‹ uvres complètes de Louis de Grenade (volume 2)Chapitre 8 sur 21 · AU LECTEUR · texte numérisé non relu

AU LECTEUR

l'autre. Si déjà votre cœur est pénétré de la douleur du péché et de la crainte du jugement, vous avez imprimé vos lèvres sur le pied qui figure la vérité et le jugement. Mais si vous tempérez cette crainte et cette douleur par la contemplation de la bonté divine et par l'espérance du pardon, sachez que vous embrassez aussi le pied de la miséricorde. Il ne vous serait pas avantageux, en effet, de baiser l'un sans l'autre; car le souvenir du jugement tout seul précipite dans l'abîme du désespoir, de même qu'une trompeuse confiance en la miséricorde engendre la plus dangereuse sécurité. Il m'a été donné à moi, misérable, de m'asseoir quelquefois aux pieds de notre Seigneur Jésus et de baiser de toute l'ardeur de mon âme tantôt l'un tantôt l'autre, selon que la bonté de ce divin Maître daignait m'admettre à cette faveur. Lorsque, oubhant la miséricorde, en proie aux aiguillons du remords, je m!arrêtais trop longtemps à la pensée des jugements de Dieu, une crainte inexprimable et un trouble plein d'angoisses me jetaient dans l'abattement. Environné d'affreuses ténèbres et tout palpitant d'effroi, je ne pouvais que pousser ce seul cri, du fond de ma misère : « Qui peut connaître, Seigneur, la grandeur de votre colère et en comprendre toute l'étendue, autant qu'elle est redoutable?» Ps. lxxxix, 11. Mais si, abandonnant ce pied, je m'attachais davantage à celui de la miséricorde, je sentais au contraire mon âme s'amollir et se dissoudre en quelque sorte dans une telle négligence, que je devenais tout aussitôt plus tiède dans la prière, plus paresseux dans l'action, plus prompt à me livrer au rire, moins prudent dans mes paroles, et l'état des deux hommes qui sont en moi offrait une plus grande inconstance. Aussi maintenant, instruit par les leçons de l'expérience, je ne séparerai plus le jugement de la miséricorde, mais, avec le Prophète, « je chanterai également. Seigneur, votre miséricorde et votre justice, » Ps. c, 1, et « je n'oublierai jamais la justice de vos ordonnances. » Ps. cxviii, 93. L'une et l'autre seront l'objet de mes cantiques dans le lieu de mon exil, jusqu'à ce que la miséricorde s'élevant au-dessus du jugement, ma gloire seule chante vos louanges, sans que je ressente désormais l'aiguillon de la tristesse. » Ps. xxix, 13.

Remarquez avec soin, mes frères, combien grande était la crainte dont saint Bernard était pénétré. Si les jugements de Dieu lui inspiraient une si profonde terreur qu'il était prêt à tomber dans l'abîme du désespoir, quelle ne doit pas être la nôtre, à nous, qui sommes si éloignés de la vertu de ce grand saint 1 Mais comme ce sujet demanderait de longs discours, je me vois forcé de l'abandonner à vos pieuses méditations.

PREMIER SERMON

POUR

DIFFÉRENTES ESPÈCES d'hYPOCRITES.

Attendite a falsis prophetis qui veniunt ad ws in vçstimentis ovium, intrinsecus autem sunt lupi rapaces.

Gardez-vous des faux prophètes qui viennent à vous sous des vêtements de brebis, et sont au dedans des loups ravissants. Mafth. vu, 15.

Notre divin Maître nous signale, dans l'évangile de ce jour, recueil contre lequel vient souvent se briser l'esquif de l'innocence, en même temps qu'il nous indique les moyens de le reconnaître et de l'éviter. Il dit donc : « Gardez-vous des prophètes qui viennent à vous sous des vêtements de brebis, et sont au dedans des loups ravissants. Vous les connaîtrez à leurs fruits, » et le reste, jusqu'à la fm. Ave, Maria.

Pour ne pas m'écarter trop de notre évangile, je voudrais dans le présent discours vous parler non-seulement des faux prophètes, qui cachent sous la peau des brebis la férocité des loups, comme sont les hérétiques, mais de beaucoup d'autres sortes de personnes et de choses qui, sous une apparence débouté, trompent ceux qui ne sont pas sur leurs gardes. Pour cela, il est nécessaire de se rappeler ce que nous avons souvent dit ailleurs, que, dans tout ce qui est 'œuvre de la nature ou de l'art, aussi bien que dans les mœurs des hommes , certaines choses sont vraies,

tandis que d'autres n'ont que l'image trompeuse de la vérité. Ainsi il y a un or pur et un or composé d'alliage, une monnaie vraie et une monnaie fausse. Les médecins disent également qu'il y a une santé véritable, et une santé seulement apparente, comme il y a une faim et une soif qui sont vraies, et une soif et une faim qui ne le sont pas. Mais venons à ce qui a rapport aux mœurs. Il est de vrais et de faux prophètes. Notre Seigneur parle de ces derniers lorsqu'il dit dans l'évangile de ce jour : « Gardez-vous des faux prophètes, etc. » Il est en outre de vrais apôtres de Jésus- Christ et de faux apôtres dont saint Paul accuse plus d'une fois la fourberie et la perfidie, et contre lesquels, enflammé d'un saint zèle, il s'élève avec force : « Plaise à Dieu, écrit-il aux Galates, que ceux qui vous troublent, soient exclus de l'Eglise! » Galat. v, 12. Mais la différence est encore plus grande dans les choses que dans les personnes. 11 est, en effet, une vraie et fausse justice, une vraie et fausse humilité, une vraie et fausse pénitence, une vraie et fausse vertu, une vraie et fausse noblesse, une vraie et fausse sagesse, de vraies et fausses richesses, de vrais et faux biens, un vrai et faux honneur, une vraie et fausse félicité. Enfin, si nous considérons attentivement toutes les choses humaines, à peine en trouverons-nous une digne de louange, qui n'ait sa contrefaçon dans ime autre qui lui ressemble tellement que parfois ce qui est falsifié, offre une image plus vive de ce qui est vrai que la vérité elle-même. C'est ce qu'Aiùstote a voulu nous faire entendre, lorsqu'il a dit que certaines choses fausses sont plus probables que d'autres qui sont vraies ; ce qui revient à dire qu'il est des mensonges qui offrent plus de vraisemblance que la vérité. Saint Augustin en rappoïte un exemple dans ses Confessions. Des volem's, dit-il, avaient forcé pendant la nuit la porte d'une maison pour y commettre quelque larcin, lorsque, effrayés par les cris des maîtres, ils s'enfuirent en laissant les instruments dont ils s'étaient servis. Alipe, l'ami d'Augustin, passait en ce moment, ignorant ce qui avait eu lieu. Il aperçoit à terre les outils abandonnés par les voleurs, et les ramasse. Comme il les tenait en mains, les domestiques de la maison arrivent et se saisissent de lui, croyant qu'il avait commis le vol. Qui n'eût cru.

en effet, à la culpabilité de cet homme ainsi surpris, bien qu'il fût complètement innocent? Saint Augustin dit que cela arriva par une permission toute particulière de Dieu, qui voulut apprendre par cet exemple à son futm' ministre à ne pas juger comme vrai tout ce qui aurait les apparences de la vérité. Beaucoup de choses, en effet, quoique fausses, semblent plus vraisemblables que la vérité même. Ainsi on voit un peintre habile exécuter le portrait d'un homme avec tant d'art que ce portrait est plus frappant de vérité que l'original.

