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cette courte vie, nous devions être précipités dans les gouffres de l'enfer pour n'en sortir jamais? En cela ils ont parfaitement raison; mais pour que ce pieux désir soit efficace, il faut y joindre autre chose. Vous souhaitez, mon frère, entrer dans l'héritage céleste; c'est bien, mais il vous faut aussi épouser en quelque sorte la loi divine, qui en est la voie. Or, qu'est-ce qu'épouser la loi? C'est vivre avec elle dans une grande union, régler sa conduite sur ce qu'elle prescrit, la traiter avec égard, supporter les fardeaux qu'elle impose, l'aimer par dessus tout et accomplir cette recommandation du Sage : « Réjouissez-vous avec la femme que vous avez prise dans votre jeunesse. Que sa douceur vous enivre en tout temps, et que son amour soit toujours votre joie. » Lxtare cum muliere adolescentix tux. Ubera ejus inebrient te in omni tempore, in amore ejus delectare jugiter. Prov. v, 18- 19. Et un peu plus loin : « Observez, mon fils, les préceptes de votre père, et n'abandonnez pas la loi de votre mère. Tenez-les sans cesse liés à votre cœur, et attachez-les autour de votre cou. Lorsque vous marchez, qu'ils vous accompagnent; lorsque vous dormez, qu'ils vous gardent, et en vous réveillant, entretenezvous avec eux, parce que le commandement est une lampe et la loi une lumière. » Conserva, fili mi, prxcepta patris tui, et ne dimittas legem matris tux. Liga ea in corde tuo jugiter, et circumda gutturi tuo. Cum amhulaveris, gradiantur tecum; cum dormieris, custodiant te, et evigilans loquere cum eis, guia mandatum lucerna est, et lex lux. Ibid. vi, 20-23. Tel est le saint mariage que contractent les justes, telle est l'épouse avec laquelle ils passent leur vie, n'ayant d'autre but dans toutes leurs pensées, leurs soins, leurs occupations que le désir de lui complaire, et n'estimant rien tant que son amour.
Maintenant je m'adresse à chacun de vous, chétiens, et je dis : Si vous êtes aussi désireux que vous le prétendez de l'héritage céleste, souvenez-vous qu'il vous faut prendre la loi divine pour épouse, et, lorsque l'amour et la fidélité que vous lui devez l'exigeront, lui sacrifier père, mère et tout ce que vous avez de plus cher au monde. Cette fidélité, ni les plaisirs du monde, ni l'amour des hommes, ni la soif des richesses ne doivent vous en détour-^
ner. Sachez donc au besoin renoncer et dire adieu à toutes ces choses, dès qu'elles sont incompatibles avec ce que la loi de Dieu demande de vous ; sachez rompre avec toutes les séductions de la chair et toutes les honteuses voluptés, pour qu'elles ne vous privent point des embrassements de cette chaste épouse. Eh bien, voulez-vous à ces conditions acquérir l'héritage céleste? — Je m'inquiète peu de la réponse que vous me faites en paroles ; votre conduite, vos mœurs, vos goûts, voilà la réponse à laquelle je m'attache. Or, d'après cette réponse, il est clair pour moi que la plupart des chrétiens imitent l'exemple de ce parent de Ruth qui déclara vouloir bien accepter l'héritage du défunt, mais qui repoussa la condition qui y était jointe. Salomon a parfaitement exprimé ces sentiments peu généreux, lorsqu'il a dit : « Le paresseux veut et ne veut pas. » Vult et non vult piger. Prov. xm, 4. Il veut l'héritage, mais il n'en veut pas les charges. Il désire l'avantage qu'il en pourra retirer, mais il fuit le travail ; il veut vaincre sans combat, et être couronné sans victoire ; il veut enfm aborder au port de l'éternelle félicité, sans courir les dangers de la navigation. Voilà quelles sont les dispositions du plus grand nombre. Que chacun devons rentre en soi-même, qu'il interroge les replis les plus secrets de son cœur, et vous reconnaîtrez pour la plupart que tels sont les sentiments qui vous animent. Quant à ceux qui, comme Booz, désirent tout à la fois l'héritage et les charges qui y sont unies, ou qui, pour parler sans figure, désirent le ciel et veulent également accomplir fidèlement la loi de Dieu, qu'ils écoutent le Sauveur. Il va leur expliquer dans l'évangile de ce jour une grande partie de cette loi.
« En vérité, dit-il, je vous déclare que si votre justice n'est pas plus abondante que celle des Scribes et des Pharisiens, vous n'entrerez point dans le royaume des cieux. » Les Scribes étaient les docteurs de la loi, et les Pharisiens, les religieux de ce temps-là. Ils faisaient profession de mener une vie plus sévère que la multitude dont ils se distinguaient par leur extérieur, leur habillement et certaines cérémonies. Bien que ces hommes fussent li\Tés à la superstition et à l'hypocrisie et qu'ils ne cherchassent que les applaudissements, notre Seigneur cependant ne parle point ici
de leurs vices; il ne s'occupe que de leur justice, et nous apprend que la nôtre lui doit être supérieure, si nous ne voulons pas nous priver de l'héritage céleste. Mais en quoi consistera cette supério rite de la justice clu^étienne sur la justice pharisaïque? C'est ce que notre Seigneur va nous enseigner, en les comparant l'une à l'autre dans la suite de son discours.
Il commence donc par ce commandement de la seconde table, qui est le premier entre les préceptes négatifs : « Vous avez appris qu'il a été dit par les anciens : Tu ne tueras point, et celui qui tuera sera soumis au tribunal du jugement. » Les Pharisiens se contentaient d'éviter les actes extérieurs défendus par la loi, mais ils attachaient peu d'importance aux dispositions intérieures ou aux pensées contraires à cette loi. Aussi c'était un proverbe accrédité chez la plupart d'entre eux, que la loi arrêtait la main, mais non l'esprit. Mais telle n'est pas l'opinion du Dieu qui scrute le fond des cœurs : il fait bien plus de cas de la pureté intérieure que de l'œuvre extérieure. Aussi ne juge-t-il pas l'intention d'après l'œuvre, mais l'œuvre d'après l'intention. C'est peur cela qu'il défend non-seulement l'homicide, mais la haine qui souvent conduit à ce crime. En efîet, après avoir rappelé ce qui a été dit par les anciens, il ajoute : « Et moi je vous dit : Quiconque se met en colère contre son frère, sera soumis au tribunal du jugement, » c'est-à-dire que., selon la nature et le degré de sa colère, il sera puni plus ou moins au jugement de Dieu. « Celui, continue le Sauveur, qui dira à son frère : Raca, sera soumis au tribunal du conseil, et celui qui lui dira : Fou, sera digne de la géhenne du feu. » Il faut remarquer ici trois degrés de la colère. Le premier, lorsqu'elle reste dans le cœur, sans se produire au dehors par aucune parole qui la manifeste. Le second, lorsqu'elle s'échappe au dehors et se traduit en paroles. Le mot raca^, selon saint Augustin qui dit l'avoir demandé à un Juif, est une sorte d'interjection qui ne renferme pas une grave injure. Le troisième degré de la colère consiste à se répandre en outrages et en insultes contre le prochain. Notre Seigneur le désigne dans les paroles
* Suivant les interprètes modernes, raca veut dire : homme vain et léger, •ans cervollp
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suivantes : « Celui qui dira à son frère : Fou , sera digne de ia géhenne du feu. » Appeler son frère fou * est lui faire une insigne injure. Celui-là donc qui outrage ainsi son prochain, se rend coupable d'une faute mortelle, et il est digne de la géhenne du feu , c'est-à-dire du supplice de l'enfer, qui est le châtiment du péché mortel.
A ces trois degrés de la colère marqués par notre Seigneur, correspondent trois peines différentes également établies par lui. Le mouvement purement intérieur de la colère est soumis au jugement de Dieu, qui infligera une peine proportionnée à la nature et à l'intensité de cette faute. Toutefois, il ne s'agit pas ici de ces premiers mouvements de colère qui devancent le jugement de la raison. Ces premiers mouvements^ disent les théologiens, n'étant pas au pouvoir de l'homme, et se produisant sans le concours de sa volonté, sont exempts de faute, car ce qui n'est pas volontaire ne saurait constituer un péché. Dieu est trop bon, il connaît trop bien l'infirmité humaine pour nous imputer à crime ou punir des actes qui ne dépendent pas de nous. La peine dont nous parlons suppose donc un mouvement délibéré auquel se joint le consentement de la volonté. — Le second degré de la colère encourt une peine plus grave. Notre Seigneur nous dit, en effet, que celui qui manifeste sa colère par quelques paroles d'indignation, sera soumis non plus au jugement, mais au conseil,, tribunal composé de plusieurs membres et plus redoutable que le jugement. Dans le jugement, on pouvait se défendre, ce qui n'était pas aussi facilement accordé devant le conseil 2. — Le troisième degré et le plus coupable, qui consiste à proférer contre son frère quelque injure grave, entraine aussi avec lui la peine la plus sévère, c'est-à-dire la condamation au supplice de l'enfer, qui est bien le châtiment le plus épouvantable que l'on puisse imaginer.
* Comme il s'agit ici d'une injure grave, Kuinœl prend le mot fou dans le sens de impie, scélérat ; en effet, dans l'Ancien Testament , la piété et la vertu sont souvent désignées sous le nom de sagesse, l'impiété et le crimp sons celui de folie.
' Voir la note du sermon orécédent, page 102
Mais, Seigneur, dites-nous quel est le remède à un si grand mal. — Le divin Maître ajoute aussitôt : « Si donc, lorsque vous offrez votre don à l'autel , vous vous souvenez que votre frère a quelque chose contre vous, laissez-là votre offrande devant l'autel et allez d'abord vous réconcilier avec votre frère; venant alors, vous offrirez votre don. » On voit par là quel soin et quel empressement notre Seigneur veut que l'on apporte à donner satisfaction au prochain, lorsqu'on l'a offensé. En effet, les sacrifices, l'offrande, soit de nos biens, soit de nos prières ou de nos louanges (que le prophète Osée appelle les victimes de nos lèvres vilulos labiorum nostrorum, Ose. xiv, 3) se rapportent à la gloire de Dieu et lui sont présentés par les anges, comme le prouve ce passage de l'Apocalypse, où saint Jean dit qu'il vit un ange debout devant l'autel, ayant à la main un encensoir d'or dans lequel il offrait à Dieu des parfums composés des prières des saints. Apoc. vui, 3-4. Lors donc, ô homme, que vous êtes debout devant l'autel, prêt à offrir à Dieu votre sacrifice que les anges attendent pour le lui présenter, le Seigneur vous ordonne d'interrompre votre oblation; il attendra, ses anges attendront jusqu'à ce que vous ayez été trouver votre frère et que vous vous soyez réconcilié avec lui. Mais, Seigneur, n'aurait-il pas suffi de faire cette démarche après vous avoir offert les hommages de piété et de religion dus à votre majesté? Quand l'homme ne viendrait immédiatement qu'après vous, ce rang ne serait-il pas encore assez digne de lui, et la justice peut-elle souffrir que nous fassions passer les intérêts de l'homme avant ceux de votre gloire? — Mais il est bien moins question ici de la justice de Dieu que de sa miséricorde et de sa bonté. 0 bonté ineffable, s'écrie saint Chrysostome, ô amour immense de notre Dieu envers les hommes ! Il dédaigne en quelque sorte son honneur et cherche avant tout dans l'homme la charité. Quoi de plus doux que ces paroles : « Laissez-là votre offrande devant l'autel et allez d'abord vous réconcilier avec votre frère, » etc.; que mon culte soit interrompu pour que la charité soit rétablie dans votre cœur?
On dii-a peut-être : Comment s'expliquer que les devoirs de la charité fraternelle doivent passer avant les offrandes et les sacrifices du culte divin? Ces devoirs ne figurent que sur la seconde table de la loi, et, selon les théologiens, des deux tables sur lesquelles le Seigneur avait gravé de sa main ses commandements, la seconde doit le céder à la première, qui contient les préceptes qui ont directement Dieu pour objet. — Je réponds d'abord à cette question, mes frères (et je désire que vous graviez profondément cette réponse dans vos esprits) , que l'ordre établi par le souverain Législateur demande que les œuvres qui sont de précepte passent avant celles qui ne sont que de conseil. C'est là ce qu'exprime cette maxime de Samuel si souvent citée : « L'obéissance est meilleure que les victimes. » Melior est obedientia quam victimx. I Reg. xv, 22. L'obéissance est de précepte, tandis que les sacrifices, bien que quelquefois ils soient ordonnés, ne sont souvent que de conseil. Ceci posé , devons-nous être surpris que la satisfaction à donner à notre frère offensé par nous étant une chose de précepte, Dieu en exige l'accomplissement avant de recevoir les offrandes et les sacrifices qui sont seulement choses conseillées. C'est pour n'avoir pas observé cet ordre, que le roi Saiil fut privé tout à la fois de son royaume et de la vie et livré au pouvoir de l'esprit malin. Si vous voulez, chrétiens', ne pas vous exposer à un pareil châtiment, ayez bien soin, dans toutes vos œuvres, d'examiner ce que Dieu vous ordonne et ce qu'il vous conseille, de peur que vos intentions, même les plus pieuses, ne soient contraires en quelque chose aux préceptes divins. Tout ce que vous offrez, dit saint Bernard, déplaît à l'Esprit-Saint, lorsque vous négligez de faire ce à quoi vous êtes tenu. D'où il suit que les daines de distinction doivent s'occuper d'abord de l'intérieur de leur maison avant de satisfaire à leur piété. 11 suit également que les femmes mariées et les filles doivent faire passer les exercices de dévotion, qui ne sont pas obligatoires, après les devoirs que la loi divine leui^ impose ù l'égard de leur mari ou de leurs parents.
Je réponds, en second lieu, que celui qui pèche contre son frère, pèche en même temps et beaucoup plus gravement contre
m SERMONS POUR LE PROPRE DU TEMPS.
Dieu. Quand vous offensez un homme, c'est Dieu que vous offensez, Dieu qui a créé cet homme à son image , qui l'a racheté de son sang, qui l'a adopté pour son enfant et son héritier, qui l'a placé nu et sans armes sur la terre, lui donnant pour protection contre les bêtes sauvages la crainte qu'il inspire à tous les animaux, et contre votre colère le bouclier de sa très-sainte loi. Puis donc que ce souvrain Juge a établi entre vous et votre prochain une trêve perpétuelle, il s'ensuit que si vous l'offensez, votre péché blesse Dieu plus encore que votre frère.
Joignez à cela que le Fils de Dieu, ayant revêtu notre humanité et répandu son sang pour le salut du genre humain, il a par cela même élevé l'homme à un nouveau degré de dignité : il l'a rendu participant de sa nature et a mis sur sa tête le prix de son sang. L'apôtre saint Pierre nous le déclare en termes formels, lorsqu'il dit que nous avons été élus pour être arrosés du sang de Jésus-Christ. I Petr. i, 2. Par conséquent, l'homme aj'ant été par ce moyen uni à Jésus-Christ, son chef, et étant devenu membre du corps mystique du Sauveur, se rendre coupable envers le prochain, c'est se rendre coupable envers Jésus-Christ , puisque l'injure faite aux membres rejailht sm' le chef. Aussi l'Apôtre nous dit-il : « En péchant de la sorte contre vos frères, et en blessant leur conscience qui est faible , vous péchez contre Jésus- Christ. » Sic autem peccantes in fratrcs, et pcrcutientes conscieniiam eorum infirmam, in Christian peccatis. I Cor. vm, 12. Cette considération ne doit-elle pas nous éloigner puissamment de toute injure et de tout outrage envers nos frères?
Valère Maxime rapporte que, pendant le siège d'une ville attaquée par les Romains, un noble personnage s'étant échappé de la ville assiégée, se réfugia dans le camp ennemi. Ses concitoyens s'étant aperçus de sa fuite, prirent son fils, jeune enfant qu'il avait laissé dans la place, et l'exposèrent sur la partie du mur contre laquelle les Romains lançaient principalement leurs traits. A cette vue , le général romain , par égard pom' le personnage qui s'était réfugié auprès de lui, fit cesser l'attaque. Ce que le général accorda à la dignité d'un seul homme, le refuserons-nous au roi du ciel et n'épargnerons-nous pas, en considération de sa
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majesté, ces hommes qu'il a adoptés pour ses enfants et dont il a fait des membres de son corps? La Majesté divine offensée, voilà ce qui constitue la gravité et la laidem* du péché. Ainsi le comprenait David, ce saint pénitent qui, demandant pardon à Dieu de son adultère et du meurtre d'Urie, disait au Seigneur : « J'ai péché contre vous seul et j'ai fait le mal devant vous. » Tibi soli peccavi et malum coram te feci. Ps, l, 6. Il n'ignorait pas cependant qu'il avait péché contre la femme d'Urie qu'il avait séduite; contre l'innocent Urie qu'il avait, par le plus perfide d'^s desseins, livré aux coups de l'ennemi ; contre son peuple, en le scandailisant par sa conduite criminelle et en provoquant les ennemis du Seigneur à blasphémer son saint nom , et néanmoins il confesse que c'est contre Dieu seul qu'il a péché, parce qu'il comprenait que toute autre difformité du péché, quelque grave qu'elle soit, n'est rien en comparaison de l'offense de Dieu. Voilà comment vous devez, mes frères, estimer l'offense faite au prochain, considérant que ce n'est pas tant à lui qu'elle s'adresse qu'à Dieu même qui nous défend de blesser notre prochain en quoi que ce soit.
