‹ uvres complètes de Louis de Grenade (volume 2)Chapitre 18 sur 21 · POUR LE · texte numérisé non relu

POUR LE

EXPLICATION DE l'éVANGILE.

Quœrite primum regnum Dei et justiliam ejus, et hcec omnia adjicientur vohis.

Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice , et tout cela vous sera donné par surcroit. Matth. "vi, 33.

Parmi tous les noms que le prophète Isaïe donne au Sauveur du monde pour faire comprendre aux hommes sa dignité et sa glpire, un des plus célèbres est celui de conseiller, parce que Jésus-Christ, lors de sa venue en ce monde, devait apporter aux hommes les conseils les plus saiutaires. Et c'est un admirable conseil, en effet, que celui que nous trouvons dans les paroles de mon texte et dans tout l'évangile de ce dimanche ; l'homme qui l'embrassera de toute son âme avec une foi entière, qu'il sache qu'il a acquis toutes les richesses des rois, et plus encore. Car les richesses et les biens de la terre, quelque grands qu'ils soient, laissent l'âme en proie à beaucoup de soucis, de troubles et d'angoisses, la vie agitée de toutes sortes d'inquiétudes et de craintes chimériques; mais l'Ange du grand conseil s'efforce, dans l'évan-

gile d'aujourd'hui, de nous délivrer de ces maux, c'est-à-dire de nous rendre heureux et semblables à Dieu même , qui vit dans une souveraine béatitude, au sein d'une paix et d'une tranquillité inaltérables. Aussi n'est-ce pas seulement l'amour de Dieu , mais encore l'amour de nous-mêmes ; n'est-ce pas seulement la grâce, mais aussi la nature; n'est-ce pas seulement l'espérance des biens futurs, mais la jouissance présente des avantages les plus considérables, qui nous presse d'embrasser cette leçon de la divine Sagesse. Et parce que l'avarice est la source de nos soucis et de nos inquiétudes, le Maître céleste, dans notre évangile, nous détourne aussi de ce vice, afin de frapper du même coup et la mère et la fille. Comme toutes ses paroles respirent je ne sais quelle douceur et quelle suavité, en même temps qu'elles mettent sous nos yeux le soin paternel que Dieu prend, non-seulement de ses créatures les plus élevées, mais encore des plus petites et des plus humbles, je ,veux vous rapporter le passage en entier par une simple lecture, avant de l'expliquer dans la suite de mon discours. Cet évangile est un fragment détaché du sermon sur la montagne, où l'on trouve les règles de la perfection chrétienne tracées avec une justesse, une clarté qui révèle une main divine. a Nul ne peut servir deux maîtres : car ou il haïra l'un et aimera l'autre, ou il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon, » et le reste jusqu'à la fin. — Ave, Maria.

Les paroles de mon texte expriment clairement ce que notre Seigneur a principalement en vue dans l'évangile de ce dimanche. 11 veut que nous menions une vie paisible et tranquille, exempte des pénibles soucis des choses terrestres , et uniquement préoccupés de la pureté de notre conscience. Et parce que l'avarice , d'où les autres yices déoulent, est spécialement la source de tout souci et de toute inquiétude, il s'efforce de l'extirper de notre âme, afin que la racine n'existant plus, les rejetons meurent avec elle. Les Grecs avaient donné à cette passion le nom trèsjuste de métropole des vices, parce qu'elle est comme le rendezvous de tous les vices, et aue chacun d'eux la sert à sa manière.

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Le Maître céleste, sachant donc que l'avarice est la source de tous les vices et de tous les soucis, met tout en œuvre dans son Evangile, et particulièrement dans la leçon de ce dimanche, pour nous en détourner, afin que nous menions une vie exempte à la fois des souillures du péché et des vaines sollicitudes. « Nul, dit-il, ne peut servir deux maîtres : ou il haïra l'un et aimera l'autre, ou il s'attachera à l'un et méprisera l'autre, » Lorsque deux maîtres ont une conduite et un caractère tout différents , comment serait-il possible de les servir avec le même zèle et la même obéissance? Si l'un commande de se taire et l'autre de parler, l'un de pleurer et l'autre de rire, l'un de s'appliquer au travail et l'autre de jouer et de ne rien faire, comment accomplir en même temps des ordres si opposés? Or, que Dieu et Mammon, c'est-à-dire la passion des richesses, soient contraires l'un à l'autre, c'est ce que démontrent les ordres opposés qu'ils donnent. L'un est libéral, l'autre avare; l'un est miséricordieux, l'autre cruel; l'un commande de répandre et d'épancher, l'autre de serrer et de garder; l'un apprend à donner, l'autre à dépouiller; l'un veut que nous vivions pour tous les hommes, l'autre pour nous seuls; l'un, méprisant les choses de la terre, n'attache de prix qu'à la vertu, l'autre, estimant peu tout le reste, ne recherche que l'argent; l'un, comme l'aigle, prenant son essor vers les hauteurs, habite dans le ciel, l'autre, comme le serpent, rampe et mange la terre tous les jours; l'un, enfin, nous aiguillonne sans cesse pour le bien, l'autre nous pousse continuellement au mal : voilà pourquoi ce dernier est appelé ailleurs par Jésus-Christ : « Mammon d'iniquité. » C'est donc avec raison que notre Seigneur dit ici : « "^us ne pouvez servir Dieu et Mammon. »

Remarquez la justesse du mot servir : servir l'argent est tout autre chose que le posséder. Le maître possède, l'esclave sert. Qu'est-ce donc qui change en esclave le maître libre? L'amour immodéré de l'argent. Ce qui enchaîne le plus fortement le cœur, c'est l'affection et l'amour qu'il a pour une chose. De là ces paroles de Jésus-Christ : « Où est ton trésor, là aussi est ton cœur. » Ubiest thésaurus tuus, ibi est et cor tuum. Matth. vi, 21.