Telle est donc, mes frères, la commune origine de toutes les erreurs et de toutes les misères qui se rencontrent en cette vie. Comme notre volonté a été disposée par le Créateur de telle sorte qu'elle ne peut se porter à quoi que ce soit qui ne présente au moins quelque apparence de bonté (car elle ne peut s'attacher au mal pour le mal lui-même), il arrive de là que souvent les hommes, trompés dans leur choix, prennent les faux biens pour les biens véritables, et la décevante image de la vérité pour la vérité elle-même. Le Seigneur, par la bouche d'Isaïe, nous montre tout le danger de cette illusion : « Malheur, dit-il, à vous qui dites que le mal est bien, et que le bien est mal; qui donnez aux ténèbres le nom de lumière, et à la lumière le nom de ténèbres ; qui faites passer pour doux ce qui est amer, et pour amer ce qui est doux. « Vt£ qui dicitis maliim bonuni, et bonum malum, j)onentes tenebras lucem, et lucem tenebras, ponentes amarum in dulce, et dulce in amarum. Isa. v, 20. Les misérables mortels ressemblent aux poissons et aux oiseaux. Ces animaux, lorsqu'on leur jette quelque appât, se laissent séduire, ne voyant pas l'hameçon que cache l'amorce perfide. Ils prennent pour une nourriture dont s'alimente la vie ce qui n'est qu'un piège qui la leur fait perdre. Ainsi les hommes se laissent piper comme des étourneaux. Et cependant ils [ont la raison , mais ils ne veulent point s'en servir pour discerner les vrais biens de ceux qui n'ont qu'une fausse et trompeuse apparence.

C'est encore pour la même raison que le vulgaire répute heureux ceux qui possèdent en abondance tout ce qui sert aux besoins et aux jouissances de la vie. Entrent-ils dans la maison des

SEPTIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SEKM. ï. 243 princes et des grands, à la vue de cette troupe de.'valets, de ces murs couverts de tentures de soie, de ces meubles tout éblouissants d'argent et d'or, ils se disent : Voilà des hommes heureux ! Ils ignorent combien de serpents affreux recèlent ces lambris dorés, combien d'épines sont cachées sous ces roses. Sans doute ces hommes, dont ils envient le sort, ne connaissent pas les riguem's, de la pauvreté, mais l'avarice, l'ambition, les désirs que rien ne peut satisfaire, n'est-ce pas encore la pauvreté sous une autre forme?

Les hommes animés de l'esprit de Dieu sont à l'abri de ce danger, car il y a cette différence entre les enfants de lumière et les enfants de ténèbres, que les premiers seuls savent distinguer entre les vrais et les faux biens. Ils étaient figurés dans l'ancienne loi par les animaux purs, c'est-à-dire, qui ont la corne fendue. Ce signe caractérise bien, en effet, les hommes justes et pieux, qui, éclairés par la lumière divine, savent faire un sage discernement entre les vrais et les faux biens, entre la lumière et les ténèbres, entre les choses douces et celles qui sont amères. Le Seigneur nous montre le mérite et l'avantage de ce discernement, lorsqu'il dit par la bouche de son Prophète : « Si vous savez distinguer ce qui est précieux de ce qui est vil, vous serez alors comme la bouche de Dieu. » Si separaveris pretiosum a vili, quasi os meum eris. Jerem. xv, 19. Sénèque, l'un des moralistes les plus célèbres, déclare, en plusiem's endroits de ses livres, que ce discernement est nécessaire pour la [bonne direction de la vie humaine : Quoi de plus nécessaire, dit-il, que de déterminer le prix des choses, c'està dire déjuger sans erreur de ce qui est vil et de ce qui est précieux? Un jour, dans une réunion de pieux solitaires où se trouvait saint Antoine, on discutait sur la dignité et la prééminence des différentes vertus. Les uns mettaient au premier rang l'abstinence, les autres les veilles, ceux-ci l'exercice de l'oraison, ceuxlà d'autres œuvres de piété ; mais Antoine dit que, à son sens, le discernement devait obtenir la préférence, parce qu'il est le guide de toutes les autres vertus, parce qu'il prescrit à toutes la mesure et le tempérament qui leur convient, parce que sans lui il ne peut y avoir aucune vertu solide, et qu'il lui appartient de distinguer

entre les vraies et les fausses vertus, entre les biens véritables et

ceux qui n'offrent qu'une apparence trompeuse.

Je crois vous entendre me demander, mes frères , par quel moyen vous pourrez atteindre à cette vertu, afin de ne point vous laisser abuser par la fausse apparence du bien. La plupart des choses ont deux faces : blanches au dehors , elles sont noires au dedans ; belles et douces au dehors, au dedans elles sont laides et amères; à l'extérieur, elles promettent la paix et la tranquillité, mais elles renferment en elles-mêmes une source d'inquiétudes et de soucis. Par conséquent, nous devons vous répondre que les moyens à employer pom? juger et discerner sainement les choses, sont aussi variés que ces choses elles-mêmes. A l'égard des métaux, les orfèvres se servent de la pierre de touche, à laide de laquelle ils distinguent aisément l'or vrai de celui qui ne l'est pas. Mais en philosophie , comme il arrivait souvent que les hommes désireux d'acquérir la science de la sagesse , se trompaient dans leurs déductions, on inventa un art au moyen duquel on pût facilement discerner le vrai du faux, et les arguments justes et concluants des sophismes et des raisonnements spécieux. Cet art est la dialectique. Mais tout cela appartient aux préceptes de la philosophie. Pour nous, nous pom^suivons un autre objet; nous voulons connaître le moyen de n'être pas trompés dans le jugement, le choix et l'estimation que nous faisons des choses; c'est là une question dans laquelle il s'agit pour nous, non de la vérité des sciences humaines, mais du salut et de la vie éternelle. Or, dans une chose de cette importance, les leçons du divin Maître ne pouvaient pas nous manquer. Sa céleste doctrine, en effet, est comme une carte marine qui indique aux navigateurs la droite voie, en même temps qu'elle leur signale les écueils cachés sous l'eau dormante. C'est pom'quoi, dans l'évangile de ce jour, il nous découvre deux insignes hypocrisies, qui se rencontrent, l'une chez les hérétiques, l'autre chez les fidèles. Nous allons nous en occuper dans la suite de ce discours.

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Notre Seigneur dit donc : « Gardez-vous des faux prophètes qui viennent à vous sous des vêtements de brebis, et sont au dedans des loups ravissants. » Saint Paul déclare aux prêtres d'Ephèse que les faux prophètes ne manqueraient pas dans l'Eglise : « Je sais, dit-il, qu'après mon départ, il entrera parmi vous des loups ravissants qui n'épargneront point le troupeau ; et que, d'entre vous-mêmes, il s'élèvera des gens qui publieront des doctrines corrompues, afin d'attirer des disciples après eux. » C'est de ces loups que notre Seigneur nous avertit de nous défier, lorsqu'il nous dit : « Mettez-vous en garde, » attendite; c'est-àdire, veillez, non pas avec négligence, mais employez toute votre prudence et votre attention pour ne pas vous laisser surprendre par ces loups qui viennent à vous sous des vêtements de brebis. Ces vêtements sont d'abord leur doux langage, leurs paroles mielleuses qui séduisent les simples. On connaît ce mot du Sage : Tandis que la flûte résonne mélodieusement, l'oiseleur attrape les oiseaux. Ces vêtements sont encore tout ce qui annonce extériem^ement la sainteté, comme les jeûnes, les aumônes, l'oraison, le mépris affecté des richesses, et autres choses semblables. Bien que de tels hommes paraissent être des brebis, cependant ce sont des loups, puisqu'ils cherchent à déchirer les simples et innocentes brebis du Sauveur. Nous devons même les craindre encore l)lus que des loups sans déguisement, par la raison qu'ils sont d'autant plus aptes à tromper, qu'ils paraissent plus saints et qu'ils s'enveloppent plus liabilement de la peau des brebis. Saint Paul dit en parlant d'eux : « Ce sont de faux apôtres, des ouvriers trompeurs, qui se transforment en apôtres de Jésus-Clu'ist. Et on ne doit pas s'en étonner, puisque Satan même se transforme en ange de lumière. Il n'est donc pas étrange que ses ministres aussi se transforment en ministres de la justice. Mais leur fin sera conforme à leurs œuvres. » Pseudoapostoli [sunt, operarii subdoli, transfigurantes se in apostolos Christi. Et non mirum : ipse enim Satanas transfigurât se in angelum lucis. Non est ergo magnum, si ministri ejus transfîgurentur velut ministri justitice : quorum finis erit secundum opéra ipsorum. II Cor. xi, 13-13. Ainsi font les chasseurs, qui se couvrent de la peau des bêtes sauvages pour

les prendre encore. Ainsi font les oiseleurs, qui, pour tromper les oiseaux et s'en emparer, imitent leur chant. De toutes les persécutions, celle-ci est la plus commune. L'Eglise a eu à combattre la persécution des tyrans, ceUe des faux frères dont se plaint saint Paul, et enfm celle de l'hérésie, la plus terrible de toutes : elle a été, en eûet, de tous les temps , et de nos jours plus que jamais elle désole l'Eglise, qu'elle attaque avec plus de violence par la langue que les tyrans ne l'ont fait par les armes.