Quand bien même nous n'aurions pas d'autres motifs ^ l'autorité seule de Celui qui commande ne devrait-elle pas suffire pour nous engager à lui obéir? Cette autorité nous est marquée par la manière dont parle ici notre Seigneur : « Et moi , je vous dis, etc., » formule qui se trouve répétée pour ainsi dire à chaque page des saintes Ecritures, où nous lisons si souvent ces paroles : « Voici ce que dit le Seigneur. » Le Seigneur donc vous ordonne d'aimer le prochain, de ne lui adresser aucune injure; le Seigneur vous ordonne de ne maudire personne, de ne médire de personne, de ne souhaiter de mal à personne ; le Seigneur vous ordonne de n'appeler personne fou, ivrogne, voleur, escroc, adultère , menteur ou parjure, et de ne faire aucun tort au prochain. Que peut-il y avoir qui soit plus capable de retenir votre langue ou vos mains que cette souveraine autorité? Qui oserait se révolter contre l'ordre de Dieu et enfreindre ses lois? Quelle puissance est plus respectable que la sienne, et qui devons-nous honorer plus que Dieu? Si donc nous violons sa loi pour quelque satisfaction
humaine, nous préférons cette satisfaction à la loi divine , ce qui est une sorte d'idolâtrie spirituelle, comme on peut en juger par ce reproche que le Seigneur adressait au grand-prêtre Héli : « Pourquoi, lui disait-il, avez-vous plus honoré vos enfants que moi? » I Reg. ii, 29. En effet, celui qui, à cause de ses enfants, transgresse la loi divine, aime et honore ses enfants plus que Dieu. Si quelque chose nous doit étonner, c'est que toutes les créatures ne se soulèvent pas contre ceux qui s'efTorcent ainsi de renverser Dieu du trône de sa majesté. Dieu défendit autrefois à nos premiers parents de manger du fruit de l'arbre de la science du bien et du mal. A part l'autorité de Celui qui intimait ce précepte, la chose défendue ne renfermait en elle-même rien de honteux ni de messéant. Trompée par l'astuce du serpent, Eve osa porter la main sur l'arbre fatal. Arrête, ô femme imprudente, que fais-tu, que te proposes-tu, quel est ton dessein, quelle force te pousse à commettre un si grand crime? Oh! que de larmes, que de morts, que de calamités, que d'amères douleurs tu prépares à ta postérité en engageant ton époux à s'associer à ton péché! Tous les siècles écoulés jusqu'à ce jour ont déploré, et tous les siècles à venir déploreront ta désobéissance et la sienne. — Il est temps d'étudier maintenant le sens renfermé dans les paroles du texte.
DÉVELOPPEMENT DU TEXTE
« Et moi je vous dis : Quiconque se met en colère contre son frère, sera soumis au tribunal du jugement. » Nous venons de voir à quels dangers la colère nous expose, puisqu'il suffit d'appeler un homme « fou » pom' être digne de la géhenne du feu, c'est-à-dhe des flammes de l'enfer qui ne s'éteindront jamais. Or, comme notre langue est prompte de sa nature et d'une extrême volubihté, il est facile de se laisser aller à proférer quelque injure semblable ou même beaucoup plus grave. Pour cela il n'est pas besoin de se servir de ses mains ou de recourir aux armes : une parole suffit. Mais précisément ce à quoi nous sommes plus exposés, demande de nous une vigilance d'autant plus grande et
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plus soutenue. Si nous devons réprimer avec soin tout mouvement déréglé qui s'élève dans notre âme, cela devient surtout nécessaire à l'égard de celui qui nous excite à la colère. Car, comme l'a fort bien dit Plutarque : A peine trouverons-nous un vice qui ait plus besoin de remèdes préparés à l'avance. Les autres vices, alors même que la passion est dans toute sa violence, cèdent parfois au langage de la raison. Mais il en est de la colère comme des hommes qui sont eux-mêmes brûlés avec leur maison : elle remplit tout l'intérieur de l'âme de tant de tumulte, de fumée et de ténèbres, que l'on ne peut ni voir ni entendre ceux qui désireraient nous porter secours. De même que ceux qui s'attendent à être assiégés rassemblent toutes les choses dont ils ont besoin, de manière à les avoir sous la main, n'espérant rien tirer pendant le siège de ce qui est hors de la place, ainsi nous faut-il approvisionner notre âme des secours que fournit la philosophie, de peur que, lorsque le moment sera venu d'en faire usage, nous ne puissions pas aisément les y introduire. Ce n'est pas lorsqu'un cheval est emporté dans sa coiuse qu'on le bride, mais auparavant; ainsi ceux qui sont d'un naturel colère, et que les obstacles irritent facilement, ne doivent point se présenter au combat qu'ils ne se soient munis longtemps à l'avance de salutaires considérations.
Parmi les remèdes que les hommes sages suggèrent contre la colère, le premier est le temps, a Ce remède est le meillem" (dit Sénèque) ; il refroidit la première ardeur, et dissipe ou du moins éclaircit le nuage qui obscurcit l'âme. Il suffit, je ne dis pas d'un jour, mais d'une heure, pour adouch' ces transports qui entraînent ou pour les maîtriser entièrement. » Plus loin, le même auteur revenant à la même pensée : « Nous pardonnerons souvent, dit-il, si nous examinons avant de nous fâcher. Loin de là, nous suivons notre première impulsion ; puis, malgré la puériUté de nos emportements, nous y persistons pour ne paraître pas nous enflammer sans cause. » C'est pourquoi l'homme vraiment sage, lorsqu'il se sent ému par la colère, retient ses mains et sa langue. C'est ce que fit Ai'chjiias de Tarente, illustre philosophe. Ayant un jour découvert que quelques-uns de ses serviteurs avaient
commis une faute, comme il se sentait trop irrité, il se contenfa de leur dire en s'éloignant : Vous êtes heureux que je sois en colère contre vous. — On demandait à Platon à quelle marque on reconnaissait le sage : Le sage répondit-il, ne s'irrite pas lorsqu'on le blâme ; il ne s'enorgueillit pas lorsqu'on le loue. Un jour qu'il se disposait à châtier un esclave qui avait excité sa colère , Xénocrate sm^vint : Fouette cet esclave, lui dit Platon, car, pour moi, je suis irrité. Telle n'est pas la conduite de la plupart des hommes. C'est surtout lorsqu'ils sont en colère qu'ils châtient. — Je ne peux passer ici sous silence le salutaire conseil d'Athénodore, rapporté par Plutarque. Ce philosophe, alléguant son grand âge, avait demandé à Auguste qu'il lui fût permis de retourner dans sa patrie. Ayant obtenu ce qu'il souhaitait, il prit congé de César; mais voulant lui laisser comme souvenir quelque maxime digne d'un philosophe, il lui dit : César, quand vous serez irrité, ne dites et ne faites rien que vous n'ayez d'abord compté les vingt-quatre lettres de l'alphabet grec. Auguste, baisant alors la main d'Athénodore, lui dit : J'ai encore besoin de ta présence; et il le retint auprès de lui pendant une année. Saint Ambroise jugeait que ce temps n'était pas suffisant pour apaiser la colère , et il imposa comme pénitence à l'empereur Théodose l'obligation de laisser s'écouler un délai beaucoup plus considérable entre une sentence capitale et son exécuiion. Voici dans quelles circonstances. Je pense qu'il vous sera très-agréàble d'entendre le récit de cette histoire, qui mettra sous vos yeux la violence cruelle et le remède de la colère, l'obéissance parfaite de Théodose et l'inébranlable constance d' Ambroise. Je ne ferai que reproduire le texte de l'historien.
Une sédition ayant éclaté à Thessalonique, quelques magistrats furent lapidés et massacrés. A cette nouvelle, Théodose ne put maîtriser sa fureur, et, sur-le-champ, il ordonna que l'épée fût levée sur toutes les têtes et frappât les innocents avec les coupables. Sept mille hommes, dit l'historien, furent mis à mort, sans aucun jugement. Sur ces entrefaites, l'empereur vint à Milan. Il voulut entrer solennellement dans le temple, mais Ambroise, qui avait connaissance de l'affreux massacre de Thés-
salonique, se présenta devant Théodose, à la porte de l'église, et l'arrêta sur le seuil en lui disant : Ignorez-vous, ô empereur, Ténormité du crime que vous avez commis? Après avoir ordonné un aussi horrible carnage, ne comprenez-vous pas combien votre démarche est présomptueuse? Mais peut-être la puissance dont vous êtes revêtu vous empêche de reconnaître votre péché, 11 convient cependant que la raison prévale sur la puissance. Vous ne devez pas méconnaître la nature, la condition mortelle de l'homme, la poussière dont nous avons été formés et dans laquelle nous devons retourner un jour; et celui qui se confie dans la pourpre royale ne doit pas ignorer les infirmités du corps que cette pourpre recouvre. De quel œil donc oserez-vous regarder le temple du Dieu qui est le maître de tous ? De quels pieds oserez-vous fouler le pavé du saint lieu? Comment étendrez-vous vers l'autel ces mains encore dégoûtantes du sang innocent? Comment, avec de telles mains, recevrez-vous le corps sacré du Seigneur? Aurez-vous l'audace d'approcher vos lèvres du calice qui contient son sang précieux, après que de votre bouche est sorti l'ordre de verser injustement des flots de sang pour assouvu' votre fureur? Arrière donc, éloignez-vous ; n'ajoutez pas un nouveau péché à vos autres crimes. Acceptez humblement le lien spirituel que le Seigneur vous impose, comme le remède le plus salutaire. — Huit mois plus tard, aux approches de la fête de Noël, Ruffin étant entré dans le palais de Théodose, trouva le prince plongé dans la désolation et les larmes. Comme ce ministre parlait à l'empereur avec une certaine liberté, il lui demanda la cause de sa tristesse et de ses gémissements : Tu te joues de moi, répondit Théodose, et tu ne comprends pas mt^s maux. Je me lamente et déplore mon malheur, en voyant que les temples de Dieu sont ouverts à des mendiants et à des esclaves qui peuvent y aller prier en toute hberté, tandis que moi, l'enli'ée du temple m'est refusée, et les cieux eux-mêmes sont fermés sur ma tète. Et le prince entrecoupait de ses sanglots chacune de ses paroles, — Si vous l'approuvez, reprit Ruffin, je vais comùr auprès du pontife et le presser par mes prières de rompre vos liens. — Tu ne persuaderas point Ambroise, répondit l'empereur. La sentence
qu'il a portée contre moi est juste, et son respect pour la puissance impériale n'ira pas jusqu'à lui faire transgresser la loi de Dieu. — Cependant Ruffm se rend auprès de l'archevêque. Il demande humblement grâce pour l'empereur. Déjà, dit-il, Théodose approche du temple ; il arrive. — Et moi, reprend Ambroise, je vous déclare que je l'empêcherai de franchir le seuil de la maison de Dieu. Si alors il lui plait de changer sa puissance en tyrannie, je suis prêt à mourir. — Ruffm ayant entendu ce langage, court en informer l'empereur et l'engager à ne point sortir du palais ; mais déjà Théodose était au milieu de la place publique : Je poursuivrai mon chemin, dit-il, et j'essuierai les humiliations que j'ai méritées. Arrivé au seuil du temple, il n'entra pas dans la Basilique, mais s'approchant d'Ambroise, debout devant la porte de l'église, il le suppliait de l'absoudre de la sentence dont il était frappé. — Prince, lui dit l'archevêque, votre démarche est un acte tyrannique; vous vous révoltez contre Dieu, et vous foulez aux pieds ses lois. — Non, répondit Théodose, je ne me révolte pas contre les arrêts de l'Eglise, et je ne prétends pas forcer l'entrée du temple; je viens vous conjurer de briser mes liens, d'implorer pour moi la miséricorde divine et de ne pas me fermer plus longtemps la porte que notre Seigneur a ouverte à tous les pénitents. — Et quelle pénitence, reprit Arabroise, avez-vous faite après de si grands crimes? — C'est à vous de m'apprendre celle que je dois faire, répondit Théodose, et de me prescrire des remèdes; pour moi, mon devoir est de les accepter et de m'y soumettre. — Eh bien! dit alors le pontife, puisque c'est la fureur qui a dicté votre sentence, puisque, au lieu de prendre conseil de la raison, vous n'avez écouté que la colère, faites une loi portant que tout arrêt de mort et de proscription inspiré par la fureur demeurera trente jours sans effet, et attendra le jugement de la raison. Après ce laps do temps, la colère sera apaisée, et la raison, ayant mûrement examiné les faits, jugera avec connaissance de cause et conformément à l'équité. — L'empereur accepta volontiers cette condition; il fit porter la loi que demandait Ambroise, et y souscrivit lui-même tout aussitôt. Cet acte de soumission lui mérita d'être réintégré dans la communion des
CINQUIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. II. m fidèles. La loi qu'il rendit en cette circonstance n'a pas cessé d'être en vigueur. — J'ai emprunté ces détails à Théodoret, qui raconte fort au long cette mémorable histoire. Quand on examine le fait, on ne sait ce qui doit étonner le plus, ou de la barbare fureur qui précipita dans un crime si horrible non un tjTan, un Néron, mais le religieux empereur Théodose, ou de l'obéissance et de l'humilité avec lesquelles ce prince accepta la pénitence que lui infligea Ambroise, ou enfin de la constance et de l'autorité de ce saint pontife, qui ne craignit point de reprendre dans un langage si sévère le monarque du monde : toutes choses également admirables, chacune en son genre, et complètement inusitées, hélas 1 dans notre malheureux siècle.
Il est à la colère un autre remède, qui sera particulièrement agréable aux hommes vraiment désireux de se corriger de ce vice. Le voici tel que Plutarque le décrit : « Les colères fréquentes et continuelles, dit-il, s'amassent peu à peu dans l'âme et y sont produites par l'amour de nous-mêmes et par l'habitude d'une vie molle et sensuelle, comme un essaim d'abeilles ou de guêpes. Par conséquent, il n'est pas de meilleur moyen pour acquérir la douceur que de se comporter avec indulgence et bonté envers ses serviteurs, sa femme et ses amis^, usant d'une grande simplicité et facilité de mœurs et sachant se contenter de ce qu'on a sous la main, sans chercher l'abondance et la superfluité. Il faut donc par frugalité accoutumer son corps à user facilement de peu (d'autant que ceux qui désirent peu ne sauraient manquer de beaucoup de choses), et se contenter, sans dire mot et sans se courroucer, de ce qu'il y aura sur la table, afin de ne pas servir un mets très-désagréable à nous-mêmes et à nos amis, qui est la colère. » Et un peu plus loin : « Il faut également s'habituer à se servir indifféremment de toute espèce de vases et de vaisselles, ne donnant pas une préférence exclusive plutôt aux uns qu'aux autres. Ceux donc qui se sentent enclins à la colère doivent s'abstenir de faire provision de choses rares et exquises, telles que vases, cachets, pierres précieuses, parce que si ces objets
viennent à se perdre, nous sommes beaucoup plus troublés que sî c'étaient des choses de peu de prix et qu'on puisse facilement se procurer. Or, l'aisance et la facilité avec lesquelles on se comporte à l'égard des choses, apprend à être facile et aisé envers les serviteurs, et si on devient tel envers les serviteurs, nul doute qu'on ne le devienne encore davantage envers les amis et les sujets. »
Mais pour terminer cette partie, je veux vous proposer l'exemple de Plutarque lui-même, et vous montrer par ses paroles comment et par quels remèdes cet habile médecin de la colère vint à bout de se guérir de cette maladie. « Premièrement, dit-il, comme, d'après Ilippocrate, la maladie la plus grave et la plus dangereuse est celle qui change le visage de l'homme et le rend différent de lui-même, ainsi voyant que les hommes en proie à la colère sortent davantage d'eux-mêmes, et changent de figure, de couleur, de contenance, d'allure et de voix, j'ai imprimé comme l'image de cette passion en mon âme, et j'ai pensé que je serais bien fâché de me montrer ainsi ému et effrayant à mes amis, à ma femme et à mes enfanU, étant non-seulement hideux à voir et tout autre que de coutume, mais aussi ayant une voix âpre et dure, toutes choses que j'avais rencontrées chez quelquesans de mes familiers tellement troublés par la colère qu'ils ne pouvaient conserver ni leurs manières accoutumées, ni leur physionomie ordinaire, ni leur grâce à parler, ni leur douceur et leur affabilité en compagnie. On dit de la mer, quand elle est agitée par les vents et rejette de son sein l'algue et la mousse, qu'elle se purge. Mais les paroles dissolues, amères et folles que vomit une âme bouleversée par la colère, souillent ceux qui les disent et les couvrent d'infamie. »
Ensuite, comme l'une des occasions les plus fréquentes de la colère est la lenteur et la nonchalance des serviteurs, tout homme qui aime la modération doit se rappeler cette recommandation du Sage : « Ne soyez point comme un lion dans votre maison, en vous rendant terrible à vos domestiques et opprimant ceux qui vous sont soumis. » Noli esse sicut leo in domo tua, evertens domesticos tuos et opprimens subjeclos tibi. Eccli. iv, 33. Plutarque embrassa ce conseil et le suivit fidèlement, comme le prouvent ses
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paroles : « Quoique toutes nos passions aient besoin que l'habitude vienne dompter et réprimer par de fréquents exercices les mouvements contraires et rebelles à la raison, il n'en est aucune où Ton ait tant d'occasions de s'exercer à l'égard de ses domestiques qiie la colère. Nous ne pouvons concevoir envers eux, en effet, ni ambition, ni envie, ni crainte, mais chaque jour nous nous laissons aller contre eux à des mouvements d'indignation qui dégénèrent en injures et en emportements, d'autant que nous pouvons faire ce que nous voulons et qu'il ne se trouve là personne qui nous arrête et nous soutienne, comme en un endroit glissant, pour nous empêcher de tomber. Il est bien difficile, là où on n'est point tenu de rendre compte de ses actions à personne, de ne point faillir, à moins qu'on n'ait donné pour rempart à cette grande licence la douceur, la clémence et la bénignité, et qu'on ne soit accoutumé à endurer sans s'émouvoir beaucoup de paroles et de sa femme et de ses amis, qui nous reprochent d'avoir trop de douceur et de mollesse, ce qui était principalement cause que je m'aigrissais le plus souvent contre mes serviteurs, pensant qu'ils deviendraient pires si je ne les châtiais. Mais à la fin je me suis aperçu qu'il valait mieux que ma patience et mon indulgence les rendissent pires, que de me dépraver moi-même par l'àpreté de mon humeur et par la colère, tout en voulant corriger les autres. Au reste, le châtiment qu'on inflige aux serviteurs, sans vouloir écouter leurs prières, ni les laisser se justifier, ne leur inspire pas le repentir de leurs fautes, mais de plus grandes précautions pour ne pas être surpris à l'avenir.