Le trésor de l'avare étant l'argent, là aussi est son cœur, là ses soucis et ses pensées, là ses désirs, là sa suprême félicité. Comment donc se reposera-t-il en Dieu seul, comment l'aimerat-il de tout son cœur, celui qui est tout entier à l'amour de l'argent? Cet homme ne possède pas son argent, il le sert; il n'est pas le maître de ses richesses, il en est l'esclave. Ainsi s'exprime le Prophète royal dans ce passage : « Ils ont dormi leur sommeil, les hommes des richesses, et ils n'ont plus rien trouvé dans leurs mains. » Dormierunt somnum suum, et nihil invenerunt viri divitiarum in manibus suis. Ps. lxxv, 6. C'est avec raison qu'il dit : Les hommes des richesses , et non : Les richesses des hommes, pour marquer qu'ils n'en sont pas les maîtres, mais les esclaves, des esclaves appliqués uniquement à acquérir et à entasser de l'argent, auquel souvent ils n'osent même pas toucher. Pour épargner leurs richesses, ils ne s'épargnent pas eux-mêmes; ils ont plus de souci de leur argent que de leur propre vie; cruels et inhumains pour eux-mêmes, tendres pour leur argent. L'Apôtre va jusqu'à les appeler adorateurs des idoles, parce que, pour amasser des richesses , ils ne craignent pas de transgresser les lois de Dieu {Epkes. v). C'est donc avec une souveraine sagesse que notre Seigneur dit : « Vous ne pouvez servir Dieu et j\Iammon. »

Mais, dira quelqu'un, que voulez-vous que fasse celui qui a une famille à nourrir, une épouse, des enfants à entretenir, si vous lui ôtez cette sollicitude qui, comme un aiguillon salutaire , pousse l'homme à rechercher à force de soin et de travail les choses dont il a besoin pour remplir ce devoir? Je ne nie pas, mes frères, qu'au milieu des occupations et des embarras qui nous viennent du dehors, nous ne puissions, par un bienfait particulier de Dieu, conserver la paix et la tranquillité de l'àme, et ne pas ressentir la pointe des soucis matériels. Néanmoins, le Médecin céleste s'efforce de guérir cette blessure de notre cœur, et nous offre dans cet évangile les remèdes les plus efficaces, pour que , bannissant toute sollicitude excessive , nous conser\ions la paix intérieure.

Ces remèdes toutefois s'adressent, non à tous les hommes en

QUATOBZIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. I. 509 général, mais à ceux qui, remplis de l'Esprit divin, sont justement appelés enfants de Dieu. C'est ce qu'insinue le Sauveur dans l'Evangile , lorsqu'il dit : « Votre Père céleste sait que vous avez besoin de ces choses. » Scit enim Pater vester quia his omnibus indigetis. Matth. vi, 32. C'est donc aux enfants de Dieu, à tous ceux qui cherchent le royaume de Dieu et la justice qui nous y conduit , que notre Seigneur commande de bannir toute soUicitude , et de regarder Dieu comme un père qui prend de ses enfants un soin plus que paternel. Les saintes Ecritures célèbrent à chaque page cette providence si tendre et si attentive : « J'ai été jeune, et je suis vieux, dit le Prophète royal, mais je n'ai point encore vu que le juste ait été abandonné, ni que sa race ait cherché du i^aîn,» junior fui, etenim senui, et non vidi justum derelictum, nec semen ejus quœrens panem, Ps. xxxvi, 25; et ailleurs : « Les riches ont été dans le besoin et ont eu faim, mais pour ceux qui cherchent le Seigneur, ils ne seront privés d'aucun bien, » divites (hebr. leones) eguerunt et esurierunt; inquirentes autem Dominum non ininuentur omni bono. Ps. xxxni, H. Notre Seigneur adresse donc cette recommandation aux pieux fidèles qui ont reçu le nom d'enfants de Dieu. Car le Seigneur dit dans un autre endroit au sujet des méchants : « Je ne serai plus votre pasteur; que ce qui meurt, meure; que ce qui est égorgé, soit égorgé ; et que ceux qui échapperont au carnage se dévorent les uns les autres, » nonpascatn vos : quod moritur, moriatur; et quod succiditiir, succidatur; et reliqui dévorent unusquisque carnem •proximi sui, Zach. xi, 9. —Voyons maintenant par quels raisonnements notre Seigneur s'efforce de nous persuader ce qu'il nous enseigne.

« La vie, dit-il, n'est-elle pas plus que la nourriture, et le corps que le vêtement? » En d'autres termes, celui qui donne le plus, donnera aussi le moins. Il nous apprend ainsi à jeter les yeux sur les principaux bienfaits de Dieu , et à puiser dans ce qu'il a déjà fait pour nous des motifs de confiance pour l'avenir. Telle fut la conduite, tels étaient les sentiments des saints patriarches Abraham, Jacob, David, etc., qui, ayant fait dans l'adversité l'expérience de la paternelie bonté du Seigneur, y recouraient

dans tous leurs dangers d'un cœur joyeux et confiant. A leur exemple, vous aussi, mes frères, aimez à vous rappeler les anciennes miséricordes du Seigneur à votre égard, et que des bienfaits plus grands vous en fassent espérer de moindres. « Est-ce que la vie, dit-il, n'est pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement? » C'est-à-dire, Dieu vous a donné ce corps avec tous ses membres et ses sens divers ; il en a formé les os dans le sein de votre mère ; il vous a donné une âme faite à son image et enrichie des plus riches facultés. Mais ces dons, si grands qu'ils soient, s'effacent devant de plus grands encore. Pour procurer votre salut, cette souveraine et infinie ^lajesté est descendue du trône de sa gloire sur la terre; elle a revêtu la nature humaine, enduré la faim, la soif, le froid, le chaud, la pauvreté, la calomnie, la persécution, les faux témoignages et mille autres épreuves ; enfin, pour nous mériter la vie éternelle, elle a souffert le cruel supplice de la croix ; ce corps et ce sang adorables, qu'elle a immolés pour nous sur le Calvaire, elle nous les donne tous les jours en nourriture et en breuvage, en attendant qu'ils soient dans le ciel notre éternelle récompense. Je vous le demande maintenant, mes frères, croyez- vous, ou ne croyezvous pas que ces bienfaits divins vous aient été accordés? Si vous ne le croyez pas, vous n'êtes pas seulement des ingrats, mais des infidèles. Si vous le croyez, est-il possible, dites-moi, que celui quia fait pour vous de si grandes choses, vous refuse les aliments nécessaires à votre vie, lui qui ne les refuse pas aux animaux? Celui qui s'est donné lui-même à vous, qui n'a épargné ni son corps, ni son sang, ni sa vie, vous refusera-t-il le morceau de pain nécessaire à votre subsistance?

En outre, si vous espérez recevoir de lui les dons si excellents de la grâce et de la gloire, que vous n'échangeriez pas contre l'empire du monde, comment ne vous accorderait-il pas des dons chétifs et de peu de prix qu'il accorde en abondance aux nations infidèles et barbares? Est-il possible que vous attendiez de lui ce qu'il y a de plus grand et de plus précieux, et que vous n'en attendiez pas ce qui est plus petit et de moindre valeur? Ah! craignez que le Seign.*nir ne vous adresse le même reproche quil

faisait autrefois aux enfants d'Israël tremblant de crainte et défiants comme vous : a Jusques à quand ce peuple ne me croirat-il point, après tous les miracles que j'ai faits devant leurs yeux? Car voici déjà dix fois qu'ils me tentent. » Quoiisgue non credent tnihi, in omnibus signis guse feci coram eis? Jam enim per decem vices tentaverunt me. Num. xtv, il. De même que ces hommes étaient bien insensés de ne pas espérer de secours après tant de faveurs éclatantes dont ils avaient été l'objet, ainsi nous manquerions également de raison si^ après avoir reçu du Seigneur de si grandes grâces, nous n'osions pas en espérer de moindres. Telle est, mes frères, la première raison par laquelle notre Seigneur nous exhorte à placer une confiance pleine et entière dans sa paternelle providence, et blâme notre défiance et notre hésitation,

La deuxième raison n*a pas moins de force : « Regardez, dit-il, les oiseaux du ciel; ils ne sèment, ni ne moissonnent, ni ne récueillent dans des greniers, et votre Père céleste les nourrit. Ne valez-vous pas beaucoup plus qu'eux? » Aimable et profonde sagessel Remarquez, je vous prie, quelle multitude d'êtres vivent sur la terre, quelle multitude au sein des mers, quelle multitude dans les plaines de l'air, sans parler des vermisseaux et des insectes sans nombre qui se trouvent partout. Si l'on peut à peine compter les espèces, que dire des individus? Or, tous ces animaux sont vivants, et il leur faut une nourritm'e appropriée à leur existence et à leur nature. Et cependant, quelque nombreux qu'ils soient, ils trouvent tous leur aliment; aucun ne meurt de faim. Et c'est ici que briUe avec éclat la sagesse de la divine providence. Rien de plus varié que la nourriture qui convient à tous ces êtres; mais aussi chaque animal a reçu de Dieu l'adresse, la vigueur, les armes nécessaires pour se la procurer, les uns par la force, d'autres par la ruse, d'autres enfin en dressant à leur proie des pièges et des embûches. A quoi bon rappeler ici la prudence de la fourmi, l'industrie des abeilles, le fil merveilleux du ver-à-soie, la toile de l'araignée, qui prend les mouches dans

ses rets et se nourrit de leur sang. Plus ces animaux sont petits, plus ils manifestent avec éclat la sagesse et la puissance de la providence divine^, qui a mis dans de si petits êtres tant d'industrie, tant de ruse, tant d'intelligence. Aussi cette considération figure-t-elle parmi toutes les preuves que nos saints Livres apportent de la providence et de la sagesse de Dieu : « Qui donc, dit le Seigneur, prépare au corbeau sa pâture, quand ses petits crient vers Dieu et errent çà et là pressés par la faim? » Quis prreparat corvo escam suam, quando pulU ejus clamant ad Deum, vagantes eo quod non habeant cibos? Job. xxxvni, ult. « Il donne aux bêtes, dit le Psalmiste, la nourriture qui leur est propre, et nourrit les petits des corbeaux qui invoquent son secours. » Qui dat jumentis escam ipsorum, et puUis coroorum invocanlibus eum. Ps. cxLVi, 9. Si les petits des corbeaux sont ici spécialement nommés, c'est que la providence prend d'eux un soin tout particulier. Au témoignage d'un interprète, lorsqu'ils n'ont pas encore de plume, ils sont tout blancs, et le père et la mère ne reconnaissant pas en eux de véritables enfants, les abandonnent, Ils crient donc vers Dieu, et la divine providence, qui ne s'endort Jamais , vient à leur secours : elle fait naître dans leur nid de petits vers pour leur servir d'aliment jusqu'à ce que, le neuvième jour étant venu, ils commencent à se couvrir d'un noir plumage qui leur rend l'affection et les soins de leurs parents.-

Puisque la providence ne fait défaut nulle part, pas même dans un chétif animalcule abandonné de ceux qui lui ont donné la vie, quelle injustice de penser qu'elle manque envers l'homme. Si, parmi tous les êtres qui peuplent ce monde inférieur, l'homme est le plus beau et le plus noble, si son front est le seul où Dieu ait gravé son image, s'il est le roi et le seigneur de la création, si tout obéit à son empire, si le Créateur de l'univers a mis à ses pieds la brebis et le bœuf et les animaux des champs, est-il possible que celui qui nourrit les petits des oiseaux et le vermisseau le plus humble, laisse l'homme, son enfant d'adoption, mourir de faim? Un père qui prend soin de la maison de son fils, de ses serviteurs, de ses servantes, de ses troupeaux, refusera-t-il à son fils lui-même le morceau de pain nécessaire à

QUATORZIÈME DIMANCHE APRÈS LA PI-NTECOTE, SERM. I. S 13 sa subsistance? Il est absurde de le supposer. Telle est la seconde raison que le Maître céleste oppose à nos défiances et à nos inquiétudes.

Il en ajoute une autre : « Qui de vous, dit -il, pourrait, à force de sollicitude ajouter à sa taille la hauteur d'une coudée? » Si un homme., arrivé à l'âge mùr, voulait grandir encore, et qu'il fût touiTnenté de ce désir et de ce souci, pourrait-il augmenter sa taille d'une coudée? En aucune manière. La grosseur et la hauteur du corps dépendent non de la sollicitude de l'homme, mais de la volonté et de la providence divine, qui détermine la mesure de nos corps. Dieu, dit la sainte Ecriture, dispose tout avec nombre, poids et mesure, sans que personne puisse s'écarter des règles qu'il a tracées. Le nombre de nos années est soumis aux mêmes lois. « Tu as compté, dit le patriarche Job, les jours de l'homme, tu as posé un terme qu'il ne doit pas franchir. » Constitiiisti tenninos ejus, qui iirxteriri non possunt. Job. xiv, 5. Que veut nous faire entendre notre Seigneur? Que la providence divine s'étend à tout ; que de même qu'aucune sollicitude, aucune industrie ne saurait nous faire dépasser la mesure de notre corps ou le nombre de nos années fixé par Dieu, ainsi la richesse ou la pauvreté dépendent tellement de lui, que nos soucis et nos inquiétudes, s'ils sont contraires aux dispositions de sa providence, sont vains et stériles. Voilà pourquoi les uns arrivent à la fortune presque sans rien faire, d'autres restent pauvres malgré beaucoup de travaux et de fatigues, et l'Ecclésiastique nous apprend qu'il faut en chercher les raisons dans une disposition de la divine providence : « Tel travaille, dit-il,^et se hâte, et souffre beaucoup; mais plus il en fait, moins il s'enrichit. Tel est sans vigueur, sans ressources, prêt à défaillir et dans une pauvreté extrême, et cependant l'œil de Dieu regarde cet homme avec faveur, le tire de son humiliation, l'élève en honneur, et plusieurs le voyant en sont surpris et en rendent gloire à Dieu. » Est homo laboraiis, et festinanSf et dolens, et tanto magis no7i o.bundubit. Est Jwmo marcidtis, egens recuperatione , plus deficiens virtute, abundans paupertate, et oculus Dei respexit illum in hono, et erexit eum ah humilitate ipsius, et exaliavit caput ejus, et mirati sunt m illo

multi, et honoraverunt Deim. Eccli. xi, 41, seq. Par ces paroles, l'Ecrivain sacré nous indique que la richesse dépend de la providence ; il l'enseigne plus expressément encore au verset suivant : « Les biens et les maux, la vie et la mort, la pauvreté et les richesses viennent de Dieu. » Bona etmala, vita et mors, paupertas et honestas a Deo sunt. Ibid. 14. Il ignorait cette philosophie le riche de l'Evangile qui se proposait de détruire ses greniers et d'en construire de plus vastes, pour y mettre ses biens en réserve. Pendant qu'il roulait en son esprit ces folles pensées, il entendit une voix qui lui disait : « Insensé ! cette nuit même on te redemandera ton âme, et ce que tu as amassé, pour qui serat-il? » Stulte, hac nocte répètent a te animam tuam; ea qux parasti cujus erunt? Ainsi la providence divine exerce son empire nonseulement sur la mesure de noLie corps et les années de notre vie, mais encore sur la richesse et la pauvreté. Ceux qui refuseraient de croire cette vérité me paraissent imiter la folie et l'infidélité de ces païens qui, défaits sur les montagnes par les Israélites, dirent : « Les dieux des montagnes sont leurs dieux, et c'est pour cela qu'ils nous ont vaincus ; il vaut mieux que nous combattions contre eux dans la campagne, et nous les vaincrons. » DU montium sunt dii eoruni; sed melius est ut pugnemus contra eos in cainpestribus, et obtinebimus eos. III Reg. xx, 23. Ils sont dans la même erreur ceux qui soumettent une chose à la divine providence et lui en retirent une autre, tandis qu'elle tient sous son empire et dirige tout, jusque-là qu'il ne tombe pas un passereau dans le filet de l'oiseleur sans la permission du Père céleste. Accordons que vous puissiez sans le secours de Dieu acquérir les biens de la fortune. Mais cette inquiétude, ces angoisses, ces nuits sans sommeil, ces soucis qui déchirent votre cœur et empoisonnent votre existence, de quelle utihté sont-ils pour vous enrichir? Le travail, l'industrie, le génie et la bénédiction de Dieu, voilà des moyens féconds, efficaces; mais à quoi peuvent servir cette inquiétude fiévreuse, ces soucis qui vous dévorent? Ainsi, dans ce passage, ce n'est point le travail, c'est la sollicitude inquiète que Dieu condamne. Je dis la sollicitude inquiète, c'est-à-dire celle qui a son principe dans la défiance et le manqnn

de foi, et qui fait que l'homme compte plus sur lui-même et sur son habileté que sur la providence de Dieu. A Dieu ne plaise que des hommes mous et paresseux s'autorisent de notre Evangile pour fuir le travail et se livrer à l'oisiveté, puisque le Prophète royal appelle heureux ceux qui mangent le fruit des travaux de leurs mains, labores manuum tuaruni quia manducahis, beatus es, et bene tibi erit, Ps. cxxvn, 2, et que l'Apôtre nous exhorte à travailler, afin de suffire à nos besoins et à ceux des pauvres. Notre Seigneur nous commande donc uniquement de bannir toute sollicitude qui trouble l'àme et la détourne de lui, parce qu'elle est aussi impuissante à nous procurer la richesse qu'à augmenter notre taille.

Qu'avons-nous à faire pour triompher de cette sollicitude qui a jeté ses racines jusqu'au fond de nos âmes? Ecoutons le Prince des apôtres nous exhortant à confier à Dieu tous nos soucis , « parce que, dit-il, il a soin de vous, » quoniam ipsi cura est de vobis. I Petr, v, 7. Ecoutons le Prophète royal : « Jetez^, dit-il, dans le sein de Dieu le soin de tout ce qui vous regarde. » Jacta super Dominum curam tuam. Ps. ov, 23. C'est en prononçant ce verset que saint François d'Assise envoyait ses frères demander l'aumône, assuré que la miséricorde de Dieu ne leur ferait pas défaut sur leur route. Après avoir entendu ces deux voix éloquentes, et il y en a beaucoup d'autres, rendre ce glorieux témoignage à la providence divine, nous exhorter à la confiance, à bannir toute vaine sollicitude , proclamer que Dieu prend soin de nous, s'inquiète pom' nous, qui de vous, pieux fidèles, car c'est à vous que je parle, qui de vous oserait s'abandonner à la défiance et à la crainte, douter de la providence divine? Croyezvous le mystère inelTable de l'adorable Trinité? — Je le crois, dites-vous. — Pourquoi? — Parce que la sainte Ecriture l'atteste. — Eh bieni la même Ecritm'e proclame en mille endroits que Dieu prend de ses serviteurs un soin paternel et leur porte le plus tendre intérêt. Pourquoi, de deux témoignages qui sont également la pure expression de la parole de Dieu, admettezvous l'un et rejetez-vous l'autre?

Le Sauveur continue d'énumérer les motifs qui doivent vous

bl6 SERMONS POUR LE PROPRE DU TEMPS.

inspirer la confiance : a Et le vêtement, dit-il, pourquoi vous en inquiétez- vous? Considérez les lis des champs, comment ils croissent : ils ne travaillent ni ne filent ; et cependant je vous dis que Salomon même, dans toute sa gloire, n'était pas vêtu comme l'un d'eux. » Cette raison est claire par elle-même, et notre Seigneur en tire aussitôt la conséquence : « Que si Dieu revêt ainsi l'herbe des champs, qui est aujourd'hui, et demain sera jetée dans le four, combien plus le fera-t-il pour vous, gens de peu de foi? » L'Auteur de la nature, vous le savez, n'a donné cette beauté au lis et aux autres fleurs que pour réjouir le regard de l'homme. Si donc il a daigné s'occuper d'offrir à nos yeux un spectacle agréable, néghgera-t-il le soin bien plus nécessaire de vêtir nos corps ?

Ces motifs seraient bien suffisants pour donner à notre confiance un fondement solide; mais le Maître céleste, qui connaît notre infirmité, en ajoute de nouveaux : « Ne vous mettez point en peine, disant : Que mangerons-nous, ou que boirons-nous, ou de quoi nous vêtirons- nous? Car ce sont les Gentils qui s'inquiètent de toutes ces choses. » Quelle force dans ce dernier trait, où le Sauveur nous enseigne que la condition des fidèles est bien différente de celle des infidèles ! Un infidèle ou bien ne croit pas en Dieu, ou bien s'imagine que, n'ayant pas le moindre souci des hommeS;, Dieu ne s'occupe pas de ce qui nous regarde. Telle était l'opinion de ceux qui reléguaient dans les régions du pôle des dieux indifférents à nos besoins. Un grand nombre adoraient de muets simulacres de bois eu de pierre, dont le Prophète royal parle ainsi : « Les idoles des nations sont de l'argent et de l'or, et les ouvrages de la main des hommes. Elles ont une bouche et ne parlent point; elles ont des yeux et né voient point, etc. » Simiilacra gentiiim argentum et aurum, opéra manuum hominum. Os habent, et non loquentur; oculos hahent, et non videbunt. Ps. cxui, 12, J3. Quelle confiance peuvent inspirer à leurs adorateurs des divinités aveugles, sourdes et immuables, qui ne peuvent secourir personne? Combien sont différents les sentiments du

chrétien sur la providence de Dieu ! Il sait tout ce que la foi nous enseigne sur la création et le gouvernement de ce monde. Il sait ce chant du Prophète : « Je me suis rendu comme le père nourricier d'Ephraïm ; je les portais entre mes bras , et ils n'ont pas compris que c'était moi qui avait soin d'eux. » Et ego quasi nutritius Ephraim, portabam eos in brachiis meis, et nescienmt quod cumrem eos. Ose. xi, 3. Usait cet oracle du Seigneur : « J'ai établi des gardes sur tes murs, à Jérusalem ; ils ne se tairont jamais ni durant le jour, ni durant la nuit. » Super tuos muros, Jérusalem, constitui custodes; toia die et Iota nocte in perpetuum non tacebunt. Isa. Lxn, 6. 11 sait le psaume cxx% où le Prophète royal célèbre la providence divine : « Qu'il ne permette point que votre pied soit ébranlé, et que celui qui vous garde ne s'endorme point. Non, il ne s'assoupira ni ne s'endormira celui qui garde Israël ! Le soleil ne vous brûlera point pendant le jour, ni la lune pendant la nuit. » Non det in commotionem pedem tuum , neque dormitet qui custodit te. Ecce non dormitabit neque dormiet, qui custodit Israël. Per diem sol non uret te, neque luna per noctem. Il sait enfin ce passage du môme Prophète : « Il a commandé à ses anges de vous garder dans toutes vos voies ; ils vous porteront dans leurs mains, de peur que vous ne heurtiez votre pied contre la pierre. » Angelis suis mmidavit de te, ut custodiant te in omnibus viis tuis. In manibus porlabunt te, ne forte offendas ad lapidem pedem tuum. Mais le joiu", mais la vie elle-même me ferait défaut, si je voulais rapporter ici tous les témoignages de la sainte Ecriture qui proclament cette paternelle providence de Dieu sur l'homme et sur le monde.

Sachant que le Seigneur porte *à ses fidèles serviteurs un soin si attentif et se plaît à les combler de ses bienfaits, le chrétien doit donc avoir envers son Dieu des sentiments de confiance qu'un infidèle ne saurait connaître. Quelle contradiction ne serait-ce pas de croire les témoignages que nous venons de rapporter, et de conserver dans son cœur la moindre défiance ! J'imagine que les païens eux-mêmes doivent s'étonner de trouver en nous cette défiance et cette inquiétude si contraires à notre foi. Qu'il se conduisit bien autrement ce pieux personnage qui, devant ramener

son peuple du pays de Babylone sur la terre de la patrie, et sachant que beaucoup de dangers le menaçaient dans le cours d'un si long voyage, ne voulut pas demander des troupes auxiliaires au roi de Perse, devant lequel il avait vanté la providence paternelle de Dieu envers ses serviteurs, de peur que cette demande ne parût en contradiction avec sa foi. Yoici les paroles mêmes d'Edras : « J'eus honte de demander au roi une escorte de cavaliers pour nous défendre de nos ennemis pendant le chemin, parce que nous avions dit au roi : La main de notre Dieu est sur tous ceux qui le cherchent sincèrement ; et son empire, sa puissance et sa fureur éclatent sur tous ceux qui l'abandonnent. » Erubui enwi petere a rege auxilium et équités, qui defenderet 7ios ah inimico in via, quia dixeramus régi : Manus Dei nostri est super omnes qui qnxrunt eum in bonitate; et imperium ejits, et fortitudo ejus, et furor super omnes gui derelinquunt eum. I Esdr. vm, 22. Car si j'avais demandé au roi une escorte, il était à craindre qu'il ne m'insultât et traitât de mensonge le soin paternel et la providence de notre Dieu, en me voyant chercher du secours ailleurs qu'auprès de lui. Yoilà une foi pleine et parfaite , qui conforme sa conduite à son langage. Nous , au contraire, nous démenions nos paroles par nos œuvres, ayant le langage de Jacob et les mains d'Esaû, c'est-à-dire, la foi chrétienne et la défiance et les œuvres des païens.

Le Sauveur termine par une courte réflexion qui n'est pas moins propre à affermir notre confiance : « Votre Père céleste , dit-il, sait que vous avez besoin de toutes ces choses. » Il est donc certain que ceux qui sont rentrés en grâce avec Dieu ont Dieu pour père ; les écrits de l'ancien comme du nouveau Testament l'attestent à chaque page. Puisque Dieu témoigne à ses fidèles serviteurs un si paternel amour, pourquoi vivraient-ils dans les alarmes et les inquiétudes?

QUATORZIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. I. ol9

DÉVELOPPEMENT DU TEXTE

OU SECONDE INSTRUCTION QUK l'ON POURRA CONSTRUIRE APRÈS UNE EXPLICATION PLUS COURTE DE l'ÉVANGILE. ,

Tout l'enseignement de cet évangile, comme nous avons pu le voir, mes frères , est dirigé contre l'avarice , racine de tous les vices et mère des soucis et des inquiétudes; il a pour but de guérir notre âme de cette maladie mortelle. Parmi tous les remèdes que nous proposent, non-seulement les saints Pères, mais encore les philosophes , le premier est que nous reconnaissions dans cette avarice une véritable maladie de l'àme. Nul n'a démontré cette vérité par des raisonnements plus forts et des comparaisons plus claires que l'iUustre moraliste Plutarque, dont je vous rapporterai les paroles : « Si un homme mange ou boit beaucoup sans se rassassier jamais, il va trouver le médecin et le consulte sur la maladie qui l'affecte et sur les moyens de la guérir. D'autre part, si un homme ayant cinq lits veut en avoir dix ; possédant dix tables, en achète encore dix autres; ayant beaucoup de terres et d'argent, loin d'être satisfait, se consume de soucis et de veilles pour en acquérir davantage, sans pouvoir jamais se contenter, est-ce que cet homme ne pensera pas qu'il a besoin d'un médecin qui lui révèle les causes de son mal et lui en indique les remèdes? Celui qui a soif avant d'avoir bu , n'aura sans doute qu'à boire pour être délivré de la soif; mais s'il continue de boire sans fin ni trêve, ce n'est pas de boisson qu'il a besoin, mais d'un vomitif; car il est dévoré d'un feu intérieur qui trouble les fonctions. Ainsi, celui qui a faim ou soif des richesses, se reposera sans doute lorsqu'il aura acquis cette maison, amassé ce trésor. Mais l'homme dont les biens dépassent les besoins et qui en désire encore, celui-là ni l'or, ni l'argent, ni des chevaux nombreux, ni des troupeaux sans nombre ne sauraient le guérir : il a besoin d'un vomitif. La cause de son mal, c'est, non l'indigence, mais une avidité insatiable et maladive. S'il ne commence par l'arracher de son âme, il ne cessera pas de souffrir le même tourment, d'éprouver les mêmes

désirs. Car, dit Ménandre, il suffit d'un ami bienfaisant pour faire disparaître votre pauvreté ; mais cette indigence qui a sa source dans une maladie de l'àme, ni les vivants, ni les morts ne peuvent la soulager. Aussi Solon dit-il avec tant de justesse que de précision : « Dans la voie des richesses, les mortels ne savent pas où s'arrêter. »

Haud est finis opum fixus mortalibus ullus.

Plutarque prouve ainsi, par l'élégante comparaison d'un homme qui mange et boit continuellement sans cesser d'avoir faim et soif, que l'avarice est une maladie de l'àme. En voici une autre dont se sert encore le même auteur : « Si un homme glacé de froid se couvre de nombreux vêtements sans pouvoir se réchauffer, n'en concluons-nous pas que le froid qu'il éprouve vient, non de l'air qui l'environne ou de la rigueur de la saison, mais d'un mal intérieur? De même nous pouvons conclure que cette soif de richesses que l'abondance même ne rassasie pas a sa source dans une maladie de l'âme. Tel est donc le premier remède de l'avarice, reconnaître qu'elle est une maladie spirituelle. La deuxième consiste en ce que l'homme, à l'exemple de David, « ne marche point d'une manière pompeuse et élevée au-dessus de soi, » neque ambulavi in magnis, necjue in mirabilibus super me, Ps. cxxx, 1, mais se tienne dans les bornes de sa condition et de sa nature, sans chercher avidement d'autres biens que ceux dont parle l'Apôtre : « C'est une grande richesse que la piété qui se contente de ce qui suffit, » est rjus^shis magnus jnetas cum sufficientia, I Tim. vi, 6, c'est-à-dire, qu'une âme contente de son sort, qui se suffit à elle-même , qui ne désire pas autre chose que ce qu'elle a , et peut répéter cette sage parole de Sénèque : « Si mes biens ne me suffisent pas, moi je suffis à mes biens, » c'est-à-dire, si mes richesses ne sont pas conformes à mes désirs, moi je sais me conformer à mes richesses. Saint Paul exprime la même pensée à peu près dans les mêmes termes : « J'ai appris, dit-il, à me contenter de l'état où je me trouve, » ego didici in quitus sum sufficiens esse, Philipp. iv. Aussi, comme on demandait àEpictète quel homme était riche : « Celui, répondit ce philosophe, à qui

QUATORZIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. I. 52i suffit CG qu'il possède. » A une question à peu près semblable, Socrate répondait : « Le plus riche, c'est celui qui a le moins de besoins. » Démocrite, interrogé sur les moyens d'arriver à la richesse : « Soyez pauvres de désirs, dit-il ; car la pauvreté véritable, c'est l'abondance des désirs. » Le même philosophe disait que ceux qui se contentent de la nature, c'est-à-dire du trésor de la simplicité , sont plus riches que ceux qui , avec beaucoup de biens, ont plus de désirs encore ; tandis que rien ne manque aux premiers, il manque aux seconds plus de choses qu'ils n'en possèdent. Vous voyez, mes frères, que cette science du renoncement et de la mortification de nos désirs est loin d'être inconnue aux philosophes mêmes, et qu'elle procure non-seulement la félicité de l'autre vie, mais encore la paix, la tranquillité de l'àme et les richesses véritables dans la vie présente.

A ces grands noms de la philosophie, ajoutons celui d'Aristote; il enseigne qu'une fortune médiocre est plus sûre qu'une plus grande qui n'a rien au-dessus d'elle, et à laquelle rien ne manque. C'est aussi la pensée de Salomon : a Je vous ai demandé deux choses, dit-il à Dieu ; ne me les refusez pas avant que je meure : Ne me donnez ni la pauvreté, ni la richesse ; donnez-moi seulement ce qui me sera nécessaire pour vivre. » Duo rogavi te; ne deneges mihi antequam moriar : Mendicitatem et divitias ne dederis mihi : tribue tanlum victiii meo necessaria. Prov. xxx, 7, 8. Ce sage roi comprenait que, de même que notre corps souffre des extrêmes et trouve son bien-être dans les intermédiaires , ainsi l'âme, dans une fortune moyenne, suit sans peine la ligne du devoir, mais s'en écarte facilement dans la prospérité. Il faut une vertu, une grandeur d'âme bieù rai'e, pour résister à l'enivrement d'une haute fortune.

Telles sont, mes frères, les armes avec lesquelles nous pourrons triompher de l'avarice que notre Seigneur combat dans l'évangile de ce jour. Reste la dernière sentence, admirable résumé de la sagesse chrétienne, et conclusion natm'elle de tout ce qui précède : « Cherchez donc premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné par surcroît. » Cette maxime renferme une sagesse si profonde, elle a une si grande

importance, que si l'on me demandait quelle est la cause de tous les maux qui désolent le monde, je répondrais sans hésiter : c'est l'oubli ou la négligence de cette recommandation, c'est l'opposition radicale qu'elle rencontre parmi les hommes du siècle. Dieu veut que nous cherchions en premier lieu son royaume e"i la justice qui y conduit, nous promettant de pourvoir lui-même, sans que nous ayons à nous en inquiéter, aux nécessités de notre vie ; les hommes, par une conduite toute contraire, négligent le royaume de Dieu et sa justice, et ne montrent d'empressement et de .zèle que pour les choses dont ils devraient le moins se préoccuper. Quoi de plus déraisonnable et de plus indigne! C'est donc avec raison que Job parlant à Dieu dit : « Pourquoi m'avezvous mis en opposition avec vous? » quare posuisti me contrarium tibi? Job. vn, 20 : c'est-à-dire, pourquoi. Seigneur, en punition de mes fautes, suis-je tellement perverti, que j'ai horreur de tout ce que vous me recommandez, et suis avide de tout ce que vous me défendez ; que je néglige ce qui doit être l'objet de mes soins, et embrasse avec ardeur ce qui en est le plus indigne; que je laisse enfin au dernier rang ce que je dois chercher tout d'abord, et me jette, en vous oubliant, à la poursuite de choses vaines et inutiles?

De cette perversité de l'esprit humain découlent, comme nous l'avons dit, tous les maux. Ne tenant compte que de la vie présente, les hommes ont rejeté presque tout souci de la vie future; toute leur ardeur se porte à l'acquisition des biens terrestres. Ils y pensent continuellement, ils en ont soif, ils les poursuivent par tous les moyens, justes ou injustes. Ces biens sont le sujet de leurs conversations pendant le jour, de leurs rêves pendant la nuit; ils mettent en eux leur espérance, leur amour, leur suprême bonheur, au mépris du bien infini et incompréhensible. Le Seigneur les montra au prophète Ezéchiel dans une vision, lorsqu'il lui fit voir, parmi les crimes de son peuple, vingt-cinq Israélites qui avaient le dos tourné au temple, et le visage dirigé vers la splendeur du soleil : image saisissante de ces hommes qui, se détournant de Dieu et des choses divines, tiennent sans cesse les yeux attachés sur l'éclat des jouissances du siècle, et ne

se souviennent de Dieu que lorsqu'ils ont à lui demander la santé du corps ou quelque autre faveur temporelle. Le Seigneur leur adresse ce reproche par la bouche de son Prophète : « Ils n'ont point crié vers moi du fond de leurs cœurs ; mais ils poussaient des clameurs et des hurlements dans leurs lits ; ils ne méditaient que sur le blé et le vin, » non clamaverunt ad me in corde suo, sed ululabant in cubilibus suis; super trilicum et vinuin ruminabant, Ose. vn, 14. Voilà le souci qui les agite, et pour lequel ils implorent le secours divin, oublieux et indifférents pour tout ce qui touche l'honnem* et le service de Dieu.

Encore une fois, mes frères, telle est l'origine et la source de tous les maux qui désolent le monde. Prions donc assidûment le Sauveur qu'il daigne faire une salutau'e onction sur les yeux de notre âme, afin que, illuminés d'une clarté céleste, ils voient la gravité de ce mal. Ensuite retirons-nous à l'écart, loin du tumulte et de l'agitation des choses terrestres, pour méditer dans le silence cette recommandation de Jésus-Christ : « Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné par sm'croit. » Quoi de plus capable de nous faire comprendre l'excellence et la nécessité de cette occupation qui doit passer avant toutes les autres? Quel discours, quelle éloquence égalerait ici la grandeur des choses? Qui pourrait dire tout ce qu'a fait le Seigneur, ou plutôt ce qu'il n'a pas fait pour exciter les hommes à chercher le royaume de Dieu et sa justice? Cet immense et admirable univers, il l'a fait et destiné au service de l'homme, afin que l'homme, touché d'un si grand bienfait, se donnât tout entier au service de son Créateur. Les lois que Dieu a dictées à Moïse, les actions deS saints, toutes les saintes Ecritui'es, depuis la première hgne jusqu'à la dernière, font-elles autre chose que de nous exciter à chercher avant tout le royaume de Dieu et sa justice? Les bienfaits de Dieu, les exemples des saints, les magnifiques récompenses qui nous sont promises, les menaces portées contre les pécheurs n'ont pas un autre but. C'est pour cette fin que les corps célestes se meuvent, que les étoiles briUent au firmament, que le soleil féconde et nourrit tout de sa chaleur, que les nuées nous envoient des pluies bienfaisantes,

que les vents soufflent, que les fleuves coulent et arrosent les campagneS;, que le sein de la terre reçoit et fait croître la semence; pour cette fln que Dieu a envoyé les patriarches, les prophètes, les apôtres, les évangélistes , les docteurs et tous les ministres de sa parole, comme lui-même le dit par un prophète : « De vos enfants je me suis fait des prophètes, et de vos jeunes hommes des Nazaréens, » suscitavi de filiis vestris prophetas, et dejuvenibus vestris Nazarxos, Amos. n, 11, pour travailler, les uns par leurs enseignements, les autres par leurs exemples, à amener les hommes à la justice du royaume de Dieu. Que dis-je? il a envoyé les anges prendre part à cette œuvre, et les anges mêmes des hiérarchies les plus élevées, puisque, dit l'Apôtre, tous les anges sont des esprits qui remplissent les fonctions de serviteurs, étant envoyés pour exercer leur ministère en faveur de ceux qui doivent être les héritiers du salut, » omnes sunt adminislratorii spiritus, in ministeriiim missi propter eos qui hœreditatem capient salutis, Hebr. i, 14. 0 merveille plus grande encore! le Père céleste a envoyé dans le monde, non-seulement les esprits bienheureux, mais le Saint-Esprit lui-môme, afln d'exciter par ses inspirations les hommes à cette justice, et leur donner des langues de feu pour faire entendre la bonne nouvelle à toutes les nations du monde et les faire entrer dans ce saint et fortuné royaume.

Il semblait impossible de rien ajouter à ces considérations, qui démontrent la grandeur de cette œuvre. Eh bien! voici quelque chose de plus étonnant encore, le mystère sublime et ineffable de l'incarnation du Sauveur. Notre esprit ne saurait concevoir rien de plus grand et de plus admirable que le mystère du Verbe éternel et incréé, descendant du ciel sur la terre, revêtant la nature humaine, passant trente-trois ans parmi les hommes, et à la fin répandant sa vie et son sang sur l'arbre de la croix. Or, que s'est-il proposé par sa vie, par sa mort, par ses enseignements, par ses exemples, par ses miracles, par ses promesses et ses bienfaits, sinon de nous faire arriver au royaume de Dieu et à sa justice? Et quelle idée ne devons-nous pas avoir d'une œuvre qui a tant ooùté au Créateur même de l'univers 1 Que si

l'on juge de l'importance et de la gravité d'une affaire aux dépenses et aux travaux qu'on y consacre, que dire d'une œuvre qui, ayant son point de départ dans la création du monde, préparée ensuite pendant quarante siècles, a été consommée par la mort du Fils de Dieu? Dieu, en effet, si rempli d'amour pour ses créatures, ayant destiné les hommes à entrer dans son royaume, et leur ayant proposé, d'une part, une éternité de bonheur s'ils pratiquaient la justice, de l'autre, une mort éternelle s'ils la violaient, faut-il s'étonner que, juste appréciateur de cette terrible alternative, il ait pris de si grands moyens pour les arracher à l'iniquité, les sauver de la mort éternelle et les mettre en possession de l'éternelle béatitude? Qui donc serait assez insensé, assez dépourvu de raison pour ne pas comprendre, même sans tenir compte de l'alternative du bonheur ou du malheur qui l'attend, la grandeur d'une œuvre pour laquelle le Seigneur lui-même a usé de moyens si extraordinaires? Et cette œuvre, quelle folie, quel aveuglement, quelle néghgence incompréhensible de ne pas s'efforcer de la faire réussir, quand la bonté et la sagesse souveraine, qui n'a nul besoin de nous, y a consacré tant de soins et d'efforts 1 Car est-il une affaire dont les hommes s'occupent moins que de celle qui devrait seule les occuper? Est-il une chose pour laquelle ils aient moins d'estime qu'ils n'en témoignent pour le royaume de Dieu et sa justice, trésor inestimable qu'ils sacrifient à un gain sordide, à un souffle de popularité, à un grossier plaisir? Qui ne reconnaîtrait ici les profondes ténèbres qui obscurcissent les âmes, la tyrannie de la chair, les ruses et les séductions de l'antique serpent, qui nous jette à ce point dans l'illusion, que nous faisons peu de cas d'ufie chose dont le ciel, la terre et les mers proclament la grandeur et l'importance? Oui, vraiment, « Ephraïm est devenu comme une colombe facile à séduire et sans intelligence. » Factus est Ephraim quasi colomba seclucta, non habens cor. Ose. vn, 11. A-t-il de rintehigence, a-t-il une étincelle de sagesse et de raison, celui qui reste insensible à tant d'aiguillons qui le pressent de pratiquer la justice? Est-ce que le Seigneur ne sera pas en droit de lui dire : Serviteur méchant et rebelle, qu'ai-je dû faire de plus que ce que j'ai fait depuis le

commencement du monde jusqu'à ce jour pour t'exciter à chercher le royaume de Dieu et sa justice? Et pourtant, dans ton endurcissement et ta perversité, tu t'es montré rebelle à tout, sourd à tout, indocile et insensible à tout. Eh bien! toi qui as refusé d'écouter dans le temps favorable mes avertissements et mes exhortations, tu comprendras un jour avec des regrets amers, tu comprendras ce que tu as fait et ce que tu as perdu, lorsque, au miheu des flammes de l'enfer, tu subiras la vengeance du Dieu dont tu as rejeté les avertissements charitables.

Que celui donc d'entre vous, mes frères, qui désire s'épargner ces foudroyants reproches, repasse dans son cœur quelques-unes des considérations que je viens de vous adresser, et s'adresse à lui-même les réflexions suivantes : Si cet immense univers n'a été fait que pour que je cherche le royaume de Dieu et sa justice; si, pour la même fm, le Fils unique de Dieu, splendeur et image de sa gloire, a daigné prendre la nature humaine, descendre du ciel sur la terre, vivre parmi les hommes, et, à la stupéfaction des anges, être attaché à la croix, quel doit être l'objet de mes soins, de mes efforts, de mes préoccupations et de mes labeurs, sinon cette œuvre unique dont l'importance et la nécessité me sont démontrées par ce que Dieu a fait pour la procurer! Quiconque s'arrêtera souvent à ces réflexions sera un homme vraiment prudent, un vrai disciple de Jésus-Christ, un véritable philosophe chrétien, et il gravera au fond de son cœur cette maxime du Sauveur : « Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné par surcroît, » Daigne nous faire arriver à ce royaume, Celui qui, dans sa miséricorde, nous a ouvert le chemin de la gloire céleste. A lui soit la gloire et l'empire au siècle des siècles. Ainsi-soit-il.

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DEUXIÈME SERMON

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