dans la contemplation des choses célestes ; belle dans l'amour de Dieu, belle dans l'amour du prochain, belle enfm dans l'adversité et belle dans la prospérité , sachant là pratiquer la patience, ici conserver l'hnmilité. Cette ravissante beauté de l'àme juste, le péché, semblable à un torrent fangeux qui se mêle à une pure fontaine, la gâte et la souille au point que le Seigneur, par son Prophète, dit à l'âme ainsi souillée : « Tu as changé tes charmes en abominations, » abominabilem fecisti decorem tuuni. Ezech. xvi^ 25; et au livre des Psaumes, parlant des impies : « Ils se sont corrompus, ils sont devenus abominables dans leurs conseils, » corriipti sunt, et abominabiles facti sunt in studiis suis. Ps. xm, 1. Et nonseulement leur personne, mais ce que leurs mains ont touché , ce qui a servi à leurs usages, est devenu impur et souillé. Voilà pourquoi, après une victoire contre les Madianites [Num. xxxi), le Seigneur ordonna à Moïse de purifier les dépouilles prises sur l'ennemi avant de les distribuer au peuple, et cela par le feu ou par l'eau, selon la nature des objets. Et que parlons-nous de dépouilles de guerre ? les prières elles-mêmes et les sacrifices sont quelquefois en abomination devant Dieu, comme l'attestent ces paroles du livre des Proverbes : « Les victimes des impies sont abominables au Seigneur, » victjmx impiorum abominabiles Domino. Prov. XV, 8. Isaie s'exprime de même : « Ne m'offrez plus de sacrifices inutiles ; l'encens m'est en abomination, » ne offeratis ultra sacrificium frustra : incensum abominatio est mihi. Isa. 1, 13; et un peu plus loin : « Lorsque vous étendrez les mains*, je détournerai mes yeux de vous , » comme nous avons coutume de détourner nos regards des choses qui nous font horreur, ciim extenderitis nianus vestras, avertam oculos meos a vobis, ibid. 15. » C'eit-à-dire, lorsque vous me prierez : les Juifs priaient les mains étendue».

Dieu va jusqu'à se plaindre d'être souillé par les pensées et les œuvres perverses des impies : « J'étais, dit -il dans Ezéchiel, souillé au milieu d'eux, » et coînquinabar in medio eorwn. Ezech. xxn, 26. Telle est parfois la corruption du méchant, qu'elle rejaillirait, s'il était possible, jusqu'à celui qui est l'auteur et la source de toute pureté. Loin de nous de prétendre, en tenant ce langage, que toutes les actions du pécheur soient coupables ou dignes de blâme ; mais nous disons qu'elles le deviennent souvent par sa faute. Telle est celle dont parle l'Ecclésiastique : « Celui qui offre un sacrifice de la substance des pauvres, est comme celui qui égorge le fils aux yeux du père. » Qui offert sacrificium ex substantia paupermn, quasi qui victimat filium in conspectu patris sui. Eccli. xxxiv, 24.

III. Une troisième propriété de la lèpre, c'est d'être la plus contagieuse de toutes les maladies ; aussi la loi défendait-elle à tous ceux qui en étaient atteint, tout rapport, tout contact avec les autres hommes, de peur que la contagion n'arrivât jusqu'à eux^ N'est-ce pas là encore un des caractères du péché? Quelle maladie, quelle lèpre, quelle peste souille l'air et les corps, autant que le péché souille les âmes humaines ? Pourquoi cela ? parce que notre commune nature est tellement gâtée par la vue du péché et inclinée au mal, que, sans le secours de la grâce divine, elle se précipite dans l'iniquité à la moindre occasion. De même que le I)ois aride mis sur le feu s'enflamme à l'instant, ainsi notre nature, privée de la grâce, est entraînée au mal, je ne dis pas seulement par l'exemple des méchants, mais par les motifs les plus frivoles. « Ne savez-vous pas, dit l'Apôtre, qu'un peu de levain aigrit toute la pâte?» Nescitis quia modicum fermentwn totam 7nassa7n cornwipit? I Cor. v, 6. Le levain, c'est de la pâte corrompue, dont la force est si grande, que si on en mêle une petite quantité à un tas de farine, et qu'on les laisse ensemble pendant quelque temps, la farine entière s'aigrit : vive image de l'influence du péché! Aussi est- il plus facile à un seul pécheur de pervertir beaucoup de justes, qu'il ne l'est à beaucoup de justes de retirer du mal un seul pécheur. Sans parler d'Arius et des autres hérétiques qui inoculèrent à un si grand nombre d'hommes le poison

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de l'erreur, qu'il me suffise de citer l'exemple de Luther, que les personnages les plus illustres par leur sainteté et leur science ne purent ramener à la vérité ni par leurs discours, ni par leurs écrits. C'est pourquoi, quand je considère la nature du mal, je trouve qu'il ressemble au vinaigre. Versez un peu de vinaigre dans un tonneau rempli de vin précieux, le tonneau de vin s'aigrira et se changera bientôt en vinaigre. Au contraire, mêlez beaucoup de vin à un peu de vinaigre, vous perdrez votre vin, et vous n'aurez pas ôté au vinaigre son âcreté. Nous n'apprenons rien si facilement que le vice, et nous n'oublions rien plus difficilement. Apprendre le mal, pour notre nature corrompue, c'est descendre le cours d'un fleuve ; apprendre la vertu, c'est le remonter : il faut du travail et des efforts. Vous comprenez par là au milieu de quels périls nous nous trouvons, nous qui sommes en ce monde, dont l'apôtre saint Jean dit qu'il est « tout entier sous l'empire du malin esprit, » mundus tohis. in maligno positus est, I Joann. v, 19; où il nous faut vivre, boire, manger et dormir dans la société de lépreux, c'est-à-dire, pour parler sans figure, où la vie de notre âme, notre innocence, est exposée à mille scandales, à mille pièges, à mille séductions, à tous les entraînements d'exemples pervers ; où, selon l'image dont se sert le prophète Isaïe, « se trouve la demem^e des dragons et le pâturage des autruches , » cubilo draconum et pascua struthionum, Isa. xxxiv, 13 ; où « les milans s'assemblent et se joignent l'un à l'autre, » illuc congregati sunt milvi, dlter ad alterum, ibid. 15 : les milans, c'est-à-dire les oppresseurs des pauvres, qui s'abattent sur leur proie, c'est-à-dire sur les biens des petits et des faibles ; où enfin 0 les satyres jettent des cris les uns aux autres, » et pilosus clamahit aller ad alterum, ibid. 14, c'est-à-dire, où les hommes délicats et charnels charment nos yeux par le spectacle , soit de leurs délices et de leurs plaisirs, soit de leur faste et de leur opulence, et gagnent nos âmes à l'imitation de leur mollesse.

IV. L'haleine des lépreux exhale une odeur insupportable : tout l'intéileur de leur corps étant corrompu, de cette source impure et viciée, que peut-il sortir autre chose qu'infection et souillure? Telle est la condition des âmes en proie aux maladies

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spirituelles des vices. Car je voudrais, mes frères, vous bien inculquer cette conséquence de notre déchéance commune : de même que la cliair des animaux a besoin de sel pour se conserver, et, si elle en est privée, se corrompt aussitôt et fourmille de vers, de même il faut à notre âme le sel de la grâce divine pour la préserver de la corruption du péché : sans ce secours, elle exhale l'odeur infecte des mauvaises actions, et enfante les vers des passions, qui la rongent et la dévorent. Avec cette corruption intérieure, la bouche de l'homme peut-elle exhaler autre chose qu'un souffle pestilentiel? Les criminels condamnés à la peine de mort portent, si je puis ainsi parler, une âme morte dans un corps vivant; aussi peut-on justement leur appliquer cette comparaison du Psalmiste : « Leur gosier est un sépulcre ouvert ; ils se sont servis de leur langue pour tromper avec adresse, » sepulchrum patents est giittur eorum; linguis suis dolose agehant, Ps. V, 11, De même que d'un sépulcre ouvert, au fond duquel gît un cadavre dévoré par les vers, s'échappe une odeur pestilentielle et insupportable, de même, comme la bouche parle de l'abondance du cœur, il ne pourra sortir qu'un langage empoisonné d'un cœur où gît une âme morte et en proie à la corruption. Aussi voit-ou un grand nombre d'hommes dont la bouche ne profère que des paroles lascives et honteuses. D'autres, poussés par la colère, font entendre toutes sortes d'exécrations, dévouent aux enfers pour la moindre contrariété les gens de leur maison et même les étrangers, et leur souhaitent mille morts et les plus affreux supplices. Peu différents de ceux-ci, d'autres adressent mille injures au prochain, et prodiguent les appellations d'ivrognes, de brigands, d'insensés, de chiens, de fils de Satan, Vous en voyez d'autres qui font autant de serments qu'ils prononcent de paroles, souillant de leur bouche impure le nom très-saint et très-adorable du Tout-Puissant, D'autres enfin osent vomir contre le ciel et contre Dieu les plus horribles blasphèmes. Saint Grégoire les compare aux bourreaux qui, après avoir déchiré le corps du Sauveur, l'attachèrent à la croix; et en effet, dans la fureur qui les emporte, ils déchireraient, s'ils le pouvaient, notre Seigneur Jésus-Christ avec lem's dents et leurs ongles. N'est-ce donc pas

TREIZIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. I. 483 avec raison que le Prophète royal appelle un sépulcre ouvert leur gosier d'où sortent de si horribles abominations? Le même Prophète décrit ailleurs le supplice qui les attend : « Ta langue, dit-il, a médité l'injustice durant tout le jour; tu as, comme un rasoir aiguisé, fait passer ta tromperie... C'est pourquoi Dieu te détruira pour toujours, il t'arrachera, il te chassera hors de ta tente, et il fera disparaître ta racine de la terre des vivants. » Tota die injustiliam cocjitavit lingua tua; sicut novacula acuta fecisti dolum... Propterea Deus destruet te in finem; evellet te, et emigrabit te de tabernaculo tuo, et radicem tuam. de terra viventium. Ps. Li, 4, 7. Est-il possible d'imaginer un plus affreux supplice ?

V. Mais nous n'avons pas encore épuisé tous les caractères de la lèpre. Une autre propriété de cette maladie, c'est que, lorsqu'elle a séjourné longtemps dans un individu , elle en fait, si je puis m'exprimer de la sorte, un tronc inutile. Elle s'attaque à ses yeux, à ses oreilles, à ses narines, à ses pieds et à ses mains, et rend tous ces sens à peu près impropres à leurs usages. Image saisissante de ce que nous voyons tous les jours dans les pécheurs invétérés , que l'habitude du mal a privés presque entièrement de tout sens spirituel. Ainsi ils n'ont plus d'yeux pour voir la majesté infinie de Dieu, la grandeur de leur misère, le danger d'une mort prochaine, le compte qu'il leur faudra rendre au jour du jugement, l'atrocité du supplice éternel : on dirait que leur âme est privée de l'usage de la vue. Ils n'ont plus d'odorat pour sentir la suavité des choses spirituelles et courir après Jésus- Christ à l'odeur de ses parfums {Cant. i). Ils n'ont plus de mains pour les faire servir au soulagement des pauvres et des malheureux. Ils n'ont plus les pieds des saints désirs pour s'élever à l'amour des choses célestes et mépriser la terre. Enfin , ils n'ont plus d'oreilles pour entendre les enseignements de la céleste doctrine. Croyez-vous qu'ils aient des oreilles, tous ceux qui, les dimanches et jours de fête, assistent aux instructions de l'Eglise? S'ils en avaient, ils feraient attention ',à ce qu'on leur annonce; s'ils en avaient, comprenant enfin le danger qui les menace, ils ne pourraient retenir leurs larmes; s'ils en avaient,

le Sauveur dans l'Evangile, et saint Jean dans l'Apocalypse, ne répéteraient pas tant de fois cet avertissement : « Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende. » Qui habet aures audiendi, audiat. Je me trompe, ils ont des oreilles, mais comme en avaient ceux auxquels le Seigneur adresse cette menace par son Prophète : « Vous écouterez, et en écoutant vous n'entendrez point; vous verrez, et en voyant vous ne verrez point. » Aure audietis, et non intelligetis; et videntes videbitis, et non perspicietis. Isa. vi, 9; Act. xxvm, 26. Ils ont des oreilles, mais pour leur perte, non pour leur salut ; ils ont des oreilles, mais pour être inexcusables dans leurs crimes, non pour conformer leurs mœurs à l'Evangile. D'où il arrive que, n'étant pas sages par eux-mêmes, ils ne veulent pas le devenir par les autres. Ils me semblent subir le châtiment dont le Seignem* menace son peuple infidèle;, lorsque, parlant de la cruauté de ses ennemis, il dit : « Ils vous couperont le nez et les oreilles. » Nasmn tuum et aures tuas prcescindent a te. Ezech. xxni, 25. Rien de plus dangereux qile ce genre de supplice. En effet , le nez figure la prudence, dont l'office est de voir de loin, de pressentir les choses futures d'après l'expérience du passé. Voilà pourquoi nous disons d'un homme fin et perspicace, qu.'il a du nez *. Les oreilles désignent l'obéissance, qui nous rend dociles aux conseils et aux ordres de nos supérieurs. Lors donc que le Seigneur menace son peuple que ses ennemis lui couperont le nez et les oreilles, il nous fait entendre que les méchants en viendront à ce degré d'insensibilité , qu'ils perdront à la fois la prudence et l'obéissance ; ou, en d'autres termes, comme nous l'avons expliqué, qu'ils ne seront sages ni par eux-mêmes, ni par d'autres, puisqu'ils dédaignent tous les conseils de la prudence. C'est à cette classe d'hommes qu'Hésiode applique la quahfication d'inutiles. Ce grand poète range tous les hommes en trois catégories : la première, composée de ceux qui sont sages par eux-mêmes sans aucun maître; la deuxième, comprenant ceux qui, peu sages par eux-mêmes, obéissent aux conseils des

> Le lecteur nous pardonnera cette expression uu peu triviale, qui nous a eemblé mieux que toute autre rendre le latin : Unde fit, ut prudentes et acutos

homines, nasulos appel lemus.

sages; la troisième enfin, renfermant les hommes qui n'ont en eux-mêmes aucune sagesse, et refusent d'écouter ceux qui en ont. Il appelle ces derniers inutiles, et montre qu'ils ne sont propres à rien. Et c'est à cette classe qu'appartiennent les pécheurs dépravés par une longue habitude du mal ; ils ont perdu le nez et les oreilles, c'est-à-dire, le sens de la prudence spirituelle et l'amour de l'obéissance.