Mais lorsqu'on juge qu'il est expédient de punir, il faut que celui que la colère transporte se dise à lui-même : « Si ce serviteur a fait une faute aujourd'hui, cette faute existera demain et d'ici trois jours, par conséquent il n'y a point d'inconvénient à ce qu'il soit puni un peu plus tard qu'il n'eût dû l'être, tandis qu'il y en aurait au contraire si, pour s'être trop hâté, il paraissait toujours qu'il a été châtié injustement, comme il est souvent arrivé. Quel est, en effet, celui d'entre nous, si rigide et si sévère soit-il, qui batte et fouette son serviteur pour avoir, cinq ou six jours auparavant, laissé brûler le rôti, ou renversé la table, ou répondu
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trop tard quand on l'appelait? Et cependant ce sont là les causes ordinaires pour lesquelles sur-le-champ, aussitôt qu'elles se produisent, nous nous troublons, nous nous courrouçons, nous sommes implacables; car, de même que les corps paraissent plus grands à travers un brouillard, ainsi en est-il des fautes que l'on regarde à travers la colère. C'est pourquoi il faut alors se souvenir de ces préceptes et autres semblables; puis, quand on est libre des influences de la colère, sans aucun reste de trouble, considérer le fait mûrement et de sens rassis, et si alors il nous paraît mauvais, le condamner franchement et ne pas en omettre la correction , comme font à l'égard de la viande ceux qui n'ont plus d'appétit; car si c'est une faute de châtier lorsqu'on est en colère, c'en est une plus grande de ne châtier pas quand la colère est passée et d'être alors négligents et mous. Semblables aux mariniers paresseux qui, durant le beau temps, demeurent en repos dans le port et font voile quand la tourmente se lève, nous reprochons à la raison d'être lâche et faible en matière de punition, et nous nous hâtons de punir, lorsque la colère, comme un vent impétueux, s'élève dans notre âme. Celui qui a faim use naturellement de viande, mais nous ne devons user de punition que lorsque nous n'en avons ni faim ni soif, et ne pas nous servir de la colère comme d'un assaisonnement qui nous mette en appétit de châtier, mais lorsqu'au contraire nous en sommes le plus éloignés, et que le jugement de la raison nous oblige à punir. »
Plutarque ajoute un autre remède non moins admirable de la part d'un païen et qu'on peut souhaiter de voir pratiqué par les chrétiens. Pour moi, je vous avoue que le langage de ce moraliste me semble plutôt emprunté à la philosophie divine que tiré de la philosophie humaine. Voici ce qu'il dit de lui-même : a Je louais et considérais comme choses dignes d'un homme qui fait profession de sagesse, de faire vœu dans ses prières de s'abstenir pendant un an des femmes et du vin, honorant ainsi Dieu par cette continence, ou bien encore de s'abstenir pendant un certain temps de toute vaine parole, prenant garde de ne jamais proférer aucun mensonge, soit par manière de plaisanterie ou à bon escient. Puis je m'exerçais à passer quelques jours sans
me laisser aller à la colère, comme si j'eusse célébré ces fêtes où il n'est pas permis de boire de vin ni de se livrer aux excès. Ensuite je m'essayais pendant un mois ou deux, et j'avançais ainsi peu à peu dans l'exercice de la patience, veillant avec soin sur moi-même et me préservant de toutes souillures, » • Voilà , mes frères , comment un païen , un homme qui n'avait jamais entendu parler ni de la gloire céleste réservée à la douceur, ni du feu de l'enfer qui doit être le châtiment de la colère , travaiUait à se guérir. Voilà les remèdes qu'il employait contre cette maladie quotidienne. Que ne devons-nous donc pas faire, nous qui marchons dans le grand jour de l'Evangile ; nous qui sommes invités par tant de promesses divines à la piété et à la justice; nous que tant de menaces doivent détourner du mal, et tant de bienfaits exciter à l'amour de Dieu ; nous qui trouvons tant de secours et de remèdes dans les sacrements, tant d'aiguillons puissants dans les exemples des saints, tant de salutaires instructions dans les prédications que nous entendons chaque jour? N'est-il pas juste que, par notre zèle et notre amour de la vertu, nous nous élevions d'autant plus au-dessus des philosophes païens que nous avons des moyens et des secours plus abondants et plus précieux? Employons donc ces remèdes, mes très-chers frères, terrassons le monstre cruel que l'on appelle la colère, et travaillons à acquérir la mansuétude et la douceur : ainsi nous mènerons ici-bas une vie paisible et tranquille, et nous aborderons heureusement, avec la grâce de Dieu, au port de la félicité et de la paix éternelles.
PREMIER SERMON
1' EXPLICATION DE l'ÉVANGILE *, — 2** PÉYELOPPEMENï DES PAROLES
DU TEXTE
Si dimisero eosjejunos, déficient in via.
Si je les renvoie dans leur maison sans nourriture, les forces leur manqueront en chemin. Marc, viu, 3.
Tout le salut et le bonheur du chrétien consiste dans une étroite union avec Jésus-Christ son chef. Les avantages de cette union nous sont révélés par notre Seigneur lui-même dans ces paroles mémorables de son Evangile : « Si vous demeurez en moi et que mes paroles demeurent en vous , vous demanderez tout ce que vous voudrez, et il vous sera accordé. » Si manseritis in me, et verba mea in vobis manserint, quodcumgue volueritis petetis, et fîet vobis. Joann. xv, 7. Quoi de plus étendu et de plus magnifique que cette promesse? N'égale-t-elle pas en quelque sorte l'homme à Dieu auquel il appartient de faire tout ce qu'il veut? Mais qu'y a-t-il d'étonnant que l'homme uni à Dieu et ne faisant qu'un avec lui puisse opérer par la vertu divine les choses que Dieu luimême opère? — Si vous me demandez ce qui unit l'homme parfaitement à Dieu, je vous répondrai que c'est la foi jointe à la charité. La foi, en effet, sans la charité, nous unit à Jésus-Christ, mais d'une manière imparfaite , comme des membres desséchés sont unis au corps dont ils ne reçoivent aucun mouvement, aucune sensibilité. Mais la foi informée par la charité nous unit parfaitement à Jésus-Christ comme des membres vivants à leur chef. D'où il suit que, de même que la tête communique aux membres sa force et sa vertu, ainsi notre Seigneur Jésus-Christ, établi par son Père sur toute l'Eglise dont il est le chef, répand les dons de ses mérites et de ses grâces sur tous ceux qui lui sont unis comme des membres vivants.
Notre salut consistant donc dans cette heureuse union, notre Seigneur (si désireux de nous sauver) ne cesse d'y pourvoir du haut du ciel où il réside, comme il y a travaillé de toutes les manières, lorsqu'il est venu en ce monde. Tel est, en effet, le but qu'il s'est proposé non-seulement en nous offrant les admirables exemples de ses vertus, mais en opérant les prodiges les plus éclatants. Lui qui est le créateur et le souverain Seigneur de toutes choses, pouvait sans doute produire dans le ciel et sur la terre des miracles qui auraient manifesté au monde sa puissance infinie; il a voulu cependant accomplir particulièrement des œuvres qui fussent en même temps des prodiges et des bienfaits : des prodiges, pour attester sa divinité ; des bienfaits, pour s'attacher les hommes par les liens de la plus étroite affection. C'est pour cela que, parcourant les villages et les bourgades, il guérissait, tantôt par quelques paroles, tantôt par l'imposition de ses mains sacrées, tantôt par le seul contact de ses vêtements des multitudes de personnes dont les unes étaient affligées de maladies, et les autres tourmentées par les esprits impurs. « Toute la foule, dit l'Evangile, cherchait à le toucher, parce qu'il sortait de lui une vertu qui les guérissait tous. » Luc. vi, 19. Il conquit à la fois, par ces miracles, et ses disciples, et un grand nombre des témoins de la résurrection de Lazare et beaucoup d'autres encore : tous ceux qui n'avaient pas été ingrats envers ses bienfaits, il les excita puissamment à son amour.
Rien n'est plus capable, en effet, d'enflammer la volonté des hommes, que la bienfaisance et la miséricorde, deux vertus qui brillèrent du plus vif éclat dans la personne du Sauveur. C'est ainsi que, touché de compassion envers la veuve de Naïm, dont on portait en terre le fils unique, il ne se contenta pas de consoler celte pauvre mère par des paroles, mais il lui rendit son fils qu'il ressuscita. Luc. vu, 11-17. C'est ainsi que, dans le désert, voyant la multitude qui le suivait, il en eut pitié, parce qu'ils étaient comme des brebis sans pasteur, et lui, le bon pasteur, nourrit leur âme de l'aliment de sa doctrine et leur corps exténué de fatigue des cinq pains qu'il multiplia miraculeusement. C'est encore à ce même sentiment de commisération
que l'on doit rapporter le miracle que nous lisons au chapitre xv de saint Matthieu : « Jésus vint près de la mer de Galilée, dit cet évangéliste, et, étant monté sur une montagne, il s'y assit. Et de grandes troupes de gens s'approchèrent de lui, ayant avec eux des muets, des aveugles, des hoiteux, des estropiés et beaucoup d'autres malades; et ils les mirent à ses pieds, et il les guérit. De sorte que la multitude était dans l'admiration, en voyant les muets parler, les boiteux marcher, les aveugles voir, et elle glorifiait le Dieu d'Israël. » Matth. xv, 20-31. Telle fut l'occupation, tel fat l'office, telles furent les œuvres de notre divin Sauveur, pendant tout le temps qu'il vécut parmi les hommes. Que pouvait faire autre chose le Dieu tout puissant, créateur de tout ce qui existe, en descendant du ciel sur la terre, sinon de venir en aide à ceux qu'il avait créés, de perfectionner son œuvre, de délivrer ses enfants de tout mal? Ce témoignage de bonté, il le relève encore avec une incomparable munificence. Ces hommes qu'il avait guéris de leurs maladies, il les nourrit dans le désert, ne recevant rien d'eux, mais ajoutant grâce sur grâce, bienfait sur bienfait. Ainsi notre Seigneur (comme nous l'avons dit) excitait dans le cœur des hommes la foi et l'amour envers sa personne adorable; il les élevait à ces deux vertus, qui unissent les hommes devenus ses membres à leur chef, et les rendent participants de ses grâces, de ses mérites et même en quelque sorte de sa nature divine. Que de raisons pour nous, mes frères, de cultiver ces deux vertus et principalement la charité 1 Déjà, grâce à Dieu, nous avons la foi; cette foi, travaillons à la rendre parfaite par la chanté qui nous unit si étroitement au Fils de Dieu. 0 aveugle cupidité des mortels ! Au lieu de poursuivre des biens périssables, que ne soupirez-vous après ces richesses précieuses! Mais venons au récit de notre évangile.
« En ce jour-là, comme la foule était grande encore et n'avait pas de quoi manger, Jésus appela ses disciples et leur dit : J'ai compassion de ce peuple, etc. » On peut demander ici pourquoi notre Seigneur, qui savait bien ce qu'il avait à faire, consulta ses disciples. La raison de cette conduite du Sauveur nous est fournie par une autre circonstance analogue. Peu de temps avant d'oné-
rer le miracle contenu dans l'évangile de ce jour, Jésus se voyant suivi d'une nombreuse multitude, avait demandé à Philippe : Où achèterons-nous du pain pour donner à cette foule? Et l'Evangéliste ajoute aussitôt que « Jésus disait cela pour le tenter; » c'est-à-dire qu'il voulait éprouver la foi de son disciple, et voir si elle allait jusqu'à croire qu'il pouvait sans vivres et sans provisions nourrir cette multitude, lui qui avait déjà manifesté sa puissance divine par tant de miracles. C'est dans le même dessein que notre Seigneur, en l'évangile de ce jour, demande à ses disciples par quel moyen on pourrait donner à manger à toute cette foule. Mais ceux-ci, aussi faibles dans leur foi que Philippe, lui répondent : « Comment pourrait-on trouver dans ce désert assez de pain pour rassasier ce peuple?» La défiance de Philippe m'étonne peu; sans doute il avait été témoin d'autres prodiges opérés par Jésus, mais il n'avait pas encore vu le Sauveur nourrir miraculeusement la multitude qui l'accompagnait. Le manque de foi des disciples est beaucoup plus inexplicable. Ils avaient vu le Sauveur rassasier avec quelques pains et quelques poissons la foule qui l'avait suivi dans le désert; eux-mêmes avaient distribué ces pains et ces poissons et avaient rempli douze corbeilles de ce qui était resté; comment donc avaient-ils sitôt oubhé le prodige dont ils avaient été les témoins et les ministres? Comment ne se dirent-ils point : Celui qui a pu nourrir tant d'hommes avec de si faibles provisions, ne saurait-il faire maintenant ce qu'il a déjà fait? Ne leur était-il pas facile de répondre à Jésus : Seigneur, vous que nous avons vu, il y a quelques jours, rassasier miraculeusement cinq mille hommes avec cinq pains, vous pouvez aisément renouveler»ce prodige, puisque votre puissance n'est pas moindre aujourd'hui qu'alors? Quel est l'homme, si peu intelligent qu'on le suppose, à l'esprit duquel cette réponse ne se présenterait sur-le-champ? IMarthe avait une foi plus grande, elle qui ayant entendu dire que des morts avaient été ressuscites par la puissance de Jésus, crut qu'il pouvait en sa faveur opérer le même miracle : « Seigneur, lui dit-elle, si vous aviez été ici, mon frère ne serait pas mort. » Joann. xi, 21 . Ce qu'elle ajoute est l'expression de la foi la plus ferme : « Mais maintenant encore,
poursuit-elle, je sais que tout ce que vous demanderez à Dieu, Dieu vous le donnera, » ibid. 22 ; paroles qui montrent bien que cette sainte femme croyait que Jésus pouvait ressusciter Lazare, depuis quatre jours dans le tombeau et répandant déjà une mauvaise odeur. Les disciples étaient loin de ces dispositions, et nous pouvons conclure de leur réponse au Sauveur que c'étaient des hommes d'un esprit grossier et lourd, puisqu'ils ne surent pas même faire un raisonnement si simple. Notre Seigneur les choisit tels pour faire éclater davantage son incomparable puissance; en effet, c'est avec ces faibles instruments qu'il soumit le monde entier à sa religion, qu'il triompha des tyrans, qu'il renversa les autels et les temples des idoles, et que, à la place des faux dieux, il fit annoncer et adorer le vrai Dieu, souverain créateur du monde, fait homme pour sauver les hommes et crucifié entre deux voleurs.
« J'ai compassion de ce peuple, car voilà trois jours déjà qu'ils sont avec moi, et ils n'ont rien à manger. » Ici, mes frères, je vous avoue que j'admire moins la foi et l'attachement de cette foule demeurant pendant trois jours dans le désert avec notre Seigneur, que la bonté, la puissance miraculeuse, la grâce des discours de ce divin Sauveuj*. Quand je considère, en effet, cette multitude au désert, sans maison, sans lit, sans asile, ayant épuisé ses provisions, supportant la chaleur du jour et les intempéries de la nuit, avec des enfants et des femmes, et couchant sur la terre nue, que puis-je penser autre chose, sinon que la présence du Sauveur avait tant de charmes, sa puissance miraculeuse était si grande, sa parole avait tant de douceur et d'éloquence, que ces hommes suspendus à ses lèvres, et s'oubliant en quelque sorte eux-mêmes, ne se souvenaient ni du chemin qu'ils avaient fait, ni de lem's fatigues, ni de leurs besoins; et cela n'a rien qui doive nous étonner. Il y eut autrefois dans la Gaule un personnage si éloquent qu'il conduisait où il le désirait les esprits de ses auditeurs; aussi le représentait-on avec une chaîne d'or tombaut de $a bouche, poui' signifier que par la force et la suavité
de ses discours il enchaînait les cœurs et les entraînait comme des captifs partout où il voulait. L'éloquence, qu'un poète a nommée la reine des esprits et de toutes choses, a tant de vertu, dit Cicéron, que les sages lui ont attribué la faculté de mouvoir les esprits à son gré. Si la parole de l'homme a une si grande vertu, que devons-nous penser de la parole divine, d'autant plus puissante et plus suave qu'elle l'emporte davantage sur l'éloquence de l'homme? Qu'y a-t-il alors d'étonnant que cette multitude, qui suivait Jésus, se soit oubliée elle-même et n'ait pu se séparer de celui dont l'éloquence avait pour elle tant de charmes? Notre Seigneur appela donc ses disciples et leur dit : « J'ai compassion de ce peuple, car voilà trois jours déjà qu'ils sont avec moi, » ou, comme dit saint Matthieu, « qu'ils persévèrent dans ma compagnie. » Matin, xv, 32. La persévérance de cette multitude fut la première cause de la compassion de Jésus, car « il est bon, dit le Prophète, d'attendre en silence le salut que Dieu nous promet. » Bomim est prœstolari cuni silentio salutare Dei. Thren. m, 26. Qui a jamais persévéré dans quelque bonne œuvre, sans éprouver la miséricorde du Seigneur ? Madeleine persévéra auprès du tombeau de Jésus; elle y resta, tandis que les disciples s'en retournèrent chez eux, et mérita de voir la première le Sauveur ressuscité. La Chananéenne persévéra dans sa prière ; les refus qu'elle essuya ne la rebutèrent point; aussi mérita-t-elle d'entendre cette pai'ole : 0 femme, votre foi est grande ! qu'il vous soit fait selon votre désir. Il persévéra, cet ami importun qui vint pendant la nuit, dit l'Evangile, frapper à la porte de son ami et le prier de lui prêter trois pains; ses instances triomphèrent des excuses et des lenteurs de celui dont il troublait le repos, et sa persévérance obtint ce que l'amitié ne pouvait obtenir. Elle persévéra pendant trois jours dans la prière, la femme du jeune Tobie, et, après avoir vu ses sept maris frappés de mort, elle obtint enfin pom' époux le plus vertueux des hommes. Saint Jérôme, violemment tenté par le démon, persévéra si longtemps dans la prière, qu'il dit de lui-même, dans une lettre à Eustochie : « Je me souviens que mes clameurs se prolongeaient pendant les jours et les nuits ; je me frappais la poitrine, et je ne cessais point
que le Seignetir n'eût rendu la tranquillité à mon âme. » Enfin, elle persévéra, cette foule, qui demeura pendant trois jours au désert avec Jésus, Mais aussi comme ils furent récompensés de leur persévérance 1 Notre Seigneur nourrit leur corps exténué par la faim et la fatigue, et il confirma leur esprit dans la foi, en opérant sous leurs yeux le plus éclatant miracle. Oh ! chrétiens, si nous persévérions ainsi dans la prière ! Si ceux qui passent des nuits entières à dormir ou à jouer aux cartes et aux dés, en consacraient une seule à s'entretenir avec Dieu, combien cet exercice leur serait plus profitable que le jeu! Mais que dis-je, une seule nuit? Que ne consacrons-nous seulement une heure chaque jour à la prière? Si nous y étions fidèles , le Seigneur, qui récompensa si magnifiquement la persévérance de ce peuple, reconnaîtrait aussi la nôtre en nous accordant de nouvelles richesses de sa grâce.