L'apôtre saint Jean a décrit dans son Apocalypse ces trois persécutions de l'Eglise qu'il a vues en figures. Ecoutons-le : « Je vis, dit-il, que l'Agneau avait ouvert l'un des sept sceaux (qui fermaient le livre mystérieux), et j'entendis l'un des quatre animaux qui dit avec une voix semblable au tonnerre : Venez et voyez. En même temps je vis paraître tout d'un coup un cheval blanc. Celui qui était monté dessus avait un arc , et on lui donna une couronne, et il partit en vainqueur pour continuer ses victoires. Lorsqu'il eut ouvert le second sceau, j'entendis le second animal qui dit : Venez et voyez. Il sortit aussitôt un autre cheval qui était roux , et le pouvoir fut donné à celui qui était dessus d'enlever la paix de dessus la terre, et de faire que les hommes s'entre-tuassent, et on lui donna une grande épée. Quand il eut ouvert le troisième sceau, j'entendis le troisième animal qui dit : Venez et voyez. Et je vis paraître tout d'un coup un cheval noir, et celui qui était dessus avait en sa main une balance. Et lorsqu'il eut ouvert le quatrième sceau, j'entendis la voix du quatrième animal, qui dit : Venez et voyez. En même temps je vis paraître un cheval pâle, et celui qui était monté dessus s'appelait la Mort, et l'enfer le suivait. » Apoc. vi, 4-8. Cette vision que décrit l'apôtre saint Jean, fîgm'e la félicité de l'Eglise et les diverses épreuves qu'elle doit subir. Le cheval blanc et celui qui était monté dessus, ayant sur la tête une couronne et un arc dans la main, désignent le triomphe et la victoire de Jésus-Christ, le Roi éternel. La couleur blanche du coursier représente la très-sainte humanité du Sauveur, et la couronne royale, la majesté de sa divine parole. Quant à l'arc, il est le symbole de la puissance avec laquelle il a soumis le monde à son empire. C'est de cet arc que

SEPTIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. I. 249 partent les llèches dont le Psalmiste a dit : « Vos flèches sont aiguës : les peuples tomberont sous vous, et elles pénétreront jusqu'au cœur des ennemis du Roi. » Sagittx tuce acutcs, popuU sub te cadent, in corda inimicorum Régis. Ps. sxiv, 6. Les trois chevaux qui suivent, figurent les trois plus cruelles persécutions de l'Eglise. Le cheval roux et son cavalier, qui enleva la paix de dessus la terre et auquel on donna une grande épée, désignent la sanglante et longue persécution que les tyrans firent souffrir à l'Eglise, et qui se répandit dans toutes les contrées du monde : c'est là ce que signifie la grandeur de ce glaive. Le cheval noir figure, selon Rupert, la troupe de ces faux frères (dont se plEiignait l'Apôtre) qui, par leurs mauvais exemples et leur vie criminelle, sont une pierre d'achoppement pour les hommes sans défiance et encore faibles dans la vertu. Rien en effet de plus propre à porter au mal que les mauvais exemples, surtout lorsqu'ils viennent de personnes constituées en dignité dans l'Eglise. Celui qui est monté sur le cheval noir^ tient en main une balance, symbole de l'équité et de la justice. Mais cette balance n'est pas exacte; elle est frauduleuse, et couvre l'injustice des beaux noms de justice et d'équité; aussi saint Augustin appelle-t-il avec raison les hypocrites des singes de vertu. Le propre des singes, en effet, est d'imiter les actions des hommes ; ainsi font les hypocrites à l'égard de la sainteté dont ils jouent le personnage. Le cheval pâle, selon l'opinion du même Rupert, désigne la persécution des hérétiques, qui, annonçant par la pâleur de leur visage une vie mortifiée et pénitente, cachent sous une peau de brebis toute la férocité des loups. C'est contre eux que notre Seigneur veut ici ïious prémunir lorsqu'il dit : « Gardez-vous des faux prophètes qui viennent à vous sous des vêtements de brebis, et sont au dedans des loups ravissants. » Ces hommes, au visage pâle et sévère, semblent commencer par l'esprit, mais ils finissent par la chair ; et c'est là où tendent tous leurs artifices, quoique les hérétiques de notre temps, semblables à d'habiles chasseurs des âmes, proposent l'un et l'autre aux hommes pour les prendre tous dans leurs filets. Etes-vous un homme spkituel, ils ne vous citent que des maximes toutes spi-

rituelles : ils vous disent que les œuvres et les cérémonies extérieures conviennent plutôt aux Pharisiens qu'à des chrétiens, que la loi de Jésus -Clurist est une loi spirituelle et non charnelle comme celle des Juifs, Au contraire, êtes-vous un homme charnel, ils vous affranchissent du jeûne, de la confession, de la dîme, de l'obéissance aux chefs de l'Eglise, de la pratique des bonnes œuvres, et vous promettent le salut sans les œuvres, par la foi seule. Quoi de plus doux et de plus flatteur pour la chair? Aussi à l'aide de cette doctrine, ils ont enveloppé dans leurs filets une multitude innombrable d'hommes sensuels. Ces hommes, auparavant, n'étaient pas sans inquiétude ni sans remords dans leurs désordres, mais aujourd'hui qu'ils sont imbus de ces doctrines perverses, ils imitent sans la moindre crainte la conduite damnable de ceux dont ils écoutent les leçons. Ils ont enfin un évangile à leur goût, un évangile que leurs passions souhaitaient secrètement, et qui les laisse dormir en paix et sans le moindre remords de conscience dans la fange de leurs grossiers plaisirs. Mais, direz-vous : Comment pouvoir reconnaître ces faux prophètes qui viennent à nous avec les vêtements et la douceur des brebis, ne parlant que de Jésus-Christ, de son Evangile , annonçant partout la parole de Dieu? — Notre Seigneur vous donne pour cela un moyen très-facile. « Vous les connaîtrez, dit-il, à leurs fruits. » Quoiqu'ils se déguisent et dissimulent, ils se trahissent parfois et laissent voir qu'ils manquent de l'esprit de Dieu. Qu'on observe avec attention leur vie et leurs mœurs, et l'on verra des hommes cherchant à se satisfaire eux-mêmes, dévorés de la soif de la gloire humaine, flatteurs, jaloux, médisants, calomniateurs, souvent amis de la bonne chère, cherchant leurs propres intérêts, et faisant leurs affaires bien plus que celles de la vérité. Tels sont les traits sous lesquels nous les représentent les saintes Ecritures, et particuhèrement saint Paul : « Je vous exhorte, mes frères, dit cet Apôtre, de prendre garde à ceux qui causent parmi vous des divisions et des scandales contre la doctrine que vous avez apprise, et d'éviter leur compagnie. Ces sortes de gens ne servent point Jésus-Christ notre Seigneur, mais sont esclaves de leur sensualité; et par des paroles douces et flatteuses ils se-