VI. Il existe beaucoup d'autres points de ressemblance entre la lèpre et le péché, et ce que nous disons de la lèpre s'applique aux maladies du corps en général. Car toutes les maladies ayant le péché pour cause première, il faut qu'on retrouve dans la seule racine du péché toutes leurs difformités et leurs inconvénients. Mais qui pom'rait, je ne dis pas développer, mais énumérer seulement tous ces rapports? Ce que nous avons dit suffira pour nous faire comprendre que de tous les maux qui désolent le monde, le plus grand est la facilité de pécher. Aussi entendonsnous dire sans cesse autour de nous : Quoi d'extraordinaire que l'homme succombe au vice de l'homme? que la folâtre adolescence se heurte à quelque écueil? qu'au milieu de la corruption du monde on ne reste pas tout-à-fait pur? qu'à force de manier la terre, un peu de boue vienne à souiller notre vêtement? enfin que l'homme charnel, conçu dans le péché, serve le péché, dont il est l'esclave? La première femme pouvait tenir un langage semblable : Quel mal y a-t-il à ce que je goûte le fruit de cet arbre qui paraît si beau à voir, si délicieux à manger? Quel mal, dites- vous, ô femme? Eh bien ! il y a un grand mal, il y a un horrible attentat à mépriser le commandement du Seigneur, à enfreindre sa loi, à braver sa majesté. Car ce qui constitue la difTormité du péché, c'est que le' pécheur préfère une inspiration diabolique, un instant de satisfaction grossière, au commandement de la majesté infinie. Et c'est pour cette raison que le péché mortel, comme nous l'avons exphqué, est le plus grand de tous les maux, est un mal infini.

Maintenant, mes frères, puisque vous croyez toutes ces vérités d'une foi inébranlable, ne convient-il pas que, s'il en est parmi vous qui aient été plongés dans ce déplorable aveuglement, ils

ouvrent les yeux à la lumière, et se disent : Malheureux que je suis! qui m'a égaré à ce point que je n'aie pas aperçu la malice et la difformité du péché? que tant de fois je me sois précipité dans l'abîme profond de la géhenne? que tant de fois j'aie fait à mon âme de mortelles blessures? que tant de fois, pour les motifs les plus frivoles, j'aie provoqué la colère de la divine Majesté, violé la foi que je lui avais jurée, refusé de lui rendre l'obéissance qui lui est due à tant de titres, et préféré à son doux empire celui de l'ennemi le plus cruel? Qu'ai-je fait de mes lumières, de ma raison, de ma sagesse? Qu'ai-je fait de tant de saints avertissements, par lesquels l'Eghse me signalait le danger de mon état? Qu'ai-je fait de la voix des remords, impuissants à me retirer de si grands maux? Par quel breuvage funeste Satan a-t-il égaré ma raison pour m'empêcher d'apercevoir tous les crimes que je commettais, sous les regards d'un Dieu qui voit tout, qui m'en demandera un compte rigoureux, et qui les punira dans le feu éternel de la géhenne ?

Celui de vous, mes frères, qui ferme aujourd'hui son âme à ces réflexions salutaires, il les fera, soyez-en sûrs, il les fera en se lamentant à la fm de sa vie, qui n'est pas bien éloignée. Si donc vous voulez échapper à ce péril, si vous voulez contempler d'un œil serein l'arrivée du souverain Juge, allez avec les lépreux de notre évangile, allez trouver le Seigneur Jésus, et vous tenant à quelque distance à cause de la difformité de vos crimes, criez comme eux : « Jésus, notre Maître, ayez pitié de nous. Aussitôt celui qui est près de tous ceux qui l'invoquent d'un cœur sincère, se présentera à vous. D'un mot puissant de sa bouche il vous renverra guéris à ses prêtres, par le ministère desquels il purifie les âmes de la lèpre du péché, les orne de toutes les vertus, se les attache par le lien indissoluble de la charité, et les rend dignes d'avoir part un jour à l'abondance de ses biens, à l'éternelle béatitude.

TREIZIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SEUM. 11. 487

DEUXIÈME SERMON

POUR

LE TREIZIÈME DBIAKCIIE APRÈS LA PENTECOTE.

1° EXPLICATION DE l'ÉVANGILE ;

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