Une autre cause de la compassion de Jésus pour ces hommes qui l'avaient suivi, c'est que quelques-uns d'entre eux étaient venus de loin ; aussi de peur que les forces ne leur manquassent en chemin , s'ils s'en retournaient sans avoir pris de nourriture , il opéra principalement en leur faveur le miracle de la multiplication des pains. Leur foi et leur piété n'étaient-elles pas, en effet, d'autant plus grandes qu'ils avaient fait une plus longue route? Quel encouragement pour ceux qui n'épargnent ni le travail ni la peine, lorsqu'il s'agit de Dieu, qui entreprennent pour lui plaire des choses difficiles , qui se renoncent eux-mêmes et portent tous les jours leur croix ! Ils peuvent juger par là quelle magnifique récompense leur est promise. Abraham, sur l'ordre de Dieu, quitte sa patrie, ses parents, ses proches, et le Seigneur lui donne le pays de Chanaan, à lui et à sa postérité. Plus tard, il se dispose, pour obéir à Dieu, à immoler son fils bien-aimé; et, au lieu d'un seul fils, le Seigneur lui promet des descendants aussi nombreux que les astres du ciel et les sables du rivage de la mer. Voilà comment la bonté souveraine et infinie sait récompenser les efforts et les travaux de ceux qui l'aiment.
Notre Seigneur, ayant résolu de nourrir cette multitude, demande à ses disciples combien ils avaient de pain. — Sept, lui
SIXIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. I. 203 répondent-ils. Remarquez, mes frères, les faibles provisions que les disciples avaient préparées pour eux et pour le Sauveur, d'autant qu'ils étaient dans un désert où l'on ne pouvait trouver aucune ressource. Qui ne reconnaîtrait ici l'indigence du Dieu fait homme , de Celui « qui , étant riche , dit l'Apôtre , s'est rendu pauvre pour l'amour de nous, afin de nous enrichir par sa pauvreté? » Propter vos egenus factus est, cum esset dives, ut iîlms inopia vos divites essetis. II Cor. vni, 9. Il naît dans une étable; on le couche dans une crèche; il est attaché nu sur une croix; il est déposé dans un sépulcre qui ne lui appartient pas. Enfin , il dit de lui-même : « Les renards ont des tanières, les oiseaux du ciel ont des nids; mais le Fils de l'Homme n'a pas où reposer sa tête. » Luc. IX, 58. Mais que cette pauvi^eté a été féconde ! Avec quelle incroyable ardeur les saints anachorètes n'ont-ils pas imité cet exemple de pauvreté et de dénùment donné par le divin Mïdtre? Saint Jérôme, dans la lettre mentionnée plus haut, dit de ces solitaires : « Je ne parle point de leur nourriture ni de leur boisson; car ils ne boivent que de l'eau froide, et regardent comme un acte de sensuahté de manger de quelque aliment cuit. » Le même auteur, dans la Règle du moine , dit que ces saints anachorètes se nourrissaient de pain, de légumes et d'herbes qu'ils assaisonnaient d'un peu de sel. Un palmier fournissait à Paul, ermite, la nourriture et le vêtement. « J'ai vu, dit encore ce saint docteur, et je prends Jésus et ses anges à témoin de la vérité de ce que je rapporte, j'ai vu un solitaire qui, pendant trente ans qu'il demeura au désert, vécut de pain d'orge et d'eau bourbeuse. J'en ai vu un autre enfermé dans une vieille citerne, et ne mangeant que cinq ûgues par jour. » Ces hommes éclairés de la lumière divine, à la pensée des alTreux supplices de l'enfer et des magnifiques récompenses du ciel, s'imposaient les plus rudes austérités dans la crainte d'être condamnés au feu éternel ou d'être exclus du céleste héritage. Mais nous, qui ne rappelons jamais à notre esprit ces grandes vérités et qui ne nous occupons pas de nos fins dernières, à peine voulons-nous observer les quelques jours de jeûne que l'EgUse nous prescrit. Ces pieux serviteurs de Dieu macéraient sans cesse leur chair innocente,
tandis que nous, nous flattons et nous caressons constamment la nôtre, nous préparant ainsi une éternelle tristesse en expiation de nos plaisirs d'un jour.
« Notre Seigneur commanda donc à la foule de s'asseoir ; il prit les sept pains, et, rendant grâces, il les rompit et les donna à ses disciples pour les distribuer, et ils les distribuèrent au peuple. » Quelle abondante matière à nos réflexions dans ces quelques mots! D'abord le Fils de Dieu rend grâces à son Père, nous apprenant par son exemple à ne jamais prendre notre repas sans remercier Dieu qui nous fournit libéralement par le ministère de ses créatures toutes les choses nécessaires à la vie. « 11 ouvre sa main, dit le Roi- Prophète, et il remplit tous les êtres vivants des effets de sa bonté. Ps. cxliv, 16. Les mets qui couvrent notre table sont autant de bienfaits de sa providence. Avant donc de prendre notre nourriture , récitons avec un cœur reconnaissant cette belle prière de saint Jean Chrysostome : Béni soyez- vous,' Seigneur, qui me nourrissez dès ma jeunesse; vous qui donnez h toute chair son aliment, daignez remplir nos cœurs de joie et d'allégresse , afln qu'ayant toujours ce qui sufflt pour notre subsistance , nous abondions en toutes sortes de bonnes œuvres en Jésus-Christ notre Seigneur, à qui appartient avec vous et avec le Saint-Esprit la gloire, l'honneur et l'empire dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
Cette bénédiction de la table , pour ne citer que ce seul avantage, a pour effet de nous délivrer des embûches du démon. Voici à ce sujet une histoire que saint Grégoire raconte parmi les faits miraculeux opérés par le Bienheureux Père Equilius. Une religieuse, étant un jour entrée dans un jardin, vit une laitue qui la tenta; elle la prit et la mangea sans penser à faire le signe de la croix. Soudain elle fut saisie du démon qui se mit à la tourmenter. On courut en toute hâte eu avertir Equitius , le pressant de venir auprès de la religieuse, afin de l'aider du secours de ses prières. Dès qu'il fut entré dans le jardin, le démon, qui s'était emparé de la religieuse, cria par sa bouche : Mais qu'ai-je donc fait? qu'ai-je fait? Je me reposais sur cette laitue. Cette femme s'est approchée de moi et m'a mordu. L'homme de Dieu lui cora-
manda avec indignation de s'éloigner et de respecter la servante du Dieu tout puissant'. Aussitôt le démon se retira et n'osa plus jamais toucher cette religieuse. Ce seul exemple suffit pour vous montrer de quel péril nous préserve la bénédiction de la table.
Lorsqu'après cette bénédiction vous vous asseyez pour prendre votre repas, rappelez- vous que vous avez deux convives à satisfaire, le corps et 1 ame : le corps doit recevoir la nourriture dont il a besoin, et l'âme doit veiller à ce que les limites de la tempérance ne soient point franchies ; de même, en effet, que le corps est restauré par la nourriture, ainsi l'àme se répare et s'engraisse par cette sobriété qui lui fait chercher dans les repas, non le plaisir et la satiété, mais l'apaisement de la faim.
Notre Seigneur ayant rendu grâces, rompit de ses mains divines les sept pains et les donna à ses disciples pour les distribuer à la multitude. Cette conduite du Sauveur est bien la confirmation de ce qu'il disait dans une autre circonstance à ses disciples, que « il était au milieu d'eux non comme celui qui est assis à table, mais comme celui qui sert. » Luc. xxn, 27. Ne remplit-il pas ici l'office de serviteur, en rompant lui-même le pain à tant de convives? Mais combien de temps pensez-vous que notre Seigneur mit à rompre le pain qu'il destinait à ce peuple? Si l'on compte le nombre des convives (ils étaient environ quatre mille, non compris les femmes et les enfants qui étaient aussi nombreux), on peut croire que notre Seigneur employa une grande partie du jour à cette œuvre, rompant pour tous ceux qui étaient là ces pains qui se multipliaient entre ses mains à proportion de la multitude qu'il voulait rassasier. Notre Seigneur multiplia donc les pains en vertu de sa puissance divine, et les disciples distribuèrent au peuple ces pains multipliés miraculeusement. On peut remarquer quelque chose d'analogue dans les sacrements. Notre Seigneur confère la grâce qu'il nous a méritée sur la croix, et les ministres communiquent aux fidèles cette grâce acquise par les mérites et les souffrances de Jésus-Christ, de sorte qu'on peut appliquer à cette opération sainte ce que le Sauveur dit dans l'Evangile : « D'autres ont travaillé, et vous, vous êtes entrés dans leurs travaux. » Al'd laboraverunt, et vos in
labores eorum introistis. Joann. iv, 38. Pourquoi, en effet, lorsque le prêtre prononce les quelques paroles de l'absolution, me délivret-il des liens du péché et de la servitude du démon, m'élève-t-il à la dignité d'enfant de Dieu, de temple du Saint-Esprit, et m'ouvre-t-il les portes du royaume céleste? Est-ce que la puissance humaine seule est capable de me procurer un bienfait si grand? Non, sans doute. Mais le Fils unique de Dieu, par le sacrifice de sa passion, a mérité cette grâce incomparable aux ministres de son Eglise. C'est lui qui est le premier auteur de ce précieux bienfait, lui qui en est la source ; c'est donc lui qu'il faut adorer, lui qu'il faut célébrer dans nos continuelles louanges, puisque c'est lui qui nous a mérité au prix de tant de sacrifices les biens que ses ministres nous distribuent avec une si grande facilité. — Mais occupons-nous plus spécialement de la pensée exprimée dans les paroles du texte.
DÉVELOPPEME^'T DU TEXTE.
« Si je les renvoie dans leur maison sans nourriture, les forces leur manqueront en chemin. » Il est temps maintenant, mes frères, de passer de la lettre à l'esprit et de nous élever jusqu'à la voie plus sublime qui nous conduit au ciel. Ce que notre Seigneur dit du chemin terrestre, s'applique également au chemin du céleste séjour. Nous n'avons pas, en effet, ici-bas de cité permanente, mais nous cherchons celle où nous devons régner un jour avec Dieu et les esprits bienheureux pendant la durée éternelle des siècles. Notre principal soin doit donc être de reconnaître la voie qui conduit à cette cité sainte, afin qu'on nepuisse pas dire de nous ce qui est écrit au livre des Psaumes : « Ils ont erré dans la solitude, dans les lieux où il n'y avait point d'eau, et ils ne trouvaient point de chemin pour aller à une ville liabitable. » Erraverunt in solitudine in inaquoso; viam civitatis habitaciili non invenerunt. Ps. cvi, ^. Mais pour avoir une connaissance plus pleine de cette voie, il nous faut d'abord savoir quel est le terme où elle aboutit, c'est-à-dire quelle est la fin de notre
DIXIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. I. 207 vie. Faute de cette connaissance, nous ignorerons nécessairement aussi le chemin. De là cette parole de l'apôtre Thomas : « Seigneur, nous ne savons où vous allez, et comment pouvons-nous savoir la voie? » Joann. xiv, 5. La connaissance de la voie est donc la connaissance du terme et de la fm de notre vie. Or, la fin pour laquelle nous avons été créés de Dieu est si noble, que l'on ne saurait en imaginer une plus excellente ou plus sublime. Cette lin, comme le dit saint Thomas, n'est pas autre que la contemplation face à face de la beauté divine, accompagnée de l'amour et de la jouissance ineffable de cette infinie beauté et de la communication de tous les biens dans la possession de ce bien souverain. On arrive à cette suprême félicité par une vie innocente et pure, et par l'accomplissement des commandements de Dieu, selon cette parole du Sauveur : a Si vous voulez entrer dans la vie, observez les commandements. » Si vis ad vitam ingredi, serva mandata. Matth. xix, 47.
Nous n'avons donc pas été créés pour l'oisiveté, la bonne chère, les délices sensuelles, l'ambition et le faste, ni pour satisfaire notre cupidilé par des gains illicites ou légitimes, mais pour pratiquer la rehgion, la justice, la sobriété, pour aimer et honorer le Seigneur, afin que, devenant, par ces vertus, semblables à Dieu en cette vie, nous lui devenions un jour semblables en gloire et en félicité. Mais hélas! combien qui, oublieux de cette fin et de la voie qui y conduit, ne font rien moins que ce pourquoi ils ont été créés, ou plutôt (ce qui doit vous étonner davantage) font toutes les autres choses et néghgent celle-là seule qu'ils devraient faire ! Ils imitent l'intempérance de nos premiers parents en commettant une faute semblable, mais d'une manière toute différente. Nos premiers pères pouvaient manger des fruits de tous les ai'bres du paradis, à l'exception de l'arbre de la science du bien et du mal. Ce fut sm' cet arbre, auquel ils n'auraient jamais dû toucher, qu'ils .portèrent de préférence les regards et la main. Pour nous, à qui la religion et la piété sont seules prescrites, nous devrions par conséquent nous abstenir du reste ou n'y toucher qu'en passant, selon que les besoins corporels l'exigent. Il n'en est pas ainsi ; nous oublions la religion et la piété, et nous ne cherchons que les
autres choses; elles seules sont l'objet de nos pensées, de notre sollicitude; nous les poursuivons sur terre, sur mer, avec tant d'activité, d'efforts et d'inquiétude que l'on pourrait croire que nous n'ayons été créés que pour les posséder et en jouir. En cela nous ressemblons à ces enfants que leurs parents envoient faire quelque emplette, et qui, s'arrêtant devant toutes les curiosités qu'ils rencontrent en chemin, finissent par oublier leur commission. Oui, voilà quelle est notre conduite, à nous qui ne sommes pas des enfants, mais des hommes d'un âge mûr. Nous disposons notre vie tellement à contre-sens, que nous omettons ce qu'il faudrait faire uniquement, et que nous faisons constamment ce dont nous devrions nous abstenir. Se peut-il un plus indigne et plus étrange renversement? 0 déplorable folie des hommes! 0 aveuglement vraiment digne de pitié! Agir ainsi, n'est-ce pas bouleverser l'ordre des desseins de Dieu; n'est-ce pas avoir été placé inutilement en ce monde; n'est-ce pas y vivre en vain; n'est-ce pas abuser de toutes les créatures, que Dieu a faites, non pour favoriser les excès des méchants, mais pour servir aux besoins des bons?
Cet oubli de notre fin, mes frères, est l'origine et la source de tous les maux qui désolent le monde. De là viennent l'abus des bienfaits de Dieu, la néghgence des devoirs de la religion, l'amour déréglé du monde et des choses de la terre, le mépris des préceptes divins, l'insouciance à l'égard de la vie future et du jugement qu'il faudra subir, les soins excessifs et le culte de la chair, le règne tyrannique de la volonté propre, si contraire au règne de Jésus-Christ, une avarice effrénée qui, se mettant peu en peine des intérêts de la vie future, ne soupire qu'après ceux de la vie présente qu'elle voudrait voir durer toujours. Voilà les maux dont l'oubli de notre fin est la cause. Ceux-là en sont exempts qui ont toujours cette fin devant les yeux; qui se conduisent, non comme des citoyens, mais comme des hôtes passagers de ce monde; qui se considèrent, non comme des habitants du pays, mais comme des pèlerins; qui regardent comme inutiles et superflus tons les moments qu'ils ne consacrent pas à cette fin; qui ne perdent jamais de vue cette parole de l'Apôtre : o Nous n'avons
SIXIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. I. 209 pas ici-bas de cité permanente, mais nous cherchons celle où nous devons habiter un jour. » Non habemus hic manentem civilatem, sed futuram inguirimus. Hebr. xni, 14. Voilà quels sont les hommes qui s'efforcent d'entrer dans la vie en marchant dans la voie des divins commandements, qui conduit à la patrie céleste.
Voyons maintenant (pour nous rapprocher davantage de notre évangile) de quelle nature est cette voie. Elle est d'abord étroite et solitaire, d'après le témoignage de notre Seigneur, qui nous dit : « Combien est resserrée la voie qui conduit à la vie, et qu'il en est peu qui la trouventi » Qiiam arcta via est qux ducit ad vitam, et pauci sunt qui inveniunt eam! Matth. vn, 14. De plus, elle est fort longue, embrassant l'espace non d'une ou de deux années, mais de toute la vie, pendant lequel espace de temps nous sommes appelés voyageurs jusqu'au dernier soupir et nous pouvons par conséquent nous écarter de la voie, ce qui est arrivé à plus d'une âme juste. Enfm cette voie (et nul ne le contestera) est fort périlleuse. Le Prophète nous en avertit lorsqu'il dit dans un de ses psaumes : « Les superbes m'ont tendu un piège en secret dans cette voie où je marchais. » In via hac qua ambulabam, (ihsconderunt superbi laqueum mihi. Ps. cxli, 4. Les superbes désignent ici les démons, qui sont tombés par orgueil, et dont « l'orgueil contre Dieu monte toujours, a Ps. lxxui, 23. Ils cachent leurs pièges avec tant d'art que le même Prophète dit en parlant d'eux : « Ils ont délibéré ensemble sur les moyens de cacher leurs pièges, et ils ont dit : qui pourra les découvrir? » Narraverunt ut absconderent îaqueqs; dixerunt: quis videbit eos? Ps. Lxni, 6. Ainsi, ce n'est pas seulement par la violence et par des assauts impétueux que nos ennemis nous attaquent, mais par la ruse et par toutes sortes d'embûches et d'artifices. Ils sont tout à la fois des serpents et des hons. a Veillez, nous dit le Prince des apôtres, car le démon, votre ennemi, tourne autour de vous comme un lion rugissant, cherchant qui il pourra dévorer. » Vigilate, quia adversarius vestcr diabolus tanquam ko nigiens circuit, querens quem devoret. I Petr. v, 8.
Pour vous donner une idée de celte puissance du démon, je me contenterai de vous citer l'exemple de saint Benoît, exemple qui m'inspire autant de crainte que d'étonnement. Cet homme tout divin avait déjà acquis dès sa jeunesse un si haut degré de sainteté, qu'il opérait des miracles. On raconte, en effet, que sa nourrice ayant un jour emprunté un vase de terre qui vint à se briser, Benoît, touché de la peine qu'en éprouvait cette femme, se mit en prières, et le vase se trouva parfaitement restauré. Bientôt Benoît alla vivre au désert, où il demeura pendant trois ans dans une caverne, loin de tout commerce avec les hommes, passant les jours et les nuits dans le jeûne et la prière. 11 était sans doute parvenu au plus haut degré de sainteté. Un jour cependant il aperçut un oiseau noir, semblable à un merle, qui voltigeait autour de lui, et à l'instant il fut assailli de tentations impures si violentes que cet homme si saint, non moins illustre par ses vertus que par ses miracles, conçut la pensée de quitter le désert et de rentrer dans le siècle. Mais soudain s'indignant contre lui-même et contre le démon, il se jeta et se roula parmi les épines et les ronces, et (dit saint Grégoire) guérit par les blessures de son corps les blessures de son âme. Gregor. Dialog. lib. II. Qui ne reconnaîtrait dans cet exemple la force et la puissance du malin esprit? Qui ne redouterait son pouvoir tyrannique? Quel est l'homme, si avancé qu'il soit dans la perfection, qui ne se défierait de cet ennemi? Malheur au monde à cause de la malice de l'esprit impur! Malheur à ceux qui vivent sans armes et sans précautions ! Combien d'âmes ce monstre n'a-t-il pas fait périr? Combien de milliers d'hommes n'a-t-il pas précipités avec lui dans l'éternel abîme? Il est bien véritablement « ce feu .qui dévore jusqu'à une destruction entière, et qui extermine jusqu'aux moindres rejetons. » Ignis est usque ad perditionem dcvorans, et omnia eradicans genimina. Job. xxxt, 42. Ce seul danger, sans parler des autres qui sont pour ainsi dire innombrables, doit vous prouver combien est périlleuse la voie qui conduit au ciel.
Mais quel remède nous reste-t-il dans ce combat du salut? Celui-ci : ne pas laisser notre âme sans aliment, mais la nourrir et la reconforter du pain céleste, ponr qu'elle puisse résister à
tant d'ennemis qui assiègent notre chemin. Sans cette précaution il nous arrivera ce que le Sauveur dit de ceux qui le suivaient : « Si je les renvoie dans leurs maisons sans nourriture, les forces leur manqueront en chemin. » Certainement nous manquerons de forces et nous tomberons épuisés au milieu du chemin, si la nourriture spirituelle et le pain céleste ne viennent nous soutenir.
Vous me demanderez quelle est cette nourriture, quel est ce pain? Il est nécessaire que je vous l'explique. Je trouve trois sortes de nourritures spirituelles : la parole divine, la méditation des commandements et des bienfaits de Dieu, dont saint Jérôme dit dans une lettre à un ami : Vous savez que l'aliment de notre âme est de méditer le jour et la nuit la loi du Seigneur; et enfin la sainte Eucharistie, de tous les aliments spirituels le plus salutaire. Ce sont peut-être là les trois pains que cet ami importun dont parle l'Evangile finit par obtenir de son ami. Nous allons en dire quelques mots seulement pom' ne pas sortir des étroites limites que le temps nous prescrit.
La première nourriture spirituelle ou le premier pain de notre âme est la parole de Dieu. En nous mettant sous les yeux les éternelles joies du ciel réservées aux justes; en nous rappelant la condition de notre nature mortelle, le jugement qui suit la mort, l'incertitude de notre sort futur ; en proposant à nos méditations les bienfaits innombrables de Dieu et surtout le mystère de l'Incarnation et de la passion de notre Seigneur, c'est-à-dire les opprobres, les soufflets, les liens, les verges, les crachats, les épines, les clous et le supplice de la croix qu'il a endurés pour nous, cette parole divine excite puissamment en nous la crainte et l'amour de Dieu, et la haine du péché. La connaissance de ces grandes vérités détourne le juste du mal, et nourrit merveilleusement son âme dans la voie des divins commandements.
Voilà qui est bien, dites-vous. Cet ahment ne nous manque pas, car « la terre est remplie de la connaissance du Seigneur. » Repleta est terra scientia Domini. Isa. xi, 9. Dans tous les temples retentit la parole de Dieu, qui nourrit l'àme et allume en elle l'amour et le désir de l'éternelle vie. — Cela suffirait à la vérité, mes frères, si cette ardeur que l'audition de la parole divine
excite souvent dans l'âme était persévérante; mais, hélas! elle ne dure guère plus longtemps que la cause qui la produit. A peine êtes-vous rentrés dans vos maisons, que cette ardeur s'est évanouie entièrement ou à peu près. Vous ressemblez à l'eau que l'on approche du feu : elle en reçoit une chaleur d'emprunt, mais si vous l'éloignez du foyer, elle ne tarde pas à reprendre sa froideur naturelle. C'est qu'en effet il y a dans notre âme deux sortes d'affections : les unes qui sont nées avec nous, les autres qui viennent d'autre part, c'est-à-dire de la grâce divine. Les premières sont inhérentes à notre nature, tandis que les secondes lui sont étrangères et procèdent (comme nous l'avons dit) de la grâce et de la méditation des choses de Dieu. D'où il suit que, tant que la cause qui les a excités persévère, ces mouvements subsistent avec elle, mais lorsqu'elle a disparu, ils commencent à s'affaiblir et à diminuer insensiblement.
Il faut joindre à cette nourriture spirituelle le second pain de l'âme, qui consiste, avons-nous dit, dans la méditation des préceptes et des bienfaits de Dieu. Il ne suffit pas, en effet, d'entendre les vérités qui nous sont proposées par la parole de Dieu ; il faut les méditer assidûment et avec piété, à la manière des animaux purs (qui ruminent ce qu'ils mangent). Cette méditation attentive nous fortifie dans le chemin de la vie et nous déUvre des pièges et des tentations de l'ennemi de notre salut. Nous en avons pour garant cette parole du Prophète royal qui dit au Seigneur : a Si je n'avais fait ma méditation de votre loi, j'aurais peut-être péri dans mon humiliation. » Nisi guod lex tua meditatio mea est, tune forte periissem in humilitate mea. Ps. cxvin, 92. En d'autres termes : Lorsque le vent des calamités et des tentations de toute espèce s'efforçait de troubler mon âme, la méditation des divins oracles m'a délivré du péril et des maux qui me menaçaient. Telle est la raison pour laquelle saint Jérôme (comme nous le disions tout à l'heure) appelle la méditation l'ahment de l'âme. De môme, en effet, que la nourriture conserve la vie des animaux,
à ce point que si l'une vient à manquer, l'autre s'éteint bientôt, ainsi la méditation des choses divines conserve la vie spirituelle de l'âme. Sans cet exercice, il est à craindre que cette vie ellemême ne nous abandonne. Le Prophète royal avait fait l'expérience de ce danger : « Mon cœur, dit-il, s'est desséché, parce que j'ai oublié de manger mon pain. » Aruit cor meum, quia oblitus sum comedere panem meum. Ps. ci, 3. Il est évident que David n'entend point parler ici du pain corporel. Ce n'est pas, en effet, l'organe matériel appelé le cœur qui se dessèche, mais bien l'esprit qui tombe dans la sécheresse et l'aridité, lorsqu'il cesse de se nourrir du pain spirituel, c'est-à-dire de la méditation de la parole de Dieu. Il est maintenant facile de comprendre combien est exposé le salut de ceux qui « vivent dans la terre de l'oubli, » Ps. Lxxxvn, 13, c'est-à-dire, qui ne gardent aucun souvenir des choses divines; qui ne lèvent jamais les yeux au ciel; qui ne se demandent jamais pourquoi Dieu les a créés et mis en ce monde; qui jamais ne pensent à l'incertitude de l'heure de la mort, au jugement, aux supplices de l'enfer, au bonheur du ciel; qui jamais ne considèrent les bienfaits de Dieu ; qui ne veulent pas même réfléchir un instant aux mystères de la passion de notre Seigneur et à tout ce que le Fils de Dieu a daigné souffrir en son corps pour leur salut. Quoi de plus indigne, chrétiens, qu'une pareille ingratitude envers tant de bienfaits tout gratuits de la libéralité divine, qu'une si profonde indifférence à leur souvenir? Une telle insensibihté n'appartient qu'aux animaux sauvages, ou plutôt, je me trompe, ces animaux eux-mêmes ne méritent pas ce reproche, car ils sont reconnaissants envers ceux qui les élèvent et les nourrissent.
Le troisième aliment de l'âme, auquel convient smiout le nom de pain, c'est la sainte Eucharistie, laquelle nous est tellement nécessaire pour marcher dans le chemin du ciel, qu'on l'appelle pour cette raison viatique. Elle nous fournit, en effet, des forces et un courage invincibles pour faire la route et pour triompher des ennemis du salut. — Si quelque chose est certain, c'est bien que toute notre force vient de Jésus-Christ. 11 est le chef d'où la vie descend dans les membres; il est la source, l'origine, la cause
universelle de tous les biens et de toutes les grâces. Mais une cause universelle ne peut rien produire de particulier sans le ministère d'une cause particulière à laquelle elle communique son influence et sa vertu. Le soleil, par exemple, qui est le père de tout ce que la terre enfante, ne produira jamais de moissons, à moins que le laboureur n'ait auparavant répandu la semence du blé dans les champs. Notre Seigneur qui est (comme nous l'avons dit) la cause universelle des biens et des grâces, a aussi institué les sacrements qui sont comme des causes particulières par lesquelles il répand dans nos âmes les richesses de sa grâce et de sa vertu. Or, parmi ces sacrements, le premier, le plus auguste est l'Eucharistie, qui confère à notre âme les grâces les plus abondantes et une vigueur à toute épreuve pour avancer dans le chemin du ciel et vaincre les puissances ennemies qui assiègent ce chemin. Il est vraiment « ce pain qui affermit le cœur de l'homme, » Ut educas panem de terra, etpanis cor hominis confîrmet. Ps. cm, 15. Aussi, au heu de ce texte qu'on lit dans notre édition : « L'homme a mangé le pain des anges, » saint Jérôme a traduit sur l'hébreu : « L'homme a mangé le pain des forts. » Ps. Lxxvii, 23. La raison pour laquelle ce pain nous investit d'une si grande force, c'est qu'il introduit dans le sanctuaire de notre âme Jésus-Christ lui-même, et quand le Fils de Dieu est avec nous, quelle puissance serait capable de prévaloir contre nous? Le saint homme Job a dit avec raison : « Délivrez-moi, Seigneur, et mettez-moi auprès de vous, et après cela que la main de qui que ce soit s'arme contre moi. » Libéra me, Domine, et pone mejuxta te, et ciijiisvis manus pn()net contra me. Job. xvii, 3. Ce pain confère encore la grâce à ceux qui le reçoivent avec piété. Or, la moindre grâce qu'il communique, c'est l'amour de Dieu par-dessus toutes choses et la détestation souveraine du péché; il conserve ainsi l'homme et l'alTranchit de toute chute mortelle dans la voie du salut. Telle est donc la grâce, mes frères, que nous puisons dans l'Eucharistie. En nous approchant de ce sacrement, nous recevons avec le corps de notre Seigneur le Saint-Esprit qui habite pleinement dans sa très-sainte âme, et nous pouvons, nous aussi , avec ce secours , imiter la vie et la
SIXIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SEHM. I. 215
pureté du Sauveur, comme lui-même le dit dans ces paroles : « Celui qui me mange vivra aussi par moi. » hann. vi, 58. Voilà, mes frères, quel est le pain dont le Seigneur a daigné nous alimenter et nous fortifier dans le chemin, pour que nous ne succombions pas aux périls et aux fatigues du voyage.
Cependant, si cette nourriture est offerte à tous les fidèles pour marcher dans la voie qui conduit au ciel, elle est surtout nécessaire à ceux qui sont venus de loin à Jésus. Mais qu'est-ce que venir de loin? — Il est certain que parmi ceux qui vont à Dieu, les uns viennent de près (si je puis ainsi parler), tandis que les autres viennent de loin. Ceux-là viennent de près, qui, doués par la nature d'une âme candide, ont été formés à la piété dès l'enfance. Tel était le Sage, qui disait de lui-même : « J'étais un enfant bien né, et j'avais reçu de Dieu une bonne âme. Et devenant bon de plus en plus, je suis venu dans un corps qui n'était point souillé. » Puer eram ingeriiosus, et sortitiis sum animam honam. Et cum essem magis bonus, veni ad corpus incoinquinatum. Sap. viii, i9. Tel était encore le jeune Tobie, à qui son vertueux père apprit dès l'enfance à craindre Dieu et à s'abstenir du péché. Voilà quels sont ceux qui viennent de près. Ils viennent au contraire de loin ceux auxquels manquent ces deux qualités, c'est-àdire ceux qui, enclins par leur nature aux vices et à la volupté, s'y sont hvrés pendant longtemps. L'habitude du péché n'a fait qu'augmenter la dépravation de leur nature rebelle et perverse, et la rendre plus difficile à guérir. Ces hommes viennent de loin; mais plus la route qu'il leur reste à faire est longue, plus ils ont besoin que le Seignem' les restaure abondamment et les réconforte de sa vertu divine, car, chez-eux, la nature rebelle, fortifiée encore par ime longue habitude du mal, ne peut être soumise que par des grâces et des secours tout particuliers. Ceux qui sont venus de près comme ceux qui sont venus de loin sont admis à ce banquet du Seignem*, parce que ce bon maître veut que les uns et les autres participent au pain du ciel. Les premiers doivent en approcher fréquemment, à cause de leur vie plus sainte et plus pure; les seconds, à cause de leur indigence et de leur fragilité plus grandes. Les uns, parce qu'ils sont plus forts ; les autres,
2iC SERMONS POUR LE PROPRE DU TKMPS.
parce qu'ils sont plus faibles : ceux-là pour avancer dans la vertu, ceux-ci pour ne pas défaillir dans la voie de la piété qu'ils se sont proposé de suivre. Les premiers, pour augmenter chaque jour les trésors spirituels qu'ils ont acquis; les seconds, afin de pourvoir par la vertu de ce sacrement à leur pauvreté, à leur faiblesse et à leur indigence. Ceux qui sont venus de loin ne doivent donc pas pour cela s'exclure de ce festin céleste ; ils doivent au contraire s'en approcher d'autant plus souvent que le poids de leur faiblesse et de leur misère est plus lourd. Si, en effet, la sainte Eucharistie est non-seulement l'aliment de ceux qui ont faim, mais le remède des malades, si non-seulement elle a la vertu de nourrir ceux qu'elle trouve vivants, mais de ressusciter même les morts, pourquoi hésiterait-il à s'en approcher, après s'y être préparé par une bonne confession, celui qui se reconnaît en gémissant pour un malade, un infirme, un affamé, un homme dont l'àme n'est plus pour ainsi dire qu'un cadavre ?
« Notre Seigneur, dit l'Evangile, fit asseoir les convives sur la terre. » Pourquoi leur fit-il prendre cette posture, sinon pour nous recommander la vertu d'humilité dont notre âme doit être ornée en tout temps, mais surtout lorsque nous nous approchons du céleste banquet? Que l'homme pressé de la faim s'humilie donc; qu'il s'abaisse jusqu'à terre, en considérant d'une part la grandeur et la majesté du Dieu caché dans ce sacrement, et de l'autre, l'indignité de son âme. Qu'il dise du fond du cœur : Seigneur, voici que je viens à vous pour être guéri; je viens comme malade au médecin, comme souillé de péchés à la source de la miséricorde, comme pauvre et nu au Roi de gloire. Cette connaissance humble de soi-même et de la grandeur divine le rendra digne de s'asseoir à la table sainte, parce que l'homme est d'autant plus digne aux yeux du Seigneur qu'il est plus indigne à ses propres yeux.
Avec le secours de ces trois pains, la céleste doctrine, la méditation des préceptes et des bienfaits de Dieu, et surtout la fréquentation du sacrement de l'Eucharistie, nous achèverons heureusement notre route vers la céleste patrie pour laquelle nous avons été créés. Chaque jour nous avancerons de vertu en
SIXIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. II. 217 vertu, jusqu'à ce qu'enfin il nous soit donné de voir dans l'éternelle Sion le Dieu des dieux, auquel appartient la gloii-e et l'empire dans les siècles des siècles. Ps. lxxxui, 8.
DEUXIEME SERMON
POUR
EXPLICATION DE l'ÉYANGILE.
Misereor super turbam, quia ecce jam trtduo sustinent me. J'ai compassion de ce peuple, parce que voilà trois jours déjà qu'ils ne m'oct pas quitté. Marc, viii, 2,
De même que, parmi toutes les œuvres de Dieu, sa miséricorde est la plus hautement célébrée, selon que le dit le Prophète : a Les miséricordes du Seigneur sont au-dessus de toutes ses œuvres, » Ps. cxliv, 9, de même aussi il n'est rien qui puisse retentir à nos oreilles avec plus de douceur et de charme que la louange de cette miséricorde infinie. Or, nous trouvons dans l'évangile de ce jour un exemple éclatant de cette miséricorde du Seigneur. « En ce jour-là, dit l'Evangéliste, comme la foule était grande encore, et n'avait pas de quoi manger, Jésus appela ses disciples et leur dit : J'ai compassion de ce peuple, etc. » Nous apprenons de saint Matthieu la raison pour laquelle une multitude si considérable affluait vers notre Seignem\ Il nous dit que de grandes troupes de gens s'approchaient de lui, ayant avec eux des muets, des aveugles, des boiteux, des estropiés et beaucoup d'autres malades. Pleins de confiance en la miséricorde et en la charité bien connues du Sauveur, ils les déposaient à ses pieds, et Jésus, d'un seul regard de sa bonté, rendait à tous ces malades une santé parfaite. Ils ne lui demandaient rien, ils ne sollicitaient point leur guérison, comme font ordinairement les infirmes, ils se faisaient mettre à ses pieds, et leurs vœux étaient exaucés. Ne voyons-nous pas s'accomplir ici , mes frères , cette promesse du
Seigneur écrite dans les prophéties d'Isaïe : « Avant qu'ils crient vers moi, je les exaucerai? » Antequam clament, ego exaudiam. Isa. Lxv, 2-i. Oh! que n'avons-nous, mes frères, la même foi et la même confiance ! Que ne déposons-nous dans le sein de Dieu toutes nos inquiétudes , comme ces hommes déposèrent leurs malades aux pieds du Seigneur! Que ne gravons-nous dans le plus profond de notre cœur, avec une foi aussi vive, ce conseil du Prince des apôtres : « Jetez dans son sein toutes vos inquiétudes, parce qu'il a soin de vous, » I Petr. v, 7, conseil salutaire auquel se rapportent ces paroles du Prophète : « Abandonnez au Seigneur le soin de tout ce qui vous regarde, et lui-même vous nourrira! » Ps. Liv, 23. Quand les oracles divins sont unanimes dans leurs promesses, d'où vient donc une si grande défiance chez la plupart des hommes lorsque les soucis et les chagrins les assiègent? L'apôtre saint Pierre, interprète et confident des secrets de Dieu, nous déclare que le Seigneur a soin de nous; quel est le chrétien qui peut douter de la vérité de ce témoignage?
Vous dites, mon frère, que ce n'est pas la miséricorde de Dieu, mais votre indignité et votre malice qui vous inspirent de la crainte et de la défiance. Mais ne voyez-vous pas noire Seigneur, guidé par sa seule bonté et sa seule miséricorde, guérir tous ceux qui s'étaient jetés à ses pieds, sans qu'il y ait été engagé par quelques prières ou quelques mérites de leur part? La grandeur de sa miséricorde est telle que quelquefois la seule grandeur de notre misère le détermine à exaucer les prières des malheureux. Cela est si vrai, que les théologiens enseignent que Dieu exauce souvent les prières de ceux qui sont hors de sa grâce et de son amitié , et qu'il leur accorde ce qu'ils lui demandent. Selon eux , cette réflexion de l'aveugle-né : a Nous savons que Dieu n'exauce point les pécheurs, » Joann. ix, 31, n'est pas absolument vi'aie, puisque la miséricorde de Dieu est si grande que quelquefois il entend les vœux et les prières de ceux qui sont dans l'état du péché. Sans doute, tant que l'homme est dans cet état, il ne peut faire aucune œuvre méritoire , puisqu'il est dans la disgrâce et l'inimitié de Dieu; cependant il peut quelquefois obtenir par la prière ce que ses œuvres ne lui méritent pas. Saint
SIXIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. II. 219 Thomas en donne pour raison que la charité est la condition et e principe de tout mérite, tandis que l'obtention de ce que l'on demande a son origine dans la miséricorde de Dieu. Si, comme le dit le Prophète, « les yeux du Seigneur sont attachés sur les justes et ses oreilles sont ouvertes à leurs prières, » Oculi Domini super juslos, et aures ejus in preces eorum, Ps. xxxni, 16, il n'est pas moins vrai que parfois le Seigneur ouvre ses oreilles à la voix du pécheur. Donc, mon frère, si vous êtes dans l'état du péché, et surtout si vous regrettez d'être dans cet état, vous ne devez point pour cela cesser de crier vers le Seigneur au milieu de vos tribulations et de vos calamités quelles qu'elles soient. Peut-être ce que la justice de Dieu vous refuse à bon droit et avec raison , sa miséricorde infinie vous l'accordera. Priez donc le Seigneur et dites-lui avec le prophète Daniel : « Abaissez, mon Dieu, votre oreille jusqu'à nous et nous écoutez ; ouvrez les yeux et voyez notre désolation; car ce n'est point par la confiance en notre propre justice que nous vous offrons nos prières en nous prosternant devant vous , mais c'est dans la vue de la multitude de vos miséricordes. » Inclina Domine aurem tuam et midi; aperi oculos tuos et vide desolationem nostram; neqice enim injnstificationibus nostris prosternimus preces ante faciem tuam, sed in misei^ationibiis tiiis multis. Dan. ix, 18. — Ecoutez donc maintenant notre Seigneur lui-même qui dit : « J'ai compassion de ce peuple. » Par ces paroles, le Sauveur nous manifeste ouvertement la vérité de son humanité ; car le sentiment de compassion est propre à la nature humaine. Y a-t-il rien, en effet, qui soit aussi conforme à la nature que d'aider ceux qui ont la même nature que nous? Le Créateur a déposé dans notre cœur deux affections, dont l'une est l'amour de nous-mêmes et l'autre la compassion pour la misère d'autrui. Comme les hommes, dit Platon, sont nés non-seulement pour eux-mêmes, mais encore pour les autres hommes, l'auteur de la nature devait par conséquent graver dans leurs cœurs ces deux sentiments, pour qu'ils s'intéressassent non-seulement à leurs maux individuels, mais aussi aux maux de leurs semblables. D'où il suit que l'homme dont le cœur dur et barbare est indifférent aux malheurs d'autrui, descend de sa dignité
d'homme à la condition des bêtes sauvages. Notre Seigneur, en témoignant sa compassion pour ce peuple pressé par la faim, montre bien qu'il a véritablement pris la nature humaine ; et, en rassasiant une si grande multitude avec de si faibles provisions, il prouve manifestement qu'il est Dieu. Dans ce sentiment de commisération , nous reconnaissons un homme ; et dans le miracle qui le suit, nous reconnaissons un Dieu.
« J'ai compassion de ce peuple, parce que voilà trois jours déjà qu'ils ne m'ont pas quitté, et ils n'ont rien à manger. » Pour apprécier la grandeur de cette miséricorde, il faut remarquer qu'il y a en notre Seigneur Jésus-Christ trois sortes de miséricordes. Il y a d'abord la miséricorde divine, laquelle est si étendue que le Prophète dit que « la terre est toute remplie de la miséricorde du Seigneur. » Misericordia Domini pîena est terra. Ps. xxxn, 5, « La miséricorde de l'homme, dit l'Ecclésiastique, se répand sur son prochain; mais la miséricorde de Dieu s'étend sur toute chair. » Miseratio hominis circa proximnm suum; misericordia autem Dei super omnem carnem. Eccli. 12. Il y a en outre la miséricorde humaine, soit celle qui est une vertu, soit celle qui est un sentiment naturel à l'homme. C'est elle principalement que le Sauveur fait paraître ici, lorsqu'il dit : « J'ai compassion de ce peuple, etc. » Il y a enfin la miséricorde qui n'est pas seulement la miséricorde d'un homme véritable, mais encore celle d'un homme accablé de toutes sortes de travaux et de souffrances : circonstance qui le rend plus enclin à la commisération. De là cette parole de l'Apôtre : « Le Pontife que nous avons n'est pas tel qu'il ne puisse compatir à nos faiblesses ; mais il a éprouvé comme nous toutes sortes de tentations, hormis le péché. » Non habemus pontificem qui non possit compati infirmitatibus nostris : tentatum autem, per omnia pro simililudine, absque peccato. Ilebr. IV, 15. Les peines et les souffrances par lesquelles il a été luimême tenté et éprouvé, lui ont appris à secourir ceux qui sont aussi tentés. Ce sentiment était inconnu de ces hommes qui, a buvant le vin à pleine coupe et se parfumant des huiles de senteur les plus précieuses, étaient insensibles à l'affliction de Joseph. » Bibentes viiium in phialis, et optiino unguento delibuli ,
et nihil patiebanttir swper contrilione Joseph. Amos. vi, 6. Comme ils étaient exempts de peines, ils ignoraient combien est cruelle la condition de ceux qui souffrent; aussi ne leur accordaient-ils aucun secours et n'éprouvaient-ils pour eux aucune commisération. Mais il n'en est pas ainsi de notre Pontife, qui, pour venir en aide à l'humaine misère, ne s'est pas contenté de nous donner tout ce qu'il possédait, mais s'est dépensé tout entier luimême et a répandu pour nous tout son sang. Celte générosité n'est-elle pas bien propre à allumer dans nos cœurs les plus vifs sentiments d'amour pour ce divin Sauveur ? Comment n'aimeraije pas Celui qui, entraîné par son amour pour moi, m'a rendu la \ïe au prix de sa mort et de son sang? Comment ne mettrai-je pas mon espérance en Celui qui, sous quelque aspect que je le considère, soit comme Dieu, soit comme homme, éprouvé par toutes sortes de souffrances ;, m'apparaît tout rempli de la plus abondante miséricorde? L'amour et l'espérance, tels sont donc les deux sentiments salutaires que cette considération de la miséricorde de Jésus-Christ excite dans l'âme des justes.
« Il n'en est pas ainsi des impies; il n'en est pas ainsi. » Non sic impii, no7i sic. Ps. i, 4. Ils s'autorisent de cette abondante miséricorde du Sauveur pour se livrer avec moins de retenue et de honte à leurs passions. Le sang de Jésus-Christ, son infinie miséricorde, disent-ils, suffira pour les sauver. Je vous le demande, chrétiens, a-t-on jamais vu un tigre, un serpent, un animal sauvage, quelque féroce qu'on le suppose, prendre occasion des bienfaits de celui qui le nourrit pour se jeter sur lui? Et des hommes doués de raison se prévaudront des bienfaits de Dieu, qui auraient dû les embraser d'amour envers lui, paur l'irriter et l'insulter! Le sang de Jésus-Christ, disent-ils, les sauvera; mais ils ne font pas attention que « Jésus-Christ (dit l'Apôtre) est devenu l'auteur du salut éternel pour tous ceux qui lui obéissent, » Ilebr. v, 9, et non pour ceux qui s'appuient sur une vaine et stérile confiance. C'est là ce que le Seigneur a voulu figurer dans l'ancienne loi par ce sacrifice du matin et soir où l'on devait offrir un agneau qui était l'image de l'Agneau véritable. Mais cet agneau n'était pas offert seul; on devait accompagner cette immolation d'une
oblation d'huile, de vin et de pain. Tout homme par conséquent qui met sa confiance dans le sacrifice de l'agneau sans tache et en attend son salut, ne doit pas oublier qu'il doit y joindre aussi, comme triple oblation de sa foi et de son espérance, d'abord l'huile, qui, à cause de son usage pour la guérison des blessures, marque la vertu de miséricorde; en second lieu, le vin, dont la piquante saveur désigne la sévérité avec laquelle l'homme pieux doit réprimer ses passions et ses convoitises ; en troisième lieu, la pain, qui est la figure de la parole de Dieu et de la méditation des choses divines. Quiconque offre à Dieu pour son salut le sacrifice de l'agneau sans tache, doit donc offrir ces trois libations, c'està-dire ces trois vertus : la justice , la miséricorde et le souvenir de la présence de Dieu. Sans cela, c'est eu vain qu'il offre à Dieu le sacrifice de l'agneau immaculé, en vain qu'il croit, en vain qu'il espère; bien plus, il se prépare un jugement et une condamnation plus sévères pour avoir abusé d'un si grand bienfait.
« Notre Seigneur, ayant appelé ses disciples, leur dit : « J'ai compassion de ce peuple. » Pourquoi notre Seigneur, qui n'avait nul besoin des conseils des hommes, consulte-t-il ses disciples avant d'opérer le miracle qu'il se proposait d'accomplir en faveur de cette multitude? C'était {comme l'a remnrqué saint Jean Chrysostome) pour apprendre aux parfaits qu'ils ne doivent point mépriser les conseils de leurs inférieurs, ni refuser de traiter avec eux des choses qu'ils entreprennent pour le salut des autres. Souvent, en effet, l'Esprit-Saint , pour nous faire observer l'humilité, révèle aux petits ce qu'il cache parfois aux plus grands. Ainsi voyons-nous le Seigneur se servir de Jethro, idolâtre, pour instruire Moïse, cet homme si saint, qui s'entretenait avec Dieu face à face. Et Moïse, quoiqu'il eût Dieu pour précepteur et pour guide, ne méprisa point les conseils de son beau-père. Saint Augustin disait dans le même esprit d'humilité : Moi, qui suis un vieillard et un évêque, je suis prèt'à me laisser instruire par un enfant. 11 savait, ce grand saint, que Dieu révèle ses mystères aux petits, et il ne dédaignait pas de descendre au rang des petits, et de s'abaisser même au-dessous d'eux, afin d'être instmit par le Dieu qui est le Maître et l'ami des petits. Saint
Jérôme avait de lui-même une défiance non moins grande : Je ne veux pas, disait-il , me servir de mon propre jugement, qui est un très-mauvais conseiller.
Mais voyons la réponse que les disciples firent à Jésus : a Comment, lui dirent-ils, pourrait-on rassasier de pain cette multitude dans ce désert? » La réponse des disciples nous prouve combien l'esprit humain s'élève difficilement aux choses qui sont audessus de la portée de la raison. Ils avaient été témoins, ces disciples, d'un grand nombre des miracles du Sauveur, et cependant ils n'étaient pas encore assez avancés dans la foi pour croire que Celui dont la providence fournit à tous les êtres animés la nourriture dont ils ont besoin, pût, avec quelques pains, nourrir toute une multitude, et opérer un miracle qu'Elie et Elisée avaient autrefois accompli. Devons-nous être surpris de cette foi si faible et si vacillante des disciples du Sauveur, quand nous rencontrons la même incrédulité dans Moïse, qui conversait avec Dieu face à face, qui avait été témoin des merveilles extraordinaires que le Seigneur avait opérées en Egypte, qui lui-même avait fait des miracles? Et cependant, quand Dieu promit qu'il donnerait de la chair à manger au peuple pendant un mois entier. Moïse lui répondit : « 11 y a six cent mihe hommes de pied dans ce peuple, et vous dites : Je leur donnerai de la viande à manger pendant tout un mois? Ferez-vous égorger une multitude de brebis ou de bœufs, afin qu'elle puisse suffire à leur nourriture; ou rassemblerez- vous tous les poissons de la mer, afin de les rassasier? Le Seigneur lui répondit : La main du Seigneur est- elle impuissante? vous allez voir présentement si l'effet suivra ma parole. » Num. xi, 18-23.
11 résulte clairement de ces exemples qu'il est bien difficile, même aux justes, de s'élever jusqu'aux choses qui surpassent la raison, c'est-à-dire que nous ne pouvons atteindre que par la foi et l'espérance. C'est là un acte surnaturel dont seul le vrai chrétien est capable. — Il n'est pour ainsi dire aucune vertu dont l'auteur de la nature n'ait mis en nous quelques étincelles et
comme les germes, La vertu étant une disposition de 1 ame conforme à la droite raison, quoi d'étonnant que la créature raisonnable se sente entraînée vers elle par une inclination secrète? De là cette parole de Cicéron : « Il y a dans nos âmes des semences innées de vertus. Si nous les laissions se développer librement, la nature elle-même nous conduirait à la vie heureuse. » Aussi les philosophes stoïciens disaient-ils que la fin de l'homme est de vivre conformément à la nature. Mais comme la foi et l'espérance, à cause de leur sublime dignité, s'élèvent bien au-dessus de la raison elle-même, on ne saurait dire combien difficilement les hommes pieux et justes eux-mêmes atteignent à ces hauteurs ; l'exemple de Moïse et des Apôtres ne nous permet pas d'en douter. Peu d'hcmmes, en effet, imitent l'espérance et la foi admirables d'Abraham, dont l'Apôtre dit que « il espéra contre toute espérance. Il ne s'affaiblit point dans sa foi, et il ne considéra point que, étant âgé de cent ans, son corps était déjà comme mort, et que la vertu de concevoir était éteinte dans celui de Sara. Il n'hésita point et il n'eut pas la moindre défiance de la promesse de Dieu; mais il se fortifia par la foi, rendant gloire à Dieu, pleinement persuadé qu'il est tout puissant pour faire tout ce qu'il a promis. » Qui contra spem in spem crediclit. El non infirmatus est fide, nec consideravit corpus suiun emortuum, cuin jam fere centum esset annorum, et emortuam viilvam Sarx. In repromissione etiam Dei non hœsitavit dif/identia, sed confortatus est fide, dans gloriam Deo : plenissime sciens quia quxcumque promisit, potens est et facere. Rom. iv, 18-21. Et cependant cette foi si rare (comme nous l'avons dit) est la vertu propre et distinctive du chrétien.
On peut distinguer trois classes d'hommes qui se gouvernent de différentes manières. Les uns ont un esprit si lourd et grossier qu'ils ne suivent dans leur conduite que leurs instincts, sans prendre aucunement conseil de la raison. D'autres, d'un esprit plus cultivé, ne se laissent pas ainsi conduire par l'instinct, mais prennent pour guide la raison. On doit ranger les premiers parmi les brutes et les animaux privés d'intelligence, tandis que les seconds doivent être considérés comme des hommes, puisqu'ils
SIXIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. II. 223 agissent en s'cclairant de la raison, qui distingue l'iiomme de l'animal. Il en est d'autres enfin qui, réprimant les mouvements aveugles des passions, se gouvernent non- seulement par la raison, mais beaucoup plus encore par la foi, quoique croire en Dieu et mettre en lui sa confiance ne soit certes pas une chose contraire à la raison. Cependant il faut reconnaître que parfois la raison humaine, dépourvue de la grâce divine, et la foi, que TEsprit-Saint a répandue dans nos cœurs, se combattent entre elles. Par exemple, en face de la misère du pauvre, la raison hésite, l'homme n'ose pas amoindrir les ressources dont il a luimême besoin, pour secourir autrui. Mais la foi, appuyée sm' la vérité divine, lui dit : « Celui qui donne au pauvre, n'aura besoin de rien. » Qui dat pauperi, non indigehit. Prov. xxvm, 27. Dès lors les hésitations de la raison se dissipent, et, plein de sécurité et de confiance dans la promesse divine, l'homme prend hardiment sur ce qu'il possède pour venk en aide à la misère de son semblable. Se conduire ainsi, mes frères, c'est s'élever au-dessus de la nature humaine, c'est devenir plus qu'un homme, puisque c'est gouverner et régler sa vie bien moins d'après les conseils de la raison que d'après la lumière divine. Mais revenons au récit de notre évangile.
Quoique la réponse des disciples montrât combien leur foi était encore faible, notre Seigneur ne s'irrita point contre eux, tant » il connaît bien la fragilité de notre origine! » Ps. en, 14. Il eût pu à la vérité faire retentir les paroles sévères qu'il avait prononcées contre cet homme dont la foi était chancelante : « 0 race incrédule, jusques à quand serai-je avec vous? Jusques à quand vous soulTrirai-je? » Marc, ix, 18. Une le fit point cependant, afin de nous apprendre, par son exemple, avec quelle douceur nous devons supporter l'infirmité d'autrui.
Jésus se contenta de demander à ses disciples : « Combien de pains avez-vous? Ils du-ent : sept. Alors il commanda à la multitude de s'asseoir sur la terre, prit les sr^pt pains, et, rendant grâces, il les rompit et les donna à ses disciples pour les distribuer, et ils les distribuèrent au peuple. Ils avaient en outre quelques petits poissons; il les bénit aussi et commanda de les distribuer. » Nous
TOM, V. la
pouvons remarquer ici le désintéressement et la générosité de ces mêmes disciples dont la foi vient de nous paraître si faible. Ils étaient dans un désert, lieu où l'on ne peut se procurer aucune ressource, et cependant ils distribuèrent d'une main libérale à la multitude toutes leurs petites provisions, sans se rien réserver pour eux-mêmes, sans alléguer qu'eux aussi avaient faim, et qu'ils ne pouvaient pas trouver dans cette solitude de quoi subvenir à leurs besoins. Ils ne disent rien de tout cela, mais, imitant la bonté et la miséricorde de leur divin Alaître, et s'oubliant en quelque sorte eux-mêmes, ils se privent volontiers du peu qu'ils ont pour le donner à celte multitude affamée.
Ce sentiment de commisération est, en effet, tellement propre à l'homme, qu'il le témoigne non-seulement à ses semblables, mais même aux animaux dépourvus de raison, ce qui a fait dire à Salomon : a Le juste se met en peine de la vie des bêtes qui sont à lui; mais les entrailles des méchants sont cruelles. » Novitjustus jumentorum sicorum animas; viscera autem impionim crudelia. Prov. xn, 10. Nous trouvons dans la vie de saint François un touchant exemple de cette compassion. Ce saint homme (au rapport de saint Bonaventure) était logé dans le monastère de saint Verecond, lorsque, pendant la nuit, une brebis mit bas un petit agneau. Une truie féroce qui se trouvait là, se jeta sur ce petit animal et l'étrangla. Le saint l'ayant appris fut touché de compassion, et, se ressouvenant de l'Agneau sans tache, il déplorait devant tous les frères la mort du petit agneau et disait : Ehl petit agnelet, mon frère, innocent animal, qui figures le Sauveur Jésus, que la bête impie qui t'a donné la mort soit maudite, et qu'aucun homme, aucun animal ne mange de sa chair. Chose étonnante ! la truie tomba aussitôt malade et mourut au bout de trois jours. On la jeta dans les fossés du monastère, où elle se dessécha comme une planche, sans que ni homme ni bête ait mangé de sa chair. Que les hommes impies et cruels comprennent par là quel châtiment leur est réservé à la mort, puisque la férocité des brutes est si sévèrement traitée. On voit par cet exemple que la compassion est la vertu propre des saints. Les impies au contraire ont des entrailles cruelles; ieur cœur a dépouillé toute
humanité pour prendre les instincts féroces des bêtes sauvages. Mais laissons là ces monstres, et, revenant aux disciples du Sauveur, voyons quelle fut la récompense de leur miséricorde.
« Ils mangèrent donc et furent rassasiés, et on remporta sept corbeilles pleines des morceaux qui étaient restés. » Voilà comme le Seigneur récompense dès cette vie même les actes de bienfaisance. Les disciples avaient offert sept pains, et, en retour, ils recueillirent sept corbeilles toutes pleines. Le Seigneur, en effet, aime tant les hommes, qu'il se plaît à rémunérer magnifiquement, non-seulement dans la vie future, mais même en ce monde, tout ce que l'on fait pour leur conservation et leur bien-être. Quel encouragement pour les hommes encore faibles dans la foi, qui n'osent point pratiquer les œuvres de miséricorde et de charité, retenus qu'ils sont par la crainte que leurs Ubéralités envers le prochain ne les appauvrissent eux-mêmes !
L'évangile de ce jour, qui roule tout entier sur la miséricorde, me fait un devoir de vous exhorter à l'amour et à la pratique de cette vertu. Je pourrais, dans ce but, vous énumérer les fruits et les avantages qui y sont attachés. Mais, comme la plupart des fidèles (ainsi que nous venons de le dire) ne se portent qu'avec peine à l'accomplissement des devoirs de la miséricorde et de la charité, parce qu'ils ont peur de manquer eux-mêmes en donnant aux autres, j'essaierai seulement de dissiper cette crainte par les témoignages des saintes Ecritures et par les exemples les plus frappants. Le Seignem- donc, qui connaît notre faiblesse, a engagé sa parole et nous a promis que ce que nous donnerions généreusement aux autres ne nous manquerait pas à nous-mêmes, mais nous serait rendu avec usure. Tantôt il nous dit : « Celui qui donne au pauvre, n'aura besoin de rien. » Qui dat paiiperi, non indigebit. Prov. xxvm, 27. Tantôt : « Honorez de votre bien le Seigneur, et donnez-lui les prémices de tous les fruits, et alors vos greniers seront remphs de blé et vos pressoirs regorgeront de vin. » Honora Domimim de tua substantia, et de prîmitiis om-
nium frugum tuarum da ei ■ et implebuntur horrea tua saturitate, et vino torcularia tua redundahunt. Ibid. m, 9-10. Dans un autre endroit : « Les uns donnent ce qui est à eux, et sont toujours riches; les autres ravissent le bien d'autrui, et sont toujours pauvres. » Alii dividunt propria, et ditiores fiunt; alii rapiunt non sua, semper in egestate sunt. Ibid. xi, 24. Et ailleurs : « Celui qui a pitié du pauvre, prête au Seigneur à intérêt, et il lui rendra ce qu'il lui aura prêté. » Fœneratur Domino, qui miseretur pauperis, et vicissitudinem suam reddet ei. Ibid. xix, 17. Ne dit-il pas encore : « Ce que vous avez fait à l'un de ces plus petits d'entre mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait? » Matth. xxv, 40. Faut-il, après cela, nous étonner que le Seigneur s'engage à secourir celui qui a pitié du pauvre, quand il déclare que c'est lui-même qui est nourri dans la personne de l'indigent?
Je crois ne pas vous déplaire en confirmant par des exemples cette promesse de Dieu. Il est, en effet, un certain nombre de personnes (comme le remarque saint Grégoire) que les exemples portent plus que les paroles à l'amoiu de la céleste patrie. Pour vous exciter donc à remplir avec plus de zèle les œuvres de miséricorde, je rapporterai ici deux exemples qui non- seulement vous feront apprécier l'excellence de cette vertu, mais vous montreront combien magnifiquement le Seignem* récompense, dès cette vie même, les hommes miséricordieux. Saint Grégoire raconte, au commencement du troisième livre de ses Dialogues, que les Vandales ayant dans leurs excursions ravagé la Gampanie, saint Paulin, alors évêque de Noie, consacra tout ce qu'il possédait au rachat des captifs. Ses ressources étant épuisées, il se donna lui-même comme rançon et partit en Afrique pour y prendre la place du fils d'une pauvre veuve de Noie; arrivé là, il se fit le jardinier d'un maître barbare, et rendit ainsi à cette mère désolée le fils qu'elle croyait perdu. Que d'autres se vantent, s'ils le veulent, d'avoir consacré toute leur fortune aux besoins des pauvres, voici un homme qui, après avoir distribué tout ce qu'il possédait, trouva moyen, quoiqu'il lut devenu pauvre, de surpasser les aumônes de tous les riches. Aussi le Dieu rémunérateur de la miséricorde ne permit pas que cet homme au cœur si généreux
SIXIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. II. 229 demeurât longtemps sous le joug des impies. Il lui conféra l'esprit de prophétie, et le saint évêque ayant prédit que le roi mourrait bientôt (ce que l'événement confirma), il devint l'objet d'une admiration si grande qu'il recouvra aussitôt sa liberté et obtint également celle des autres captifs. Il s'était offert en esclavage pour la délivrance d'un seul, mais il fut délivré avec tous ceux, qui comme lui avaient été emmenés de Noie, sa ville épiscopale. On approvisionna de blé les vaisseaux qui devaient les ramener dans leur patrie^ et Paulin, de retour à Noie, fut rendu à sa première dignité avec les plus grands honneurs.
Les aumônes du moine Serapion ne sont pas moins dignes d'éloges, si on considère moins le don en lui-même que les dispositions dont il était accompagné. Ce pieux solitaire ne possédait qu'une tunique, un manteau et le livre des Evangiles. Ayant un jour rencontré deux pauvres, il donna à l'un sa tunique et à l'autre son manteau. Quelqu'un lui ayant demandé qui l'avait ainsi dépouillé : Yoilà, répondit-il en montrant son livre, celui qui m'a dépouillé. Une autre fois, ayant aperçu d'autres mendiants, il vendit le livre des Evangiles et en donna le prix à ces mendiants, en disant que le Sauveur avait recommandé de vendre tout ce que l'on possède et de le donner aux pauvres. Il ne crut avoir pleinement accompli ce conseil évangélique que le jour où il se vendit lui-même à des païens, dans l'espoir de les gagner à Dieu. Après qu'il les eut convertis, il se racheta avec l'argent qu'il avait reçu en échange de sa liberté. Elu ensuite abbé du monastère d'Arsinoé, il mérita de devenir le père de dix mille moines, et, supérieur à tous par sa piété, il fut jugé digne de commander à tous.
J'ai voulu, par ces exemples, * mes frères, vous engager à bannir la crainte qui pourrait vous empêcher de secourir la misère des pauvres, dans l'appréhension de tomber vous-mêmes dans l'indigence. Dissipez cette vaine frayeur, et mettez votre foi et votre espérance dans la providence divine. Celui qui a tant de fois promis qu'il rendrait avec intérêt ce que l'on consacre aux œuvres de miséricorde^ tiendra parole; il ne laissera pas mourir de faim l'homme qui se sera jeté dans ce péril pour la gloire de son nom.
Peut-être s'en rencontrera-t-il parmi vous que ces exemples ne pourront ni rassurer ni guérir de leur avarice. Ils se re ■ servent, disent-ils, de faire des libéralités aux pauvres à l'heure de la mort, mais, pendant qu'ils vivent, ils veulent user de prévoyance. C'est là ce que disait Eutychie, mère de sainte Lucie, à sa fille. Mais celle-ci lui répondit : Ce qu'on offre à Dieu, ma mère, parce que la mort va nous en interdire l'usage, ne saurait lui être bien agréable. Donnez, pendant que vous êtes en santé, de peur que, si vous ne le faites qu'à la mort , vous paraissiez n'agir que par contrainte, puisqu'alors, bon gré mal gré, il vous faudra abandonner ce que vous possédez. En ce moment suprême où mes biens ne peuvent plus m'être d'aucun avantage, où le soin de nourrir, de vêtir, de parer mon corps devient inutile, où ce corps lui-même se change en poussière et devient la pâture des vers, est-ce faire une œuvre bien méritoire que de donner aux pauvres ce que je lui destinais? A la vérité, la miséricorde est une vertu qui plaît à Dieu en tout temps; mais l'aumône des vivants l'emporte tellement aux yeux du Seigneur sur l'aumône des mourants , qu'une seule pièce d'argent donnée par les premiers lui est souvent plus agréable que le centuple donné par les derniers. Ce que Dieu pèse, ce n'est pas tant la somme donnée que la générosité de celui qui la donne, générosité qui brille d'un plus grand éclat dans les aumônes que l'on fait de son vivant. Quand vous voyez des personnes qui, à l'article de la mort, se montrent charitables, vous ne savez pas (surtout quand ces personnes ont été pendant leur vie insensibles à la misère des pauvres) si c'est la volonté ou la nécessité qui les porte à faire des aumônes. N'alléguez donc jamais, pour vous dispenser de ce devoir de la miséricorde, la crainte de tomber dans le besoin, mais ayez constamment sous les yeux cette recommandation de Tobie à son fils : « Soyez charitable en la manière que vous le pourrez. Si vous avez beaucoup de bien, donnez beaucoup ; si vous en avez peu, ayez soin de donner de ce peu môme, de bon cœur. Quomodo potueris, ita esto miser ico7's. Si imiltum tibi fuerit, abiindanter trihue; si exiguum tibi fuerit, etiam exiguum libenter impertiri slude. Tob. iv, 8-9. Voilà, mes
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frères, ce que j'avais à vous dire sur la miséricorde et sur l'évangile de ce jour. Je vais maintenant vous expliquer quelles conséquences nous devons particulièrement tirer de tout ceci.
DÉVELOPPEMENT DU TEXTE
a J'ai compassion de ce peuple, parce que voilà trois jours déjà qu'ils ne m'ont pas quitté » ou, selon saint Matthieu, que « ils persévèrent dans ma compagnie. » Tout l'ensemble de notre évangile nous montre les avantages dont jouissent ceux qui persévèrent avec le Seigneur et le suivent dans le désert. Que n'a pas fait notre Seigneur en faveur de ceux qui le suivaient? Il rend la santé à ceux qui étaient malades; il nourrit miraculeusement ceux qui avaient faim; il instruit les ignorants, et, de sa bouche d'or^ répand dans leurs cœurs la céleste doctrine,, en même temps qu'il les honore et les réjouit tous de sa douce présence. Mais qu'en devons-nous conclure? C'est que notre divin Sauveur, qui aujourd'hui règne parmi les anges, étant le même Jésus-Christ vivant autrefois parmi les hommes, accordera les mêmes bienfaits à ceux qui le suivent. Ce qu'il faisait jadis véritablement à l'égard des corps de ceux qui s'attachaient à ses pas, il l'opère d'une manière invisible dans les âmes de ses vrais fidèles. Que cet exemple, mes frères, nous engage donc à suivre notre Seigneur avec cette multitude, et à nous attacher à lui pour participer à d'aussi grands bienfaits.
Mais, dira quelqu'un, comment pouvons-nous suivre Jésus- Christ, puisqu'il est remonté au ciel, et qu'il nous a dérobé sa présence? Saint Augustin répond en ces termes à cette question : Plus nous allons vers Jésus, plus hem^eux sommes-nous, puisqu'il est le souverain bien. Or, ce n'est point en marchant, mais en aimant que nous allons à lui. Nous serons d'autant plus près de lui que notre amour sera plus pm\ Nous atteindrons à cette pureté d'amour en arrachant notre cœur à l'amour déréglé des choses de la terre, en le fixant dans la méditation de la vie, de la doctrine et des bienfaits du Sauveur, en écoutant ses leçons, en admirant les prodiges qu'il a opérés, en le contemplant dans sa
naissance, sa mort, sa résurrection, son ascension; de sorte que nous puissions, sinon corporellement, du moins par la pensée, par le cœur et par l'amour, suivre le divin Agneau partout où il ira et nous attacher à lui par les liens indissolubles de la charité. Nous n'avons pas à craindre, mes frères, que cette habitude et cette familiarité assidue engendrent, comme on le dit ordinairement, le mépris et l'ennui. Bien loin que cette familiarité produise de pareils effets, rien au contraire n'est plus propre à augmenter notre respect et notre amour envers le Seigneur. Il y a, dit saint Thomas, cette différence entre les biens corporels et les biens spirituels, que l'habitude des biens terrestres en fait naître souvent le dégoût et le mépris, tandis que l'habitude des choses divines en augmente toujours le désir et l'amour. La raison en est évidente : plus on use des biens de la terre, plus ou en reconnaît la vanité, la fragilité, l'inconstance. L'expérience fait voir qu'ils sont trompeurs autant que vains, puisque souvent ce dont nous espérions quelque avantage, nous est nuisible, et que les satisfactions qui devaient apaiser la soif de notre âme, ne font que l'augmenter et l'irriter davantage. Il n'en est pas ainsi des choses divines. Comme Dieu et toutes les choses de Dieu contiennent la vérité, la perfection, la stabilité, plus nous les pratiquons, plus nous en découvrons la dignité, l'utilité, la douceur et les charmes ; plus par conséquent notre cœur s'enflamme pour elles d'amour et de désir. D'où il suit que, si un homme demeurait pendant de longues années abîmé dans la contemplation de la beauté divine, il y trouverait certainement toujours de nouveaux sujets d'admiration, d'amour et de délices. Voyez les saints anachorètes dans leurs solitudes, dépourvus de toute consolation humaine et menant la vie la plus austère. Ils goûtaient tant de charmes et de douceurs dans la contemplation de cette infinie beauté, que ni l'aspect affreux de leur sauvage retraite, ni leur nudité, ni la grossièreté des aliments dont ils se nourrissaient, ni les brûlantes ardeurs du soleil, ni l'inclémence de l'air ne pouvaient les détourner de ce pieux exercice. Plus ils s'y appliquaient, plus abondamment ils y puisaient de suavité, de lumière et d'amour, à ce point que les délices dont leur âme était
remplie leur faisaient oublier toutes leurs privations et toutes leurs austérités.
La charité, tel est donc le premier moyen par lequel nous nous attachons au Seigneur et nous le suivons. Mais ce n'est pas seulement la charité (laquelle nous unit tout particulièrement à Jésus-Christ) qui produit cet effet; l'espérance vive, enflammée par le feu de la charité, a aussi la même vertu. De là cette parole du Prophète royal : « Pour moi, il m'est bon de demeurer attaché à Dieu, et de mettre mon espérance dans Celui qui est le Seigneur mon Dieu. » Mihi adhxrere Deo bonum est : ponere in Domino Deo spem meam. Ps. lxxu, 28. Celui-là est attaché à Dieu, qui met en lui son espérance, c'est-à-dire qui attend son secours et son salut, non des biens trompeurs , perfides et fragiles de cette vie , mais de Celui-là seul qui ne peut tromper l'espérance de personne. Tels étaient les sentiments que Samuel voulait inspu'er aux Israélites, qui mettaient leur confiance dans des secom'S humains : « Ne vous détournez point du Seigneur, et ne le quittez pas, disait ce Prophète, pour suivre des choses vaines qui ne vous serviront point. » NoUte recedere a tergo Domini, et nolite declinare post vana qux non proderunt vobis. I Reg. xn, 20. En d'autres termes : Ne recom'ez point à la vaine et incertaine assistance des hommes, mais tournez les yeux, avec la plus entière confiance, vers la protection divine, qui n'a jamais manqué à l'homme juste. — Les Israélites oublièrent dans la suite cette sage recommandation, et, instruits par l'adversité, ils reconnurent enfin, mais trop tard, leur erreur. Alors ils dirent en gémissant : « Lorsque nous subsistions encore , nos yeux se sont lassés dans l'attente d'un vain secours, en tenant nos regards attachés sur une nation qui ne pouvait nous sauver, » Cum adhiic subsisteremus, defecerunt oculi nostri ad auxiliiim nostrum vanum, cum respiceremus attente ad gentem, qux salvare nos non poterat. Tliven. IV, 17.
Le Roi-Prophète traite longuement au psaume cxlv de l'espérance vaine et de la ferme et solide espérance : il les compare
l'une et l'autre, et nous apprend quelle est celle à laquelle il faut nous attacher, et celle dont il faut nous défier : « Gardez-vous bien, dit-il, de mettre votre confiance dans les princes ni dans les enfants des hommes, d'où ne peut venir le salut. » Nolite confidere in principibiis , in filiis liominum, in quihus non est salus. Ps. cxLV, 2-3. Et pourquoi? Le Prophète en donne la raison. Parce que, dit-il, « leur àme étant sortie de leur corps, ils retournent dans la terre d'où ils sont sortis ; et, ce jour-là même, toutes leurs vaines pensées périront. » Exihit spiritus ejus, et revertetur in terrain suam; in illa die peribunt omnes cogitationes eoriim. Ibid., 4. Quel plus grand motif de défiance, en effet, que la fragilité et l'inconstance de la vie et de toutes les choses humaines, inconstance qui chaque jour trompe et déjoue nos espérances? « Heureux donc celui de qui le Dieu de Jacob se déclare le protecteur, et dont l'espérance est dans le Seigneur son Dieu. » Beatus cujus Deus Jacob adjutor ejus, spes ejus in Domino Deo ipsius. Ibid. 5. Et pourquoi heureux? Parce que nous ne pouvons imaginer rien qui puisse soutenir et appuyer notre espérance que nous ne trouvions abondamment en Dieu seul. Que désirez-vous d'abord d'un homme pour vous fier à lui avec sécurité? Qu'il ait la puissance et la richesse. Celui, en effet, qui est impuissant et pauvre, comment pourra-t-il aider les auti'es, puisqu'il ne peut s'aider lui-même? Mais « ce Dieu, continue le Prophète, a fait le ciel et la terre , la mer et toutes les choses qu'ils contiennent. » Qui fecit cœlum et terrain, mare et omnia qux in eis sunt. Ibid. 6. Qui donc est plus riche, qui est plus puissant que lui? Que désirez-vous encore? Qu'il garde sa parole et accomplisse fidèlement la promesse qu'il a faite de secourir ceux qui l'implorent? « Dieu, ajoute le Prophète, garde toujours la vérité de ses promesses. » Qui custodit veritatem in sxculum. Ibid. 7; c'est-à-dire que sa vérité, sa fidélité à l'égard de ses promesses est éternelle et immuable comme il est lui-même éternel. — Que souhaitez-vous de plus? Qu'il soit non -seulement véritable dans ses promesses, mais qu'il soit juste, afin de protéger et de défendre contre l'injure ceux qui sont lésés injustement. Tel aussi est le Seigneur : « Il fait justice, poursuit le Prophète, à ceux qui
souffrent injure. » Facit judicium injuriam patientibus. Ibid. 7. C'est là, en effet, le caractère propre de la vraie justice de protéger les opprimés contre ceux qui sont plus puissants, et de prendre en main leur vengeance. Mais vous dites : Si je désire qu'il soit juste , je ne désire pas moins qu'il soit miséricordieux , afin qu'il me pardonne mes égarements, qu'il soulage ma misère, qu'il me secoure dans mes maladies et mes maux. Le Prophèie répond à ce que vous demandez en faisant une longue énumération des œuvres de la divine miséricorde. Après avoir dit que Dieu fait justice à ceux qui souffrent injustement, il entre dans le détail des œuvres de sa miséricorde et ajoute : « Le Seigneur donne la nourriture à ceux qui ont faim ; il délie ceux qui sont enchaînés; il éclaire ceux qui sont aveugles; il délivre ceux qui sont brisés ; il défend les étrangers ; il prend en sa protection l'orphelin et la veuve. » Dat escam esiirientibus. Dominus solvit compeditos, Dominus illuminât cxcos, Dominus erigit elisos, Dominus custodit advenas, jmpillum et viduam suscipiet. Ibid., 7-9. Peut-on rien souhaiter de plus, sinon que ce grand Dieu demeure éternellement, afin que nous puissions attendre de lui un secours éternel et qui ne nous manque jamais? C'est aussi par ce motif de confiance que le Prophète termine son psaume : « Le Seigneur, dit-il , régnera dans tous les siècles : ton Dieu , ô Sion ! régnera dans la suite de toutes les races. » Regnabit Dominus in ssecula; Deus tuus, Sion, in generationem et generationem. Ibid. 40.
Le Seigneur avait autrefois révélé, quoique d'une manière plus obscure, ce fondement perpétuel de notre espérance, lorsque Moïse lui demanda comment il ^'appellerait devant les enfants d'Israël. « Je suis celui qui est, » lui répondit le Seigneur. Et il ajouta : « Voici ce que vous direz aux enfants d'Israël : Celui qui est, m'a envoyé vers vous. » Exod. ni, 14. Pourquoi donc Dieu se souvient-il ici de ce nom auguste, dont un peuple encore grossier ne pouvait comprendre ni la puissance ni la majesté? Ah I c'était pour leur inspirer par la vertu de ce nom une confiance bien autrement ferme que celle qui les avait conduits en Egj'pte. Les enfants de Jacob, en effet, ayant conçu les plus grandes espérances du pouvoii' et du rang de leur frère Joseph,
avaient quitté le sol paternel pour se rendre en Eg:}T5te ; mais Joseph étant mort, et un autre roi qui ignorait ses services étant monté sur le trône, toutes leurs espérances et leur félicité périrent avec celui qui était leur protecteur. Lors donc que le Seigneur dit aux Israélites : « Je suis Celui qui est, » c'est comme s'il leur disait : Je ne suis point un homme qui puisse vous manquer un jour, comme Joseph votre frère. « Je suis Celui qui est, » Celui qui reste éternellement le même, et sur lequel ni la succession des temps, ni le changement des choses, ni la mort ne peuvent avoir aucun di'oit. Vous pouvez donc vous fier sûrement à moi, et me commettre le soin de votre vie et de votre salut, car vous trouverez dans ma protection la stabihté et la sécurité. S'il en est ainsi, mes frères, le cœur de l'homme peut-il imaginer ou souhaiter rien de plus pour soutenir son espérance? C'est donc avec raison que le saint Prophète loue la sécurité de ceux qui s'appuient sur cette pierre solide et inébranlable, lorsqu'il dit : M Ceux qui mettent leur confiance dans le Seigneur, sont semblables à la montagne de Sion. » Qui con/îdunt in Domino, sicut wons Sion. Ps. cxxiv, 1. C'est avec raison que les saints anges admirent la prudence de l'Epouse du Cantique, et s'écrient : « Quelle est ceile-ci qui s'élève du désert, toute remplie de délices, et appuyée sur son bien-aimé? » Çux est ista, guœ oscendit de deserto, deliciis affluens, innixa super dilectum siium? Cant. vui, 5. L'ascension eût été difficile pour l'Epouse, si elle n'avait été soutenue que par ses propres forces, mais le secom's du ciel lui aplanissait la route et la lui rendait aisée. Saint Bernard dit élégamment à ce sujet : « En vain l'Epouse s'efibrce de monter, si elle ne s'appuie point; mais si elle s'appuie, tout lui est possible, dès là qu'elle s'appuie sur celui qui peut tout*. » C'est en suivant cette voie que tous les saints ont trouvé leur salut, dans les circonstances même les plus désespérées. Ainsi le Seigneur disait autrefois à l'Ethiopien Abdemelech : « Je vais accomplir tout
* Le pa5?a!ïr de saint Rornard rrnforme mip sorte de jeu de mnts qui ne peut point passer dans notre lanciuc. Voici le texte latin : Frustra sponsa nititur, si no)i innititur. Si aiitem ittnititur, omnia possibilia sunt super eum innitenti, qui omnia potest.
ce que j'ai prédit de cette ville, non pour la favoriser, mais pour l'accabler de maux, et vous les verrez en ce jour-là de vos propres yeux. Alors je vous délivrerai, dit le Seigneur, et vous ne serez point livré entre les mains des hommes que vous craignez; mais je vous en délivrerai, et vous ne tomberez point par l'épée ; mais vous sauverez votre âme, parce que vous avez mis votre confiance en Dieu. » Ecce ego inducam sermones meos super civitatem hanc in malum, et non in bonum : et erunt in conspectu tno in die illa. Et liberabo te in die illa, ait Dominus : et non traderis in manus virorum gitos formidas; sed eruens liberabo te, et gladio 7ion cndes; sed erit tibi anima tua in salutem, quia in me habuisti fiduciam. Jerem. xxxix, 16-18. Vous voyez, mes frères, que ce fut sa confiance en Dieu qui sauva Abdemelecli du massacre général. Mais la protection de Dieu ne se borne pas à un seul homme; elle s'étend à tous, comme lui-même nous en assure lorsqu'il dit : « Parce qu'il a espéré en moi, je le délivrerai; je serai son protectem', parce qu'il a connu mon nom. Il criera vers moi et je l'exaucerai, etc. Quoniam in me speravit, liberabo eum; protegam eum, quoniam cognovit nomen meiun; clamabit ad me, et ego exaudiam eum, etc. Ps. xc. 14-15. Dans la crainte toutefois que les âmes lâches et somnolentes ne prennent occasion de cette doctrine pour mener une vie plus déréglée, je dois vous avertir que nul ne peut se flatter d'être sauvé, uniquement parce qu'il a l'espérance, s'il n'a les vertus qui sont les compagnes de l'espérance, je veux dire la crainte de Dieu et la justice, comme le prouvent tant de textes des saints Livres, où nous trouvons ces vertus unies à l'espérance. « Offrez à Dieu un sacrifice de justice, dit "le Roi-Prophète, et espérez au Seigneur. » Sacrificate sacrificium justitix et sperate in Domino. Ps. IV, 6. Et dans un autre psaume : « Le Seigneur met son plaisir en ceux qui le craignent, et en ceux qui espèrent en sa miséricorde. » Beneplacitian est Domino super timentes eum, et in eis gui sperant super misericordia ejus. Ibid. cxlvi, 11. Vous voyez par ces textes que l'espérance est accompagnée de la crainte du Seigneur et de la justice. Telle n'est pas l'espérance de ceux qui dorment insouciauls de leur salut, et qui font le mal ; leur cou-
fiance n'est que témérité et que vaine présomption. Aussi saint Augustin range-t-il ces hommes parmi les endurcis. « Celui-là, dit-il, vit dans l'endurcissement, qui ne se convertit point, parce qu'il désespère du pardon de ses péchés, ou qui espère si aveuglément en la miséricorde divine, qu'il persévère jusqu'à la fin de sa vie dans le dérèglement et le crime, » Or^ mes frères, quoi de plus redoutable que d'être du nombre des endurcis? N'est-ce pas le plus grand de tous les maux? Le saint docteur dit dans un autre endroit : Elle est trompeuse, l'espérance qui se flatte de se sauver au milieu de tous les objets qui alimentent le péché dans l'âme. Oui, elle est trompeuse, l'espérance qui fait ainsi illusion à l'homme. En pensant obtenir son salut par une confiance insensée, il perd et le salut et la vie. — Que faire donc pour pouvoir espérer sûrement? Le même Père nous l'apprend dans les paroles suivantes : Celui-là espère, qui possède une bonne conscience; quant à celui que sa mauvaise conscience tourmente, il n'a rien à attendre que la damnation. Si donc il veut espérer le royaume, qu'il ait une bonne conscience; et s'il veut avoir une bonne conscience, qu'il croie et qu'il fasse des œuvres. On lit dans les Vies des Pères du désert, qu'un solitaire ayant dit un jour à saint Antoine : Priez pour moi, mon Père ; le saint lui répondit : N'attendez point de compassion ni de moi ni de Dieu, à moins que vous ne preniez souci de vous-même, et que vous ne priiez Dieu.
Ce qui montre combien cette espérance des hommes corrompus et livrés à la dépravation de leur cœur est illusoire et trompeuse, c'est qu'ils ne lui demandent aucun appui ni aucune consolation quand ils sont frappés de quelque calamité. On les voit alors, inquiets et défiants, chercher leur refuge dans les secours humains, sans penser même à Dieu. Et cependant, mon frère, vous qui exaltez la miséricorde de Dieu si haut que vous espérez participer à la félicité divine sans remplir aucun devoir de la piété, comment se fait-il que vous vous promettiez pour l'avenir de si grandes choses de la miséricorde de Dieu, et que vous n'osiez pas en attendre de si petites dans le présent; car enfin celui qui donne les plus grandes, ne refusera certainement pas les plus petites?
SIXIÈME DIMANCHE APRÈS I A PENTECOTE, SERM. II. 239 Vous voyez par ce seul argument que vous êtes le jouet de la ruse de l'antique serpent, qui vous ôte l'espérance dans le temps où elle vous serait salutaire, et qui l'augmente en vous lorsqu'elle contribue à vous endormir tranquillement dans le péché. Combien de milliers d'àmes ne précipite-t-il pas chaque jour dans l'enfer, abusées par cette vaine espérance? Presque tous ceux qui sont damnés se fondaient, en effet, sur cette espérance, pendant leur vie, pour se promettre le salut.
Pom' en revenir donc au point d'où nous sommes partis, disons que tous ceux qui suivent notre Seigneur par ce chemin de l'espérance et de l'amour, trouveront en lui abondance de secours pour leur salut et les besoins de leur situation. De là ce mot de saint Clément d'Alexandrie : Le Verbe de Dieu, Jésus- Christ, est à la ibis père, mère, maître, nourricier; il est tout, en un mot. Ce serait peu qu'il fût quelqu'une de ces choses, s'il n'était tout en même temps. Puisqu'il en est ainsi, mes frères, efforçons-nous de pouvoir dire avec le Prophète : « Pour moi, c'est mon avantage de demeurer attaché à Dieu et de mettre mon espérance dans celui qui est le Seignem' mon Dieu, » Ps. lxxii, 28, afin que lui restant toujours unis, pensant toujours à lui, le suivant partout où il ira, nous attachant constamment à ses pas, ir.ettant en lui toutes nos espérances et nos richesses, nous méritions d'être instruits, nourris, soulagés, guéris et comblés de toutes sortes de biens par celui qui vit et règne avec le Saint- Esprit dans les siècles des siècles. Ainsi-soit-il.