duisent les âmes des simples. » Bogo autem vos, fratres, ut observetis eos qui dissensiones et offendicula, prœter doctrinam, quam vos didicistis, faciunt : et declinate ab illis. Hujuscemodi enim Christo Domino nostro non serviunt, sed suo venir i : et per dulces sermones et benedictiones, seducunt corda innocentium. Rom. xvi, 17-18. Aussi le Sauvem- nous dit-il : « Vous les connaîtrez à leurs fruits : cueille-t-on du raisin sur des épines, ou des figues sur des ronces? Ainsi, tout bon arbre porte de bons fruits, et tout arbre mauvais, de mauvais fruits, » Si on reconnaît un arbre à ses fruits, que les hérétiques nous disent donc quels bons fruits, quel changement de conduite, quelle pureté, quelle sainteté a produits leur évangile. Ils se taisent là-dessus; mais les faits parlent pour eux. Une fois qu'on retranche et la confession annuelle, qui retenait une grande partie des hommes dans le devoir, et les jeûnes et les abstinences de l'Eglise qui répriment les saillies de la chair, et , ce qui est plus grave encore , le mérite des bonnes œuvres, que reste-t-il, sinon que les hommes se livrent à tous les désordres et à tous les excès des passions? Cela est si vrai, que les luthériens d'Allemagne ont sollicité de l'empereur un édit qui rétablît l'usage de la confession, à cause de l'effroyable débordement de mœurs qui avait été la conséquence de la suppression de cette institution. Voilà, mes frères, quels ont été les fruits de ce malheureux évangile; et encore, je ne parle point de tant de massacres, d'homicides, de guerres, qui désolent presque tout le monde chrétien, ni de tant de semences de discordes qui répandent la division et les haines non-seulement dans les maisons des particuUers, mais dans les viUes, les provinces et les empires, à ce pointr que les mers elles-mêmes ne sont point exemptes des sanglantes horreurs de la guerre et du pillage. C'est donc à ces fruits que l'on peut reconnaître ces nouveaux prophètes. Mais laissons les hérétiques, et venons aux fidèles, chez lesquels notre Seigneur déclare qu'il se rencontre aussi une espèce d'hypocrisie.

« Tous ceux, ajoute-t-il, qui me disent : Seigneur, Seigneur, n'entreront pas clans le royaume des cieux, mais celui qui fait la volonté de mon Père. » Ces paroles ne s'appliquent pas seulement aux hérétiques, mais elles conviennent aussi aux fidèles. C'est à eux que le Sauveur adresse ces paroles : « Tous ceux qui me disent Seigneur, etc. » Comme s'il lem' disait : Pourquoi m'appelez-vous votre maître, si vous ne faites pas ce que j'ordonne? Si vous me reconnaissez véritablement pour votre Seigneur, obéissez à mes préceptes. Mais si vous ne me reconnaissez pas pour tel, que signifie alors ce titre de maître qui s'accorde si peu avec vos désobéissances à mes commandements? Cette dénomination honorifique ne vous servira de rien sans la soumission à ma volonté, ou plutôt elle servira à votre condamnation, en vous convainquant d'être un hypocrite ou un infidèle qui nie par ses actes ce qu'il professe de bouche. Comme il s'agit ici, aussi bien que dans ce qui précède, de l'hypocrisie, nous allons traiter de ce vice dans le reste de ce discours.

Il y a deux sortes d'hypocrisies. De même, en effet, qu'il y a deux espèces d'orgueils, l'un charnel qui se glorifie des richesses, de la noblesse ou de la puissance, l'autre spirituel qui tire insolemment vanité de l'éclat de ses vertus, ainsi remarque-t-on une hypocrisie charnelle (si je puis ainsi parler) qui consiste à faire parade de la fortune, de la noblesse ou de la puissance qu'on n'a pas, et une hypocrisie spirituelle qui prend les dehors menteurs de la sainteté et de la dévotion. La première est si universellement répandue, qu'il n'est pour ainsi dire personne qui en soit exempt. Je vais en donner la raison. Il est certain que parmi tous les sentiments du cœur de l'homme, le plus vif est le désir de sa propre excellence et de sa gloire. Il est également certain qu'une erreur fort accréditée dans la multitude est de regarder la pauvreté comme un opprobre et une ignominie, et la richesse comme ce qu'il y a de plus glorieux. L'Ecclésiastique a signalé cette erreur dans le passage suivant : « Que le pauvre parle , on dit : Qui est celui-ci? S'il parle sagement, on ne veut pas l'écouter.

Que le riche parle, tous se taisent, et ils relèvent ses paroles jusqu'au ciel. » Eccli. xm, 27-29. Comme les hommes vulgaires (et le nombre en est presque infmi) souhaitent la gloire avec autant d'ardeur qu'ils ont d'éloignement et d'horreur pour tout ce qui peut les déconsidérer, il en résulte qu'ils dissimulent autant qu'ils peuvent la pauvreté dont ils sont affligés, et qu'ils tâchent également d'étaler des ricliesses qu'ils ne possèdent pas. Ils cachent chez eux leurs haillons, et exposent au dehors tout ce qu'ils ont de brillant. Dans leur maison, ils se nourrissent d'un pain grossier, et se privent même des choses nécessaires à la vie, afin de pouvoir par ce moyen se procurer des vêtements plus riches et qui aient plus d'éclat. Pom' la même raison , lorsqu'ils sont réduits à l'indigence, ils ne veulent point gagner leur vie en travaillant des bras, ni se mettre au service de quelque famille noble ou princière, parce qu'ils estiment que ces occupations les déshonoreraient : aussi, plutôt que de s'abaisser à ce point, aiment-ils mieux mourir de faim et de misère. C'est encore pour la même raison qu'ils ne veulent recevoir qu'en secret les aumônes des riches , craignant plus de passer pom* pauvres que de souffrir les tourments de la faim et les privations de l'indigence. Mais ce ne sont là que de légères incommodités qui atteignent principalement le corps. Il est d'autres maux beaucoup plus grands qui blessent l'âme et lui portent des coups mortels. Pour la même raison que nous avons dite plus haut, beaucoup de personnages de distinction ne paient pas à leurs serviteurs le salaire auquel ils ont droit, ni à leurs créanciers les dettes que ceux-ci réclament. Bien plus, ils empruntent de l'argent à usure, afin de ne rien diminuer de leui* train de maison. Comment voulez-vous qu'ils remplissent à l'égard des pauvres les devoirs de la charité chrétienne, ceux que la considération de la gloire humaine réduit à ces extrémités? Ce n'est donc ni de leur salut, ni de leur âme, ni de la charité, ni de Dieu que de tels hommes se préoccupent; ils sont esclaves du regard des sots et de l'opinion du vulgaire ; vides et stériles à l'égard de Dieu et de leurs devoirs, prodigues et dissipateurs seulement lorsqu'il s'agit d'une vaine opinion. Enfin le mal va si loin que, parmi les grands, on regarde

comme une gloire d'être criblé de dettes et de devoir de grandes sommes d'argent. Or, l'ennemi du genre humain n'a rien de plus à cœur que de précipiter les hommes dans ce gouffre de la nécessité : il sait qu'il n'est point de crime, si grand qu'on le suppose, que les hommes ne commettent, lorsqu'ils sont aux prises avec la nécessité et le manque de ressources. La nécessité, en effet, a tant de force que l'on a vu parfois de tendres mères déchirer leurs enfants et se nourrir du fruit de leurs entrailles. Que ne fera donc pas, que ne tentera pas, quelles lois ne violera pas celui qu'elle pousse à bout? De là viennent, en effet, les procès injustes, les vols, les concussions,, les rapines, l'oppression du pauvre et de l'orphelin, les tyrannies, les lois injustes, la cruauté et l'inhumanité, car tous les moyens, honnêtes ou iniques, sont bons à l'homme qui ne consulte que la nécessité ou plutôt sa vanité. Tels sont donc, mes frères, les maux qu'enfante cette hypocrisie charnelle qui pousse les hommes à s'élever au-dessus de leur fortune et de leurs ressources, et à vouloir faire parade de richesses qu'ils n'ont point. C'est là un désordre qui naît certainement de la racine secrète de l'orgueil. Le Seigneur accuse les Moabites de ce crime, lorsqu'il dit par la bouche de son Prophète : « Nous avons appris quel est l'orgueil de Moab : il est étrangement superbe. » Audivimus superbiam Moab : superbus est valde. Isa. XVI, 6. Et dans un autre endroit, il déclare que les Moabites ont été châtiés de leur orgueil : « Ils se sont perdus, dit-iJ, parce qu'ils ont voulu faire plus qu'ils ne pouvaient. » Quia plus fecit quam potuit, idcirco perierunt. Jerem. XLvm, 36.

Le remède à cette maladie est de se renfermer dans les limites que Dieu nous a prescrites, de ne point « marcher avec pompe en s'élevant au-dessus de soi, » Ps. cxxx, 1, d'être le même au dehors qu'au dedans, le même dans la place pubhque que dans sa maison, de ne point exprimer sur son visage d'autres sentiments que ceux que l'on cache dans son cœur, et d'accomplir ce conseil de l'Ecclésiastique : « Ne prenez pas un visage contraire à votre visage, » ne accipias faciem advcrsus faciem tuain*, Eccli.

• Le sens de ce texte est celui-ci : N'ayez point d'égard à la qualité des per* sooneâ, aux dépens de voire salut.

IV, 26, en faisant paraître au dehors autre chose que ce que vous êtes au dedans. Il a trouvé de grandes et vraies richesses, celui qui peut s'astreindre à cette règle. « C'est une grande richesse, dit l'Apôtre, que la piété qui se contente de ce qui suffit, » ou, comme d'autres traduisent : « Celui-là est riche, dont le cœur est content de son sort. » I Tim. \i, 6. Sénèque estime une telle âme si heureuse, qu'il n'hésite point à dire : « Quiconque a mis des bornes à ses désirs rivalise de félicité avec Jupiter même. » Mais c'est assez parler de l'hypocrisie chai'nelle, venons maintenant à l'hypocrisie spirituelle.

Cette hypocrisie peut se partager en deux classes : il y a d'abord l'hypocrisie de ceux qui s'efforcent de tromper les autres en prenant les dehors de la sainteté, et en tâchant de paraître bons et vertueux, quoiqu'au fond ils sachent bien qu'ils sont vicieux et méchants. Il y a ensuite une hypocrisie plus cachée, par laquelle l'homme se trompe lui-même et se juge autre qu'il n'est. Je ne dirai rien de la première, pour ne point donner aux méchants l'occasion d'accuser les bous et fidèles chi'étiens de n'être que des hypocrites, avides de louanges et de gloire. En effet, les impies et les hbertins se félicitent de ne pas ressembler aux dévots, et croient avoir justifié leurs mauvaises plaisanteries et leurs désordres en disant qu'au moins ilsne sont pas des hypocrites. Je ne parlerai donc pas de cette première espèce d'hypocrisie, mais je dirai quelques mots de la seconde. C'est d'elle que Salomon a dit : o II y a une voie qui paraît droite à l'homme, dont -la fin néanmoins conduit à te mort. » Est via qux videtitr homini j lista; 7iovissima autem ejus deducunt ad mortem. Prov. XIV, 12.

Notre Seigneur a signalé ce vice lorsqu'il a dit : « Tous ceux qui disent Seigneur, Seigneur, n'entreront point dans le royaume des cieux, etc. » Cette hypocrisie trompe de différentes manières celui qui y est sujet. Elle se divise en plusieurs espèces. La première est rii}-pocrisie des personnes qui font des bonnes œuNTes, mais avec une intention qui n'est pas bonne. Telles étaient les

œuvres de ces Pharisiens dont notre Seigneur dit : « Ils font toutes leurs œuvres pour être vus des hommes. » Omnia opéra sua faciunt ut videantur ah hominibus. Matth. xxiii, 5. Et ailleurs : « Vous réussissez à paraître justes devant les hommes, mais Dieu connaît le fond de vos cœurs, » Vos estis qui justificatis vos coram hominibus; Deus autem novit corda vestra. Luc. xvi, 15. Ces personnes donc ne s'attachant qu'à l'apparence extérieure de leurs œuvres, et ne remarquant pas les sentiments secrets de leurs cœurs, se trompent elles-mêmes. — La force de l'amour-propre, en effet, est très-grande, et a des racines très-secrètes. Il se mêle fréquemment aux exercices de religion et s'efforce de recueillir de toute part des satisfactions qui flattent les sens et la vanité. « Souvent, dit saint Grégoire, l'âme se ment à elle-même et s'imagine, à l'égard des bonnes œuvres, aimer ce qu'elle n'aime pas, et, à l'égard de la gloire mondaine, ne pas aimer ce qu'elle aime en elTet. » Le même docteur raconte à ce sujet un exemple mémorable et effrayant que je crois devoir vous citer. « Fortunat, dit-il, homme d'une grande sainteté, avait reçu de Dieu à un très-haut degré le pouvoir de chasser les démons. Un jour il délivra un possédé que tourmentait l'esprit impur. Vers le soir, le malin esprit prit la figure d'un pèlerin et se mit à courir dans les places publiques en criant : 0 le saint homme que l'évêque Fortunat ! Voici ce qu'il a fait : il a chassé de son hôtellerie un pauvre pèlerin, et maintenant je cherche un endroit où me reposer, et je ne peux trouver de place dans sa ville. Un homme, entendant cette voix, demanda au prétendu voyageur ce que l'évêque lui avait fait, puis il l'invita à entrer et à s'asseoir avec lui et sa famille devant le foyer. Pendant qu'ils conversaient ensemble, le malin esprit s'empara du petit enfant de cet homme, et le jetant dans le feu, lui ôta la vie. Le malheureux père apprit alors quel était le personnage qu'il avait reçu, et que l'évêque, croyait-il, avait chassé. » — Saint Grégoire explique ainsi la cause de ce fait extraordinaire : « Beaucoup d'œuvres paraissent bonnes, dit-il, qui ne le sont point, parce qu'elles ne sont pas faites avec une bonne intention. Aussi la Vérité même nous dit dans l'Evangile : « Si votre œil est simple, tout votre corps sera

dans la lumière. Mais si votre œil est mauvais, tout votre corps sera dans les ténèbres. » Si oculus tuus fuerit simplex, totum corpus tuum lucidum erit. Si autem oculus tuus fuerit nequam, totum corpus tuum tenebrosum erit. Matth. vi, 22-23. L'intention qui précède l'œuvre, est-elle en effet mauvaise, toute l'œuvre qui suit est mauvaise, quoiqu'elle paraisse bonne. Pour moi, j'estime que cet homme, qui se montra si hospitalier envers le malin esprit, était plus content au fond de rabaisser son évêque que d'accomplir une œuvre de piété. Le châtiment qui suivit son acte apparent de charité montra que cet acte n'avait pas été irréprochable. — Il est des hommes, en effet, qui s'appliquent à faire le bien pour obscurcir le mérite de la conduite d'autrui. Ce n'est pas du bien qu'ils font qu'ils se repaissent, mais de la gloire qui leur en revient et dont ils pourront écraser les autres. — Aussi je pense que cet homme, en exerçant l'hospitalité, n'eut d'autre but que de tirer vanité de sa bonne action. Il n'était pas fâché de montrer qu'il agissait mieux que Fortunat, puisqu'il recueillait un pèlerin que l'homme de Dieu avait expulsé. »

Qui donc, mes frères, pourrait croire qu'un scorpion était caché sous cette pierre? Qui ne serait trompé par ces faux semblants de charité? Ne voyez-vous donc pas que l'homme se laisse abuser par cette apparence du bien , et qu'il est un hypocrite à l'égard de lui-même? Je sais que parfois le vice de l'intention mauvaise est connu de son auteur; mais quelquefois cependant il est tellement caché, il revêt si bien les dehors de la vertu, qu'à moins d'avoir un regard très-pénétrant, il est impossible de découvrir le serpent caché sous Therbe verdoyante, dont il a la couleur. Que l'homme pieux scrute donc soigneusement le fond de son cœur; que, dans toutes les bonnes œm^es qu'il fait, il examine principalement quel est le mobile auquel il obéit; qu'il se défie toujours de lui-même et de l'amour-propre, de peur que quand viendra le jour où le Seigneur jugera les justices mêmes, scrutera les cœurs et les reins et manifestera les secrets des cœurs, ce souverain juge ne trouve en lui que du clinquant au lieu d'or, et qu'une fausse justice au lieu de la justice véritable.

n est une troisième sorte d'hypocrisie, plus secrète que celle dont nous avons parlé jusqu'ici. Parmi ceux qui disent : « Seigneur, Seigneur, » quelques-uns répètent souvent ces paroles sans que leiu- cœur y ait aucune part ; ils honorent Dieu plus par le bruit de leurs lèvres que par leurs sentiments. D'autres joignent à ces paroles une certaine tendresse, qui, bien qu'elle soit toujours louable, a cependant moins de mérite que de douceur et de suavité. Il est, en effet, des personnes qui ont reçu de la nature une telle sensibihté, qu'elles sont portées vers les choses divines par un certain sentiment affectueux et tendre , comme il est arrivé à quelques philosophes, privés d'ailleurs de la grâce de Dieu. Celles qui sont ainsi disposées s'attribuent autant de sainteté qu'elles trouvent de douceur et de suavité dans la contemplation des choses divines, et c'est en quoi elles se trompent dangereusement. Ce ne n'est point, en effet, ce goût sensible, mais les mouvements intérieurs de la charité^, l'exercice des vertus, la patience dans les travaux, l'asservissement des passions, la pureté de la vie et l'humilité du cœm' qui sont des preuves de la véritable sainteté. Combien ne voyons-nous pas de chrétiens inondés de ces délices spirituelles, qui chancellent parfois dans le chemin de la vertu? Ils s'imaginent être pleins de force et de santé, et cependant, qu'une tentation violente vienne les assaillir, ils se laissent entraîner et tombent. Notre Seigneur, dans son Evangile, ajustement comparé ces âmes à la semence qui, jetée sur la pierre et nourrie par les eaux de l'hiver, grandit et ne tarde pas à se dessécher sous les ardeurs du soleil. On peut leur appliquer ces paroles du livre de Job : « L'hypocrite est comme une plante qui paraît verte avant que le soleil se lève, et qui pousse sa tige aussitôt qu'il est levé, » mais qui se dessèche aisément lorsque le soleil de midi darde sur elle ses rayons. Htmectus videtur antequam veniat sol, et in ortu suo gennen ejus egredietur. Job. vni, 16. Le Roi-Prophète a exprimé cet état de l'âme, dont il avait fait l'expérience, lorsqu'il s'écrie : a J'ai dit dans mon abon-

dance : Je ne serai jamais ébranlé. Vous avez détourné votre face de dessus moi, et j'ai été troublé. » Ego dixi in abundantia mea : non movebor in xternum. Avertisti faciein tuam a 7ne, et factus sum conturbatiis. Ps. xxix, 7-8.

Vous voyez donc, mes frères, combien l'homme juge faussement de lui-même, lorsque ces consolations divines débordent dans son cœur. Celui qui se croyait, en effet, inébranlable, vient-il à être privé peu à peu de la présence de ces consolations, il se laisse aller au trouble et à l'abattement. C'est donc un bienfait de la bonté divine, que les âmes, qui sont dans cette illusion, soient privées pour un temps de la grâce des consolations célestes, afin que, voyant combien elles sont faibles alors par rapport aux devoirs de la vertu, elles reconnaissent clairement leur infirmité, et mesurent leur sainteté prétendue sur les règles de la vertu véritable indiquées plus haut. Autrement , comme dit l'Apôtre : « Si quelqu'un s'estime être quelque chose , il se trompe luimême, parce qu'il n'est rien. » Nam si guis existimat se aliquid esse, cumnihilsit, ipse se sediicit. Galat. vi, 3. Puisque l'homme est ainsi faible, n'est-ce pas justice qu'il reconnaisse humblement sa faiblesse? Celui qui ne le fait pas pèche doublement : d'abord, il ne fait pas ce qu'il doit; puis, il se prive d'une connaissance qui serait le remède de son infirmité.

La véritable preuve de la vertu, mes frères, n'est donc pas dans la foi toute seule, ni dans des paroles saintes répétées avec une douceur et une tendresse sensibles; elle est, comme le dit le Sauveur, dans l'obéissance à la volonté de Dieu. Celui-là donc est plus vertueux et plus saint qui a fait plus de progrès dans le renoncement à sa volonté propre et dans l'accomplissement de la volonté divine. Cette sainte volonté ne peut s'établir solidement dans nos âmes qu'autant qu'il n'y a plus rien en nous qui s'oppose aux préceptes divins ou aux vues de Dieu sur nous; de telle sorte que nous le suivions avec joie et empressement partout oiî il nous conduira, soit par des routes escarpées, soit par des chemins unis. Je veux vous citer un exemple de cette obéissance, d'autant plus propre à nous confondre, que je l'emprunte non aux saintes Ecritures, mais à une source profane. Sénèque fait

ainsi parler à Dieu le philosophe Démétrius : « Dieux immortels, je n'ai qu'un reproche à vous faire, c'est de ne m'avoir pas plus tôt fait connaître votre volonté. J'aurais été moi-même au-devant de ces malheurs au lieu de m'y offrir aujourd'hui à votre appel. Voulez-vous prendre mes enfants? C'est pour vous que je les ai élevés. Voulez-vous quelque partie de mon corps? Disposez-en. Je n'offre pas grand'chose; hientôt je m'en séparerai tout entier. Voulez-vous ma vie? Pourquoi non? Je ne ferai pas difficulté de vous laisser reprendre ce que vous m'avez donné. C'est de mon plein gré que vous emporterez tout ce que vous demanderez. Oui, sans doute, j'aurais mieux aimé offrir qu'abandonner. Qu'est-il besoin d'enlever ce que vous pouvez recevoir? Cependant, même aujourd'hui, vous ne m'enlevez rien; car on n'arrache qu'à celui qui retient. Je ne suis en rien contraint; je n'endure rien malgré moi; je n'obéis point à Dieu, je suis d'accord avec lui. » Qui d'entre vous, mes frères, n'admirerait une si haute philosophie dans un païen, c'est-à-dire dans un homme qui ne connaissait ni Jésus-Christ, ni son Evangile, et qui ne savait rien de la vie future, des joies du ciel et des supplices de l'enfer? Eclairé de la seule lumière de la raison, il rendait cependant à la majesté divine, ou comprenait du moins qu'il devait lui rendre ce témoignage de respect et d'obéissance. Pour nous , chrétiens, qui avons appris de l'Evangile que le royaume des cieux est destiné à ceux qui accomplissent la volonté du Père céleste, ne devons-nous pas nous efforcer de faire ce que cet illustre philosophe nous a enseigné par son exemple ou du moins par ses paroles? Si nous exécutons comme de légitimes enfants la volonté du Père éternel, nous mériterons d'entrer dans le céleste héritage que ce Père a promis à ses enfants d'adoption.

DEUXIÈME SERMON

POUR

LE SEPTIÈME DDIANCHE APRÈS LA PENTECOTE.

1° EXPLICATION DE l'ÊYANGILE ; — 2" DÉVELOPPEME>'T DES PAROLES

DD TEXTE

Omnîs arbor, quœ non facit fructum bonum, cxcîdetur, et in ignem mittetur.

Tout arbre qui ne produit pas de bons fruits, sera coupé et jeté dans le feu.

Matth. VII, 19.

L'évangile de ce jour, mes très-chers frères, est comme la péroraison du sermon que notre Seigneur fit à ses disciples sur la montagne , sermon qui renferme l'abrégé de la perfection évangélique. Au commencement de son discours, le Sauveur instruit les docteurs qui devaient enseigner sa philosophie céleste; il leur apprend, par les titres illustres qu'il leur donne, ce qu'ils doivent être ; il les appelle le sel de la terre, la lumière du monde, une ville bâtie sur une montagne, tous noms qui désignent brièvement les fonctions qu'ils auront à remplir. Mais, comme le dit un poète.

Terra salutiferas herbas , eademque nocentes Nutrit et urticae proxima sœpe rosa est.

a La terre produit également des herbes salutaires et nuisibles; et la rose est souvent voisine de l'ortie. »

Ainsi voit-on souvent de mauvais docteurs surgir parmi les bons. C'est pour cela que notre Seigneur, après avoir, au début de son discom-s, préconisé les vrais docteurs de son Evangile, nous avertit, en finissant, de nous mettre en garde contre les imposteurs. « Gardez-vous, dit-il, des faux prophètes qui viennent à vous sous des vêtements de brebis, et qui au dedans sont des loups ravissants. » Par ces faux prophètes , le Sauveur désigne particulièrement les hérétiques et les apôtres de l'erreur. Nous n'avons pas intention de vous parler aujomd'hui de ces ennemis

de la vérité. Grâce à Dieu, ce royaume de Portugal est exempt du poison de l'hérésie; par conséquent, nous n'avons point à nous élever contre des adversaires absents. Et d'ailleurs, fussent-ils présents, nos paroles les laisseraient insensibles. Comment pourrions-nous, en effet, espérer de convaincre des hommes que ni l'autorité de l'Eglise, ni les décrets des conciles, ni le concert imposant des saints Pères, ni les témoignages de toute l'antiquité ne peuvent faire sortir de leur infidélité? Saint Paul ne dit-il pas que de tels hommes sont pervertis par le démon, dont ils ne peuvent pas aisément secouer le joug et la tyrannie? S'il n'en était pas ainsi, comment ne reconnaîtraient-ils pas leur erreur, en voyant cette multitude de sectes que le semeur d'ivraie a suscitées parmi eux? Les savants en ont compté plus de dix-huit cents, et l'on peut dire que la confusion des langues n'était pas plus grande parmi ceux qui édifiaient la tour de Babel. Qui ne reconnaîtrait là manifestement leurs erreurs et leurs mensonges? La vérité, en effet, est simple de sa nature ; elle ne marche point par deux voies. Le mensonge, au contraire, est très-fécond, parce qu'il s'écarte en mille manières de la vérité. Il n'y a qu'un moyen de viser et d'atteindre le but, tandis qu'on s'en éloigne de cent et cent façons différentes. Pendant que ces hérétiques attaquent chacun les dogmes enseignés par les autres et défendent les leurs, ils se percent eux-mêmes de leurs propres armes, comme firent autrefois les Madianites, qui, attaqués par Gédéon, se tuaient mutuellement. Quoi de plus surprenant et de plus déplorable que cette multitude prodigieuse d'hérésies qui, en si peu d'années, sont sorties d'une seule racine! Nous devons croire que ces malheurs sont arrivés par un juste jugement de Dieu, afin que nous pussions voir clairement dans combien d'affreux abîmes les hommes se précipitent, lorsque Dieu les abandonne. Il ne reste pas même l'ombre d'une excuse à ces misérables aveugles ; car qu'y a-t-il de plus propre à les convaincre d'erreur et de mensonge que cette innombrable variété de sectes entre lesquelles ils se partagent? Mais, encore une fois, laissons les hérétiques, et occupons-nous de nous-mêmes et de la réforme de nos mœurs.

« Gardez-vous, dit notre Seigneur, des faux prophètes qui viennent à vous sous des vêtements de brebis, et sont au ri^dans des loups ravissants. » Ces paroles nous montrent jusqu'à quel point se dépravent les hommes qui se détournent de Dieu. Notre Seigneur appelle les faux prophètes des loups ravissants couverts d'ime peau de brebis, parce qu'ils ont la rapacité et les ruses do ces animaux. D'où nous devons conclure que le nom dont on appelle les bêtes féroces doit être appliqué à ceux qui imitent leur cruauté, leur rage et leur malice. Mais ces noms conviennent surtout aux hommes qui, par une longue habitude du péché, ont contracté des mœurs qui n'appartiennent qu'à la brute.

Il est deux classes de pécheurs. Les uns ne commettent le mal que rarement, et encore avec trouble et remords; à peine sont-ils tombés, qu'ils s'efforcent de se relever et de revenir à leur premier état. Les autres sont tellement endurcis dans le mal qu'ils ne cessent d'entasser crimes sur crimes. Or, comme un seul péché mortel nous sépare de Dieu, plus un homme commet de péchés, plus il s'éloigne de Dieu, c'est-à-dire de la lumière divine, et par conséquent plus il s'enfonce dans les ténèbres, plus il se plonge profondément dans l'abîme de tous les crimes. Nous ne devons donc pas être surpris que, selon la différence de ces crimes, les méchants soient désignés par les divers noms donnés aux bêtes féroces. C'est là ce que le Seigneur a montré clairement à saint Pierre dans ce ravissement d'esprit où l'apôtre vit le ciel ouvert et comme une grande nappe qui renfermait toutes sortes d'animaux terrestres à quatre pieds, de reptiles et de serpents. Act. x,' 11-42. Le saint homme Job disait qu'il avait été « le frère des dragons et le compagnon des autri^ches. » Job. xxx, 29. « Fils de l'homme, dit le Seignem' à Ezécliiel, ceux qui sont avec vous sont des incrédules et des rebelles, et vous habitez au milieu des scorpions. » Fili hojninis, increduli et subversores sunt teciim, et cum scorpionibiis habitas. Ezech. ii, 6. Notre Seigneur, dans l'Evangile, répond aux Pharisiens qui venaient lui annoncer qu'Hérode en voulait à sa vie : « Allez, et dites à ce renard. » Ite, et dicite viilpi iîli. Luc. xm, 32. Il dit à ses disciples : «Voici que je vous envoie comme des agneaux parmi les loups. » Ecce ego mitto

vos sicut agnos inter lupos. Luc. x, 3. Jean-Baptiste appelait les hommes souillés de crimes « race de vipères. Luc. m, 7. Les sages de l'antiquité avaient imaginé cette fable de la magicienne Circé, qui, par ses maléfices, avait changé les compagnons d'Ulysse en différentes formes d'animaux. Ils voulaient nous faire entendre par cette fiction que les méchants prennent les moeurs des bêles. Leurs habitudes, leur caractère deviennent tels qu'ils sont appelés non par Circé, mais par le Saint-Esprit, des serpents, des dragons, des scorpions, etc. Et ce n'est certes pas sans raison. Combien d'hommes ne peut-on pas trouver, en effet, qui ont ou la malice du serpent, ou la férocité du dragon, ou la cruauté du tigre, ou la rapacité du loup, ou l'astuce du renard, ou le venin de la vipère? La vipère est un serpent dont la morsure empoisonnée donne la mort. 11 est parmi les hommes bon nombre de vipères de ce genre. « Celui qui médit en secret, dit Salomon, est comme un serpent qui mord sans faire de bruit. » Si mordeat serpens in silentio, nihilominus habet qui occulte delrahit. Eccle. x, 11. Le corps des serpents est gonflé de venin ; ils l'exhalent par leur bouche, quelquefois même par leurs yeux et par leur haleine, qui infecte l'air. Tel est le médisant ; son cœur est infecté d'un poison comparable au venin de la vipère. Il pense mal de tout le monde, il est jaloux de tous ses semblables, il a de la haine et du dédain pour toutes choses et parle mal de tout, parce que « la bouche parle de l'abondance du cœur. » Matth. xn, 3-4. Aussi la sainte Ecriture appelle ces hommes tantôt des serpents, tantôt des aspics; quelquefois elle leur donne simplement leur véritable nom et les appelle des médisants et des calomniateurs. Combien ne rencontret-on pas dans le monde de ces hommes « dont la bouche est remplie de malédiction et d'amertume? » Ps. xni, 3. Et cependant si vous appelez quelqu'un d'eux de son véritable nom, il croira que vous lui faites une sanglante injure. Etre appelé médisant lui semble le comble de l'outrage ; il ne croit pas le mériter. Mais, mon frère, si ce nom vous paraît si injurieux, de grâce écoutezvous vous-même lorsque vous parlez, et vous verrez que si le nom vous fait horrreur, la chose vous est familière.

n est donc établi par tout ce que nous venons de dire que les méchants sont semblables aux bêtes féroces. Mais ce n'est pas dire assez; nous devons ajouter que la plupart sont semblables aux démons eux-mêmes. N'est-ce pas ce que notre Seigneur atteste, lorsqu'il dit à ses disciples : a Ne vous ai-je pas choisis tous les douze? Et cependant parmi vous il y a un démon. » Nonne ego vos duodecim elegi? Et ex vobis unus diabolus est. Joann. vi, 71. Il disait de même aux Juifs qui voulaient le tuer : a Vous êtes les enfants du démon, et vous voulez accomphr les désirs de votre père. Il était homicide dès le commencement, et n'est point demeuré dans la vérité. » Vos ex pâtre diabolo estis, et desideria patris vestris vultis facere. Ille homicida erat ah initia, et in veritate non stetit. Joann. vin, 44. Il appelle démon celui qui imite les œuvres et les péchés du démon. Or, les principaux péchés du démon sont d'abord l'orgueil qui l'a précipité du ciel, ensuite l'envie qui l'a poussé à introduire la mort dans le monde, puis la haine du genre humain, source des guerres, des divisions et des discordes qu'il sème entre les frères, et enfin l'endurcissement dans le crime. Que si tout homme qui imite les œuvres et la conduite du démon, est un démon lui-même, sont-ils autre chose que des démons, les orgueilleux, les envieux, ceux qui sèment la discorde et qui sont endurcis dans le mal? Si le démon est appelé « le roi de tous les enfants d'orgueil, » Job. xij, 23, combien d'hommes ne trouverons-nous pas qui sont infectés de ce vice, et qui, par conséquent, sont ses enfants, ses serviteurs et ses membres? Et si l'envie est le'caractère distinctif des démons, que de démons dans le monde ! Combien d'hommes qui ne peuvent voir sans -douleur la félicité d'autrui, qui en sèchent de chagrin, qui se regardent comme appauvris par la fortune des autres et qui s'attristent de la joie de leurs semblables ! Autant de biens qu'ils voient chez les autres, autant de traits qui leur déchirent le cœur. Or, n'est-ce pas là le vice des démons, dont la nature est de faire le mal, non pour en retirer quelque profit, mais pour le mal lui-même? De même, en effet, qu'il est des hommes tellement

amis du bien que la récompense d'une bonne action est à leurs yeux dans la bonne action elle-même, ainsi les démons sont tellement méchants qu'ils ne cherchent d'autre avantage dans le mal que le mal qu'ils font. Cette conduite n'est-elle pas celle de tous les envieux? Un avare, un impudique, un ambitieux poursuit un but d'utilité ou de plaisir, en se livrant à sa passion, mais toi, homme jaloux de tes semblables, quel profit retires-tu de l'envie qui te dévore? Où est l'avantage, où est le plaisir qui t'en revient? Du plaisir? Bien loin d'y trouver la moindre joie, cette envie fait ton supplice.

Que dire de ceux qui, à l'exemple des démons, sèment la discorde entre les frères? C'est là un crime qui est non- seulement haïssable, mais abominable aux yeux du Seigneur, « 11 y a six choses, dit Salomon, que le Seigneur hait, et son âme déteste la septième : les yeux altiers, la langue amie du mensonge, les mains qui répandent le sang innocent, le cœur qui forme de noirs desseins, les pieds légers pour courir au mal, le témoin trompem* qui assure des mensonges, . et celui qui sème des dissensions entre les frères. » Sex sunt, qux odit Dominus, et septimum detestaiur anima ejiis : ocuîos sublimes, linguam mendacem, mamis effundentes innoxium sanguinem, cor machinans cogitationes pessimas, pedes veloces ad currendum in mahim, proferentem mendacia testem fallacem, et eum gui seminat inter fratres discordias. Prov. VI, 16-19. Ils agissent ainsi, ceux qui ne manquent jamais de raconter au prochain le mal qu'ils ont entendu dire de lui en son absence, afin de s'insinuer dans ses bonnes grâces et d'augmenter le nombre de leurs amis au moyen des inimitiés qu'allument leurs rapports envenimés. De là cette parole de l'Ecclésiastique : « Le pécheur jettera le trouble parmi les amis et sèmera l'inimitié au milieu de ceux qui vivaient en paix. » Vir peccator turbabit amicos, et in medio pacem habentium immittet inimicitiam. Eccli. xxvni, 11.0 langue de vipère! ô peste et fléau du genre humain! ô exécrable invention, qui n'est pas tant l'œuvre de l'homme que du démon, ce monstre qui, le premier, a semé la discorde entre les frères, qui maintenant jette le trouble au milieu de la paix, qui sépare les amis, qui rompt les liens de la charité, qui brise

l'unité et suscite les guerres civiles 1 A peine y a-t-il dans le monde un seul divorce qui ne provienne de cette source maudite, et le mari , que la jalousie enivre et pousse jusqu'à égorger son épouse, ne se livre ordinairement à cet exécrable forfait que par suite de quelques rapports indiscrets.

S'il est vrai que l'obstination dans le mal est le péché des démons, combien d'hommes leur ressemblent, qui ne peuvent être ni effrayés par les menaces, ni touchés par les bienfaits, ni ébranlés par les calamités, ni amenés à la pénitence par les promesses divines 1 Voilà, mes frères, jusqu'où l'homme arrive par une longue habitude du péché ; voilà quelle image et quelle ressemblance il porte en lui-même, lui qui a été fait à la ressemblance et à l'image de Dieu.

Je me suis un peu étendu sur ce sujet, pour vous faire bien comprendre que les hommes endurcis dans le mal, en imitant la rage et la conduite non-seulement des loups cachés sous une peau de brebis, mais encore des serpents et des autres animaux féroces et même des démons, méritent bien de porter les noms de ceux auxquels ils ressemblent. Mais venons aux paroles de notre Seigneur.

« Gardez-vous, dit-il, des faux prophètes, etc. » Nous avons dit que par les faux prophètes il faut entendre les hérétiques, dont nous avons promis .toutefois de ne pas parler. Il est dans l'Eglise une autre espèce de faux prophètes non moins dangereux, et cachés également sous une peau de brebis. Ce sont les faux frères, c'est-à-dire les hommes trop nombreux, hélas! qui, engagés dans les ordres sacrés et revêtus de l'habit sacerdotal, ne nuisent pas moins que les hérétiques aux âme's simples et sans défiance par leur luxe, le dérèglement de leur vie et leurs mauvais exemples, désordre que saint Bernard déplorait avec une grande abondance de larmes, en disant : « Ce qui fut prédit autrefois s'accomplit de nos jours : Voici, dit l'Eglise, que mon amertume la plus amère est dans la paix. Elle fut grande cette amertume de l'Eglise dans la mort des martyrs, plus grande ensuite dans le combat contre les hérétiques, mais aujourd'hui elle est mille fois plus amère dans la conduite de ceux qui sont

de sa maison. Elle ne peut ni les mettre en fuite, ni les fuir, tant ils sont devenus puissants, tant leur multitude est innombrable 1 La plaie de l'Eglise est intérieure et inguérissable, et c'est pourquoi son amertume la plus amère est dans la paix. » Ces indignes ministres de l'Evangile sont couverts, eux aussi, d'une peau de brebis, puisqu'ils font profession, tant par leur état que par lem's fonctions, d'ctre les serviteurs de Jésus-Christ. Mais comme leur vie ne s'accorde pas avec la dignité dont ils sont revêtus, elle est tout aussi nuisible que l'astucieuse férocité des loups.

Mais à quelle marque pouvons-nous les reconnaître? Le Sauveur nous l'indique en ajoutant aussitôt : « Vous les coimaîtrez par leurs fruits ; » par les fruits de leurs œuvres, dit-il, et non par les feuilles de leurs belles paroles; car « Israël est une vigne qui pousse de grandes branches; mais les vignes n'ont point de raisin, ni les figuiers de figues. » