‹ uvres complètes de Louis de Grenade (volume 2)Chapitre 17 sur 21 · IMPOSAIT AU LÉPREUX APRÈS SA GUÉRISON · texte numérisé non relu

IMPOSAIT AU LÉPREUX APRÈS SA GUÉRISON

Ite, ostendite vos sacerdotibus.

Allez, montrez-vous aux prêtres. Luc. xvii, 14.

Le saint évangile de ce jour, mes frères, nous offre le récit, non pas d'un seul miracle, mais de dix, opérés à la fois par le Sauveur. Comme il se rendait à Jérusalem, à l'entrée d'un village, dix lépreux vinrent à lui, lesquels, n'osant s'approcher à cause de l'horreur qu'inspirait leur maladie, « se tinrent à quelque distance, et crièrent à haute voix : Jésus, notre maître, ayez pitié de nous. Dès qu'il les eut aperçus : Allez, leur dit-il, montrezvous au prêtre. » Point de longs discours, aucun ambage inutile; ils ne s'arrêtent pas, à l'exemple de la Chananéenne {Matth. xv), ou du père de l'enfant lunatique {Matth. xvii), à décrire la gravité de leur maladie et la misère de leur condition; ils adressent à l'Auteur de tout salut une courte et simple prière. Que pouvaientils du'é de plus court que ces paroles : « Jésus, notre maître, ayez pitié de nous? » Cependant, tant est grande la bonté de notre Seigneur, à peine Ont-ils prononcé cette brève formule, que la guérison leur est accordée, afin qu'il apparaisse fidèle à ses promesses celui qui a dit par son Prophète : « Avant qu'ils crient vers moi, je les exaucerai; lorsqu'ils parleront encore, ils auront tout obtenu. » Antequam clament, ego exaudiam; adhuc illis loguentibus, ego audiam. Isa. lxv, 24. Telle est la félicité promise à tous les justes, et je ne sache pas qu'il y ait en cette vie rien de plus désirable pour nous. Que si Jésus-Christ se montra si facile et si clément lorsqu'il vivait ici-bas parmi les hommes, gardez-

vous de croire qu'il ait changé de conduite depuis qu'il est remonté au ciel. Le jour de son ascension, il a changé de lieu, non de disposition, non de sentiments. « Jésus-Christ, dit l'Apôtre, était hier, il est aujourd'hui, il sera dans tous les siècles. » Jésus Christus heri, et hodie, ipse et in sxcula, ïlebr. xui, 8 : c'est-à-dire, il conserve toujours les mêmes sentiments, le même amour, la même sollicitude et la même providence à notre égard. Qu'est-ce qui pourrait changer Celui dont il est écrit : « Vous, Seigneur, vous êtes le même^ et vos années ne s'épuiseront pas. » Tu autem, Domine, idem ipse es, et anni tut non déficient. Ps. ci, 28. Si donc il est au ciel le même qu'il a vécu sur la terre, et que le nombre des années ne puisse lui rien donner, ni lui rien ôter, pourquoi les mêmes traits de bonté et de compassion ne découleraient-ils pas toujours de la même source? Le Seigneur, dans Isaïe, tourne en dérision les dieux des Babyloniens, que des hommes et des animaux devaient porter sur leur dos sans en recevoir aucun soulagement de leur fatigue. Mais que dit-il de lui-même? « Ecoutez-moi, maison de Jacob, vous que je porte dans mon sein, que je renferme dans mes entrailles. Je vous porterai moimême encore jusqu'à la vieillesse, je vous porterai jusqu'à l'âge le plus avancé. » Audite me, domiis Jacob, qui fortamini a meo utero, gui gesiamini a mea vulva. Usque ad senectam ego ipse, et usque ad canos ego portabo. Isa. xlvi, 3-4. Ainsi, tandis que les faux dieux sont portés par leurs adorateurs, notre Dieu porte les siens, et cela non dans ses mains ou bien sur ses épaules, mais dans son sein et dans ses entrailles, avec la tendresse d'une mère; non pour un moment, pour quelques heures, mais jusqu'à la vieillesse, jusqu'à l'âge le plus avancé. Qu'est-ce à dire? « Vos jours, s'écrie un pieux patriarche, vos jours sont-ils comme ceux de l'homme? Vos années sont-elles comme les jours de mortels? » Numquid sicut dies hominis dies tui, aut anni lui siciit humana sunt tempora? Job. x, 5. Non certes. Mais, par cette manière de parler, le Seigneur a voulu faire entendre que sa sollicitude et sa providence pour les siens ne cessent jamais, et qu'il n'est pas autre, aujourd'hui qu'il triomphe dans le ciel, que lorsqu'il vivait sur la terre parmi les hommes. Car a le ciel disparaîtra comme

la fumée, dit-il ailleurs, la terre s'en ira en poudre comme un vêtement usé, et ceux qui l'habitent périront avec elle; mais le salut que je donnerai sera éternel, et ma justice subsistera pour jamais. » Cœîi sicut fwnus Uquescent, et terra sicut vestimentiim atteretur, et habitatores ejus sicut hœc interibunt; sains autem mea in sempiternum erit, et justitia mea non deficiet. Isa. li, 6. Avec ces gages de la vérité des divines promesses, « allons nous présenter avec confiance devant le trône de la grâce, afin d'y recevoir miséricorde et d'y trouver le secours de la grâce dans nos besoins. » Adeamus cum fidiicia ad thronum cpxiticc, ut misericordiam consequamiir, et gratiam inveniamus in auxilio opportune. Hebr. iv, 46.

Mais, pour en revenir au récit évangélique, le Sauveur renvoie les lépreux à l'examen des prêtres. Pendant qu'ils y allaient^, ils s'aperçurent tout d'un coup qu'ils étaient guéris. « L'un d'eux, lorsqu'il se vit guéri, revint en glorifiant Dieu à haute voix. Et il se jeta le visage contre terre aux pieds de Jésus, lui rendant grâce. C'était un Samaritain. Alors Jésus dit : Est-ce que les dix ■n'ont pas été guéris? Les neuf autres où sont-ils? Il ne s'en est point trouvé qui soit revenu et ait rendu gloire à Dieu, si ce n'est cet étranger. » Deux choses, mes frères, doivent ici nous frapper dans la conduite de notre Seigneur, savoir, son extrême libéralité à répandre des bienfaits, et son extrême rigueur à exiger qu'on lui rende grâces. Il se montre tout à la fois très-hbéral et trèsrigoureux. Avec quelle facilité n'exauce-t-il pas la prière des lépreux qui lui demandent leur guérison! Avec quelle vivacité n'exprime-t-il pas son mécontentement contre les ingrats, lorsqu'il dit : « Est-ce que les dix n'ont pas été guéris? Les neuf autres où sont-ils? Il ne s'en est point trouvé qui soit revenu et ait rendu gloire à Dieu, si ce n'est cet étranger. » Pourquoi celui qui répand ses bienfaits avec tant de libéralité se montre-t-il si rigoureux à exiger des actions de grâces? Répandre des bienfaits et exiger ne sont-ce pas des actes contradictoires? Et cependant, avec un peu de réflexion, vous comprendrez que ces deux chcses, loin de s'exclure, s'appellent nécessairement. Dieu étant d'une nature très-libérale, d'une part la reconnaissance fournit une

matière à sa libéralité, et de l'autre l'ingratitude ferme sa main prête à s'ouvrir. Car, dit saint Bernard, « le vice de l'ingratitude, semblable à un vent brûlant, dessèche les sources de la grâce et tarit les eaux de la divine miséricorde. » Ce vice est donc en opposition et comme en lutte avec la nature de la bonté de Dieu, et quoique l'impiété ne puisse arrêter l'épanchement de cette riche nature, elle y met néanmoins des obstacles. "Voilà pourquoi saint Paul, interprète des pensées divines, prend soin de nous donner cet avertissement : a Soyez toujours dans la joie; priez sans cesse; rendez grâces à Dieu en toutes choses, car c'est là ce que Dieu veut que vous fassiez tous en Jésus-Christ. » Semper gaudete; sine intermissione orate; in omnibus gratias agile : hxc est enim voluntas Dei in Cliristo Jesu in omnibus vobis. I Thess. v, 16, 17, 18. Remarquez ces mots : « En toutes choses, » m omnibus, c'est-à-dire dans l'adversité comme dans la prospérité, dans la tristesse comme dans la joie. L'adversité nous exerce à la patience, la prospérité nous porte à l'amour; l'une nous humilie, l'autre nous élève vers le ciel. Telle était l'occupation continuelle des saints, qui avaient pour devise : « Je bénirai le Seigneur en tout temps, sa louange sera toujours dans ma bouche. » Benedicam Dominum in omni tempore; semper laus ejus in ore meo. Ps. xxxm, 2.

Toutefois il est bien peu de fidèles qui s'acquittent de ce devoir, comme nous pouvons le comprendre par l'exemple des lépreux. Ils étaient dix qui avaient reçu le même bienfait, et il n'y en eut qu'un seul qui vint le reconnaître et en rendre grâces. Cette conduite doit d'autant plus étonner que la reconnaissance est une vertu très-accessible, et dont on trouve des traces dans les animaux eux-mêmes et jusque dans les serpents. Sans parler du chien et de l'éléphant, que leur instinct rapproche davantage de l'homme, on a vu le lion farouche et le serpent perfide se montrer reconnaissants envers ceux qui les avaient élevés ou secourus dans leurs besoins. En outre, de toutes les passions du cœur humain, l'amour de soi est la plus forte et la première, et la source de toutes les autres; or, quoi de plus en harmonie avec cet amour que de témoigner de la reconnaissance envers ceux

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qui nous ont fait du bien? Puisque cette vertu est très-accessible, comment se fait-il donc qu'il existe tant d'ingrats? D'où vient ce profond oubli des bienfaits divins dont nous sommes comblés? Il faut reconnaître ici l'œuvre de Satan, qui tâche par ce moyen de nous fermer la source de la libéralité et des grâces de Dieu. Ceux qui assiègent une place forte ont soin d'occuper tous les chemins par où des convois d'armes et de vivres pomTaient arriver aux assiégés ; de même le perfide ennemi du genre humain s'applique à intercepter toutes les provisions de la grâce divine, absolument nécessaires à notre salut, et c'est par le vice de l'ingratitude qu'il y réussit le plus souvent. Qu'arrive-t-il de là? A l'exemple des enfants d'Israël qui, après leur sortie d'Egypte, environnés des miracles les plus éclatants de la providence divine à leur égard, n'avaient ni sens pour voir, ni intelligence pour comprendre la présence favorable de la divinité parmi eux, les hommes, témoins des bienfaits sans nombre dont le Seigneur les comble au moyen des créatures, du soleil, de la lune, du ciel, de la terre et des mers, ne reconnaissent pas Dieu pour leur bienfaiteur et n'offrent aucun hommage à celui qui à chaque instant entretient et conserve leur vie. Il était bien plus sage cet illustre païen qui disait : « Tous les avantages dont nous jouissons, la lumière qui nous éclaire, l'air que nous respirons, sont des dons et des bienfaits de Dieu. » Sans doute la plupart des impies ne vont pas jusqu'à le nier en paroles; mais ils se conduisent et usent des bienfaits de Dieu comme s'ils en étaient redevables non à Dieu, mais à la nature, qu'ils séparent de lui, ou bien encore à leur industrie et à leur habileté. Cette ingratitude.a trouvé des censeurs sévères, non-seulement parmi les saints, mais parmi les philosophes païens eux-mêmes. Ainsi s'exprime Sénèque : « Dieu ne t'a fait aucun bien? D'où vient donc ce que tu possèdes, ce que tu donnes, ce que tu refuses, ce que tu gardes, ce que tu ravis? D'où viennent ces objets innombrables qui flattent tes yeux, tes oreilles, ton esprit? D'où vient cette abondance qui va jusqu'à la profusion? Car ce n'est pas seulement à nos besoins que les dieux ontpom'vu; leur amour se révèle jusque dans nos délices. Vois tous ces ai'bres si variés dans leurs fruits^ ces végétaux salutaires,

cette répartition de tant d'aliments sur toutes les saisons de l'année, de manière à faire jaillir de la terre, même sans culture, une nourriture imprévue ; ces animaux de toute espèce, dont les uns naissent sur le sol sec et solide, les autres dans les goufîres humides, d'autres enfin dans les plaines de l'air, afin que chaque partie de la nature nous paie quelque tribut. Et ces fleuves qui enveloppent nos champs de leurs agréables contours, et ceux qui, promenant leur cours immense, ouvrent aux navires les routes du commerce, et ceux qui, à des jours marqués, prennent un accroissement miraculeux pour apporter tout-à-coup à une terre aride et brûlée des feux du ciel, la fraîcheur de leurs arrosements. » De Benef., lib. IV, 5. Et un peu plus bas : « D'où te vient cet air que tu respires, cette lumière qui te sert à régler et à ordonner les actes de ta vie ; ce sang, dont le cours entretient la chaleur vitale? D'où te viennent ces saveurs exquises qui provoquent ton palais au-delà de la satiété? D'où tous ces excitants de la volupté déjà lassée? D'où ce repos dans lequel tu te corromps et te flétris? Si tu es, reconnaissant, ne diras-tu pas : C'est un Dieu qui nous a fait ces loisirs? »

Deus nobis haec otia fecit.

Ces paroles doivent couvrir de honte un grand nombre de fidèles. Quelle honte, en efîet, pour des chrétiens éclairés des lumières de la foi, comblés de tous les dons de la grâce divine, d'être inférieurs aux païens sous ce rapport! Le Sauveur s'élève avec force contre eux dans notre évangile : « Est-ce que les dix n'ont pas été guéris, dit-il? Où sont donc les neuf autres? îl ne s'en est point trouvé qui soit revenu rendre gloire à Dieu , si ce n'est cet étranger. » Puis, faisant l'éloge de la foi admirable du Samaritain, il ajoute : « Levez- vous, allez; votre foi vous a sauvé. »

L'évangile expliqué, nous allons parler du sacrifice prescrit par la loi aux lépreux, lequel renferme de grands mystères. Commençons par la lèpre du péché, pour la guérison de laquelle ce sacrifice a été institué.

Nous avons recherché dans le discours précédent quel était, de tous les maux, le plus grand et le plus affreux, et nous avons vu que ce n'est ni la mort, ni le déshonneur, ni quelque cruel supplice, ni même l'enfer, mais le péché mortel, cause première de l'enfer et de tous les autres maux. Examinons aujourd'hui quel est le plus grand de tous les biens. La réponse ne sera pas difficile, puisque les philosophes enseignent communément qu'il faut regarder comme le plus grand bien l'opposé du plus grand mal. Or, le plus grand mal étant le péché mortel, il s'ensuit que la charité, et sa compagne l'innocence, qui exclut tout péché, est le plus grand de tous les biens. Celui-là le possède, que ni l'intérêt, ni le plaisir, ni la crainte ne peut porter à offenser Dieu mortellement, à violer ses lois saintes. Telle est donc la première chose que Dieu exige de nous; celui qui s'en acquitte a la charité, il a la grâce, il a Dieu dans son cœur, il a le gage de la vie éternelle. Le chrétien fidèle doit donc avant tout former dans son cœur Li résolution ferme, inébranlable, immuable de ne plus pécher. C'est vers ce but qu'il doit diriger toute son appUcation, tous ses efforts ; c'est pour nous aider à l'atteindre que tout le reste est destiné : pieuse lectm^e, prière, méditation des choses divines, réception des sacrements, instructions, retraite, silence, jeune, fuite des occasions, garde de son cœur et de ses sens, lutte contre les passions, vigilance sur la langue, etc. Que dis-je? les mystères mêmes de l'incarnation et de la passion de notre Seigneur n'ont pas d'autre fin, au témoignage du Prophète, qui s'exprime ainsi : « Tout le fruit (de la venue du Sauveur) est que le péché soit expié, B iste omjiis fructus ut auferatur ijeccatum, Isa. xxvii, 9. Daniel nous enseigne la même vérité, lorsqu'il dit que notre Seigneur, le Saint des saints, est venu dans le monde, « afin que la prévarication soit abolie, que le péché trouve sa fin, que l'iniquité soit effacée, et qu'arrive le règne de la justice éternelle, » ut consummetur prœvaiicatio, et fiiwn accipiat peccatum, et deleatur iniquitas, et adducatur justitia sempiterna, Dan. ix, 24.

Tel est donc le premier devoir de la charité véritable, le fondement de la justice chrétienne, d'être résolu à n'offenser Dieu en aucune manière, ne fût-ce que pendant un instant. Cette résolution a toujours été vivante dans l'âme des saints qui ont vécu sur la terre ou y vivent aujourd'hui ; c'est pour y être fidèles qu'ils ont fait des vœux et des prières, que les martyrs ont enduré les tourments les plus cruels. Vous aussi, mes frères, formez en vous ce bon propos, demandez à Dieu, par des prières continuelles, de l'affermir dans vos cœurs, veillez à ce que rien ne l'ébranlé, si vous voulez persévérer dans la grâce et la charité, vivre et mourir dans l'état de salut éternel.

Ce que nous avons dit dans le discours précédent de la malice et de la difformité du péché suffit pour nous en inspirer l'horreur; il nous reste à indiquer les moyens de l'éviter. Les motifs que nous pourrions en donner sont en grand nombre; mais, pour ne pas trop nous écarter de notre évangile, nous nous bornerons à expliquer le sacrifice que toiit lépreux, après sa guérison, devait offrir à Dieu sous la loi mosaïque. Ce sacrifice, dicté par la sagesse divine, figure d'une manière admirable ce que l'homme guéri de la lèpre du péché doit faire pour ne pas contracter de nouveau les souillures d'une maladie semblable. Voici les prescriptions de Moïse : Celui qui doit être purifié offrira deux passereaux vivants (deux oiseaux, selon l'hébreu), du bois de cèdre, de l'écarlate et de l'hysope. Il immolera l'un des passereaux dans un vaisseau de terre sur de l'eau vive ; il trempera l'autre passereau qui est vivant avec le bois de cèdre, l'écarlate et l'hysope, dans le sang du passereau qui am'a été immolé. Le prêtre fera sept fois les aspersions avec ce sang sur celui qu'il purifie, et il laissera aller le passereau vivant. Puis le lépreux rasera tout le poil de son corps, lavera ses vêtements et son corps, et lorsque sept jours seront écoulés, il pourra entrer dans le camp. Levit. xiv, 4 suiv. Tel est le sacrifice prescrit au lépreux, sacrifice qui doit renfermer quelque grand mystère. Car, à s'en tenir au sens littéral des

paroles, quelle sainteté, quelle religion, quelle vertu d'expiation découvre-t-on dans ces cérémonies ? Qu'y a-t-il en elles qui soit digne d'un législateur divin, de celui qui est la souveraine raison, la sagesse infinie, la suprême sainteté, et qui ne peut avoir pour agréable que ce qui est pur et saint? Et les choses qui sont prescrites, et la majesté de celui qui les ordonne, tout nous persuade d'abandonner l'écorce de la lettre pour trouver un sens plus secret et plus mystérieux. Car nous devons nous rappeler que celui qui donna la loi aux Israélites, Moïse, lorsqu'il venait de naître, fut recueilli par la fille du roi dans une corbeille de jonc, laquelle, vile et souillée de fange au dehors, renfermait un trèsbel enfant : symbole expressif de la loi que lui-même promulgua dans la suite, laquelle semble offrir dans certains détails une apparence de superstition, et contient d'admirables mystères. Si tout, au témoignage de saint Paul, le grand docteur de l'Eglise, arrivait aux Juifs en figure, il s'ensuit que la loi ancienne est le type de la nouvelle, et que ce qui semble se rapporter au corps dans la première se rapporte à l'âme dans la seconde. Donnons quelques exemples. Lorsque la loi défend à tout Israélite de manger de la chair de porc, elle a pour but d'empêcher l'homme de se vautrer, comme cet immonde animal, dans la boue des voluptés charnelles. Lorsqu'elle interdit de manger de la chair de l'aigle et du vautour, qui vivent de rapine, elle nous défend d'être sanguinaires et avares, et d'envahir le patrimoine du pauvre et de l'orphelin. Lorsqu'elle dit : « Tu ne heras pas la bouche au bœuf qui foule le grain dans l'aire , non alligabis os bovi trituranti, elle nous avertit de ne pas priver le mercenaire du salaire dû à son travail. Lorsqu'elle dit : « Tu ne porteras point de vêtement tissu à la fois de laine et de Hn , » c'est comme si elle disait : Bannis l'artifice et la duplicité ; que ton visage soit d'accord avec tes sentiments. Lorsqu'elle dit : « Tu ne feras pas cuire le chevreau dans le lait de sa mère, » non caques hœdwn in lacté matris siiœ, c'est comme si elle disait : N'ajoute pas à la douleur du malhem'eux, au deuil de l'affligé. Enfin lorsqu'elle dit : « Tu ne mettras point dans ton champ deux semences différentes, » ce précepte revient à la maxime de l'Evangile : « Nul ne peut servir

deux maîtres; vous ne pouvez servir Dieu et Mammon. » Il faut interpréter de même la plupart des autres prescriptions, et les ramener soit aux mystères de Jésus-Christ, soit à la pratique de la vie chrétienne.

Dans le sacrifice du lépreux, les deux oiseaux qu'il doit offrir après sa guérison signifient les deux parties qui composent l'homme, la chair et l'esprit. Pourquoi, de ces deux passereaux, faut-il immoler l'un, la tête violemment retournée en arrière sur le cou, et mettre l'autre en liberté? Parce que, pour bien régler notre vie, nous devons immoler en sacrifice au Seigneur une partie de nous-mêmes, la chair, et donner à l'autre, à l'esprit, un libre essor vers le ciel. Telles sont les deux choses qui constituent la vie chrétienne. Tâchons de découvrir, par l'étude attentive de tous les rites de ce sacrifice, comment nous pourrons arriver à cette perfection.

D'abord nous immolons notre chair, lorsque nous accomplissons le précepte de l'Apôtre : « Je vous conjure, mes frères, par la miséricorde de Dieu, de lui offrir vos corps comme une hostie vivante, sainte et agréable à ses yeux, pour lui rendre un culte raisonnable, » obsecro vos, fratres, per misericordiam Dei, ut exhibeatis corpora vestra hostiain viventein, sanctam, Deo placentem, rationabiîe obsequium vestrum, Piom. xii, i : c'est-à-dire quand, pour l'amour de Dieu, nous mortifions notre chair pour l'empêcher de s'amollir dans les délices, de se porter avec violence à ce qui est charnel, de se gonfler dans le luxe et le faste, de se fortifier contre l'esprit et de jeter par terre son cavalier. Nous devons toutefois nous renfermer dans de justes limites, affaibhr la chair, non la briser tout-à-fait. C'est là le sacrifice raisonnable indiqué par le rite du sacrifice prescrit au lépreux, où la loi ordonne d'immoler la victime de telle sorte que le sang coule sans que la tête soit détachée du tronc, mais seulement retournée en arrière sur le cou. Ainsi, à l'exemple et selon la parole de l'Apôtre : « Nous serons châtiés, mais non jusqu'à être tués, » castigatij non mortificati, II Cor. vi, 9, c'est-^-dire, nous macérerons notre chair, nous ne la détruirons pas. Ce n'est pas seulement la chair qu'il faut immoler, c'est encore et sm'tout les

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passions de la chair et les mouvements désordonnés qui en proviennent. Le même Apôtre nous le recommande dans son épître aux Coldssiens : « Faites mourir, dit-il, les membres de l'homme terrestre qui est en vous, la fornication, l'impureté^ les abominations, les mauvais désirs et l'avarice, qui est une idolâtrie. » Mortificate membra vestra qux simt super terram : fornicationem, immunditiam, libidinem, concupiscentiam malam et avaritiam, quse est simidacrorum servitus. Coloss. ni, 5. De même que les vignerons ont coutume de couper les rameaux de la vigne quand ils croissent et s'allongent outre mesure, ainsi nous devons, armés de la crainte de Dieu, retrancher nos désirs violents et déréglés, pour ne pas devenir un bois inculte et inutile, semblables aux païens qui, dit le même Apôtre, « se sont adonnés à toutes les œuvres impures et à l'avarice. » Voilà pourquoi le Seigneur avait fait une loi qui ordonnait aux Israélites d'émonder leurs arbres, et déclarait impurs tous les fruits nés sur des arbres que le fer n'avait pas touchés. Est-ce que Dieu prendrait un tel souci des arbres? Non, sans doute, mais tout cela « a été écrit pour nous » avertir de l'obligation où nous sommes de retrancher nos affections et nos désirs déréglés, si nous voulons produire les fruits mûrs des bonnes œuvres.

Tel est donc le principal devoir du chrétien, tel est l'objet de sa constante sollicitude, la matière de ses combats continuels : mortifier l'homme extérieur. Nous sommes entourés d'ennemis si acharnés et si infatigables, que nous devons veiller sans cesse et ne marcher que les armes à la main, selon qu'il est écrit au livre des Cantiques : « Chacun d'eux ^ l'épée au côté, à cause des alarmes de la nuit. » Uniuscvjusque cnsis super fémur suum propter timorés nocturnos. Cant. ni, 8. Nous n'avons pas d'autre moyen d'offrir le sacrifice de la justice, sacrificium justitise, Ps. IV, 6, qu'en exterminant les ennemis de la justice, c'est-à-dire los mouvements honteux des passions qui infestent notre àme. iiCs philosophes eux-mêmes ont parfaitement connu cette obligation, et Platon, le plus grand de tous, affirme que la vie du sage n'est pas autre chose que la méditation de la mort. En effet, le principal devoir du sage est de contenir les mouvements et les

passions de son cœur^, afin que, la chair étant domptée de la même manière, l'homme, vainqueur de la partie inférieure de soi-même, Aive de la vie supérieure et divine. Comprenant que ces deux parties de l'homme, l'une terrestre et l'autre céleste, sont non-seulement dissemblables, mais encore opposées et contraires, au point que l'une ne peut dominer sans que l'autre soit esclave, que l'une ne peut avoir de force et de vigueur sans que l'autre soit faible et comme anéantie, Platon enseigne que nous devons nous appliquer à éteindre autant qu'il est possible la partie la plus vile de nous-mêmes, à nous dépouiller en quelque sorte de la chair et à passer à l'état de nature spirituelle, afin de vivre par l'esprit et de confier à l'esprit les rênes de notre vie. C'est là ce qu'il nomme méditation de la mort, et ce que les écrivains ecclésiastiques appellent mortification, vertu dont l'office est de combattre et de détruire les mauvaises tendances de notre cœur. Sur ceux qui négligent ce soin tombe la malédiction du Prophète : « JMaudit soit, dit-il, celui qui retient son épée et qui l'empêche de verser le sang.» Maledictus qui prohibet gladium siiwn a sanguine. Jerem. xlviit, 10. Chaque fois donc que vous résistez ainsi à vos passions, et que, armés de ce glaive spirituel, vous versez mystiquement le sang pour Dieu, vous immolez en sacrifice, selon le rite prescrit par la loi, non pas un passereau, mais vous-mêmes, et cet holocauste l'emporte autant sur tous les autres que l'homme est supérieur à ce qu'il possède.

Je comprends, direz-vous, que ce sacrifice est agréable à Dieu; mais aussi qu'il est difficile! Car nous sommes très-attachés à cette chair, dont il nous faut extirper les passions, et cela ne saurait se faire sans un violent et douloureux effort. — Je l'avoue; mais la loi elle-même semble avoir voulu nous frayer le chemin et nous inspirer le courage nécessaire, lorsqu'elle ordonne d'immoler la victime dans un vaisseau de terre et sur des eaux vives, c'est-à-dire qui coulent comme celles d'un fleuve. Que signifie cette étrange cérémonie? Car le bon sens indique que cette loi de Dieu renferme quelque signification cachée et mystérieuse. Le vaisseau de terre figure la fragilité de notre corps, et les eaux vives le cours rapide de notre vie. Quoi de plus fragile, en effet,

qu'un vase formé de terre et de boue, et quel symbole plus convenable' de la fragilité de notre corps ? Et ces eaux de fontaine ou de fleuve, coulant sans cesse et ne se reposant jamais, ne sont-elles pas la vive image de notre vie, qui se rapproche de sa fin par un mouvement continuel que rien ne saurait arrêter? Aussi vivre, pour nous, ce n'est pas vivre, mais défaillir tous les jours. Autant vous avez d'années, dit saint Augustin, autant vous en avez perdu. La mort n'est jamais éloignée; elle nous suit de près, et enlève à chaque instant une portion de notre vie. C'est une folie do penser qu'elle s'approche de nous pour la première fois à l'heure de la mort, et de ne pas l'apercevoir lorsque chaque jour elle nous ronge et nous consume. Cette considération est un aiguillon puissant pour nous porter à mortifier notre chair. Comment ferais-je de ma chair une maîtresse, un Dieu de mon ventre, lorsque je sais que demain peut-être ils seront changés en fumier? Comment nomTirais-je avec délicatesse mon ennemi, et fournirais-je des aliments au foyer de mes passions, moi qui m'achemine chaque jour et m'avance sans cesse vers le tribunal du souverain Juge? Celui donc qui méditera attentivement ces deux choses, la fragilité et la brièveté de la vie, comprendra que tout ce qui brille dans le monde est caduc, fragile, fugitif, et par conséquent méprisable, et qu'il ne faut s'attacher qu'aux choses célestes et immortelles. Si, persuadés par ces considérations, nous crucifions notre chair avec ses vices et ses concupiscences, nous aurons immolé l'un des deux passereaux dans un vaisseau de terre sur des eaux courantes.

L'autre passereau ne devait pas être offert en sacrifice, mais être mis en liberté, toutefois après avoir été arrosé du sang du passereau immolé. Nous avons dit plus haut qu'il faut voir ici le symbole de l'esprit, qui, libre des affections de la chair, s'élève vers le ciel sur les ailes de la prière et de la contemplation. Car elles conviennent à un grand nombre ces paroles du Prophète : « Ses souillures ont paru sm" ses pieds, et elle ne s'est point

souvenue de sa fin, » sordes ejus in pedibus ejus, nec recordata est finis sui, Thren. i, 9, c'est-à-dire, il en est beaucoup qui, oublieux du céleste héritage pour lequel le Seigneur les a créés dans sa miséricorde, ont arrêté dans les souillures des choses terrestres les pieds de désirs grossiers et charnels. Hommes de la terre, ils parlent de la terre, ils pensent à la terre, ils n'ont à l'esprit que des préoccupations terrestres. En quoi ils me paraissent semblables, je ne dis pas aux serpents condamnés à manger la terre, mais à certains animaux qui, plus vils encore et privés de mouvement, restent constamment attachés au sol. De même que ces animaux sont collés à la terre et ne s'en détachent jamais, parce qu'ils ne peuvent se mouvoir, ainsi un grand nombre d'hommes sont tellement épris d'amour pour les choses terrestres, que rien ne peut étouffer en eux cet amour, ni les avertissements de l'Eglise, ni les menaces et les promesses de Dieu, ni ses châtiments et ses bienfaits. Ce ne sont pas seulement leurs yeux, comme ceux dont parle le Prophète royal, mais toutes les facultés de leur âme qu'ils tiennent obstinément abaissés vers la terre. Oculos suos statuerunt declinare in terram. Ps. xvi, H.

La loi dont nous parlons, qui ordonnait de mettre en liberté l'un des deux passereaux, nous avertit de renoncer à cet amour vil et grossier. Nous nous acquittons de ce devoir lorsque, arrachant notre âme à cet abaissement, nous relevons vers la céleste patrie, et la fixons dans l'amour des choses divines; lorsque nous repassons dans notre mémoire les bienfaits et les promesses de Dieu ; lorsque nous omTons la bouche de notre cœur pour nous abreuver des eaux de la fontaine de vie; lorsque, de cette vallée de larmes, nous disposons des degrés dans notre cœur pour monter plus haut; lorsque nous prenons'notre essor, comme l'aigle, qui place son nid sur les hauteurs ; lorsque nous commençons à nous demander par qui et pour quelle fin nous avons reçu l'existence, et quel sort nous attend après la vie présente ; lorsqu'enfm nous pouvons dire avec le Prophète : « J'ai levé les yeux vers les montagnes, d'où me viendra le secours, » îevavi oculos meos ad 7)iontcs unde veniet auxilium mihi, Ps. cxx, 1, afin que, fortifiés par ce secours, nous puissions triompher de nos ennemis, mettre un

TREIZIÈME DIMANCHE Al>RÈS LA PENTECOTE, SEHM. II. 50f frein à nos passions, soumettre la chair à l'esprit , et garder les saintes lois du Seigneur. Car il est écrit : « Celui qui observe la loi, mi^ltiplie ses prières, » qui conservât legem, multiplicat orationem (Vulg. oblationem), Eccli. xxxv, d. La loi s'observe avec le secours de la grâce divine, et la grâce s'obtient par la prière. Je vous conjure donc instamment, mes frères, de mettre en liberté ce passereau, c'est-à-dire, de donner l'essor à votre âme et de l'élever par la prière et de saintes méditations pendant les heures que la piété consacre chaque jour à ces exercices.

Mais pourquoi le passereau libre devait-il être teint du sang du passereau immolé? car toutes les prescriptions de cette loi ont été dictées par une souveraine sagesse. Pour le comprendre, il faut savoir que l'on distingue un double essor de l'âme , l'un pratiqué par les philosophes, et l'autre propre aux disciples de Jésus-Christ. Les philosophes aussi contemplaient les choses célestes et divines; ils ont même enseigné que le bonheur de l'homme consistait dans cette contemplation; mais ils ne se proposaient par là que de goûter une sorte de plaisir et de noble jouissance, sans avoir en vue la croix et la mortification de la chair ; et ainsi ils étaient attirés à cet exercice, non par l'amour de Dieu, mais par l'amour d'eux-mêmes. Mais nous qui sommes chrétiens, qui adorons Jésus crucifié, et nous efforçons d'arriver par la croix à son royaume, nous nous proposons une fin toute différente dans ce vol de l'âme. Nous ne nous cherchons pas nous-mêmes, mais nous cherchons Jésus-Christ; non la jouissance, mais la croix; non le plaisir, mais la mortification de la chair : voilà pourquoi le sang doit arroser nos ailes, parce qu'elles nous emportent moins vers notre plaisir que vers la croix, parlons sans figure. Que la douceur et la suavité que nous goûtons dans la contemplation nous donnent force et courage pour porter le fardeau de la loi divine et pour combattre nos passions. Toutes les fois que le Seigneur réjouit et console les pieux fidèles qui s'élèvent ainsi vers lui , il les dispose, il les arme pour le travail et la lutte ; et plus ils sont nbreuvés de délices, plus ils sont forts contre les séductions et les attraits du monde. De même que les médecins, avant de présenter au malade un remède amer, le recouvrent de miel ou de

502 SERMOiNS POUR LE PROPRE DU TEMPS.

sucre, ainsi le Médecin céleste attire à lui les pieux fidèles par les délices de la charité, pour les éprouver ensuite par les travaux et les combats.

Concluons, mes frères^ que nous devons joindre l'amour de la mortification à l'amour de la prière, afin d'offrir au Seigneur les deux passereaux suivant le mode prescrit par la loi. Avec le secours de la prière, la mortification de nos passions nous deviendra plus facile. C'est ce que ne font pas certains chrétiens, que l'on pourrait appeler des épicuriens spirituels, lesquels, remplissant ce devoir à la manière des philosophes, cherchent dans la contemplation moins la croix de Jésus-Christ que leur propre jouissance. Ils s'exposent par là à se laisser prendre aux ruses et aux pièges de notre antique ennemi : les délices qu'ils goûtent leur font croire qu'ils sont quelque chose, lorsqu'en réahté ils ne sont rien, ne faisant que suivre leur attrait naturel et leur volonté propre.

Achevons d'étudier les autres mystères cachés sous Técorce de cette loi. Elle ordonne ensuite que le lépreux soit arrosé sept fois du sang du passereau immolé, et cela avec une tige d'hysope attachée à un rameau de cèdre par un fil d'écarlate teinte deux fois. Chacune de ces circonstances renferme un sens mystérieux. L'hysope, jointe au cèdre, c'est-à-dire un humble arbuste uni au roi des forêts, qu'est-ce autre chose que l'union en Jésus-Christ de la nature divine et de la nature hmnaine? L'écarlate deux fois teinte qui attache l'hysope au cèdre, n'est-ce pas la double charité de Jésus-Christ pour son Père et pour les hommes? C'est ce double amour qui l'a fait s'unir à la nature humaine ; aucune autre cause n'aurait pu accomplir un si grand mystère. Ainsi l'hysope avec laquelle on aspergeait autrefois les lépreux, c'est celui dont saint Jean dit dans son Apocalypse : « Il nous a aimés et il a lavé nos péchés dans son sang. » Qui dilexit nos, et lavit nos a peccatis nostris in sanguine suo. Apoc. i, 5. Le Prophète royal, coupable d'un grand crime, demandait instamment à être pui'iûé par laspersion de celte hysope : « Vous m'arroserez avec

î'hysope, disait-il, et je serai purifié; vous me laverez, et je deviendrai plus blanc que la neige. » Asperges me hyssopo, et mundahor; lavabis me, et super nivem dealbahor. Ps. l, 9. Il savait bien , ce pieux roi , que ce qui purifie les hommes de la lèpre du péché, ce n'est point une tige d'hysope, mais Jésus-Christ dont elle est la figure.

Pourquoi l'hysope devait-elle être teinte du sang du passereau immolé avant que le prêtre fît les aspersions sur le lépreux? Cette circonstance, mes frères, va mettre dans tout son jour un des dogmes principaux de la foi chrétienne. Pour le bien comprendre, vous saurez qu'il y eut dans l'Eglise des hérétiques qui affirmaient que, par le seul mérite de nos bonnes œuvres, et sans les mérites de Jésus-Christ, nous méritions le salut éternel : tels furent les pélagiens, qui attribuaient le salut non aux mérites de Jésus-Christ, mais aux œuvres de l'homme. D'autres hérétiques, au contraire, font si peu de cas de nos mérites, qu'ils soutiennent que toutes nos actions sont des péchés ; d'où ils concluent que les seuls mérites de Jésus-Christ, à l'exclusion de nos bonnes œuvres, nous obtiennent le salut et la gloire de l'immortalité. C'est le propre de l'erreur de s'écarter de la voie moyenne ou royale, et de chercher les extrêmes, ce qui fait qu'elle tombe toujours soit en Charybde, soit en Scylla. Nous en trouvons une figure dans la conduite de Laban envers son gendre {Gen. xxx) : Laban se réserva tous les petits de ses troupeaux qui naîtraient entièrement blancs ou noirs, tandis que Jacob choisit pour lui les agneaux tachetés de diverses couleurs, qui tenaient comme le milieu entre les autres. Evitons ces deux écueils, et tenons-nous également éloignés l'im de l'autre. Ni le seul sang du sacrifice , ni la seule hysope ne suffisait à purifier le lépreux : de même ce n'est pas assez pour nous de nos travaux et de nos mérites, comme le voulaient les pélagiens; ce n'est pas assez non plus des mérites de Jésus-Christ notre Sauveur, comme le soutiennent les liérétiques de nos jours, quoique d'ailleurs ces mérites soient irès- suffisants en eux-mêmes, comme on le voit par le baptême des enfants; mais les deux choses réunies sont nécessaires à notre salut : en d'autres termes, nous devons joindre nos travaux

à ceux de Jésus-Christ, nos œu\Tes à ses œuvres, nos larmes à ses larmes , nos prières à ses prières, notre sang enfin à son sang, c'est-à-dire nos douleurs à ses douleurs. Voilà pourquoi il fallait tremper l'hysope dans le sang du passereau immolé, afm que nous travaillions pour Jésus comme il a travaillé pour nous, nous crucifiions pour lui notre chair comme il a crucifié pour nous la sienne : non que nos œuvres aient par elles-mêmes quelque valeur devant Dieu, mais parce que, grâce à ses mérites, Dieu les juge dignes de la vie éternelle, de telle sorte que Jésus-Christ soit toujours l'auteur de notre salut et de notre rédemption.

Pourquoi fallait-il que le lépreux fût aspergé sept fois? Ce nombre sept figure la vertu des sacrements de la loi nouvelle. Etre aspergé sept fois avec l'hysope indique donc que la vertu de Jésus-Christ, figurée par cette plante, opère et s'exerce dans tous les sacrements. Le lépreux doit être aspergé sept fois, parce que c'est par l'usage et l'efficacité des sept sacrements que l'homme arrive au salut et l'âme à la justice. Cette cérémonie symbolique nous avertit donc, mes frères, que si nous voulons acquérir et conserver l'innocence, il nous faut aller souvent et pieusement puiser à ces sources de la grâce, afin d'avoir part aux mérites de la passion de Jésus-Christ, où se trouve pour nous le salut, la vie et la résurrection.

Pourquoi le lépreux devait-il raser tout le poil de son corps? Le poil du corps naît de la surabondance des humeurs; si les humeurs sont corrompues, elles lui communiquent une influence mauvaise. Ce rit ne signifie-t-il pas que nous devons dépouiller le vieil homme avec tous ses actes, et revêtir le nouveau, qui est créé selon Dieu dans une justice et une sainteté véritables? Ephes. IV, 2 L Tâchons de retrancher, autant qu'il se peut, tout reste du notre ancienne vie , alors que la lèpre nous couvrait de ses souillures; quoique tout ne soit pas à détester d'une manière générale, tout doit nous être suspect, tout exige de la vigilance et des précautions.

Enfin, pourquoi fallait-il que le lépreux lavât son vêtement? De peur, sans doute, qu'un vêtement souillé ne lit reparaître le mal. Telle est la première réponse qui se présente; mais cette

QUATORZIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. L 505 prescription nous avertit en même temps d'éviter avec soin les occasions de nos fautes si nous ne voulons pas y retomber bientôt. Tout fidèle qui désire sincèrement conserver l'innocence n'a guère moins d'horreur pour les occasions du péché que pour le péché lui-même. De cette manière, purifié de la tache de ses anciennes iniquités, il méritera d'être admis dans cette cité du ciel, où n'entre rien d'impur, ni de souillé, où l'Auteur de toute pureté et de toute sainteté, dans la compagnie des âmes qui ont puisé en lui comme à leur source les dons de la grâce, vit et règne dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

PREMIER SERMON

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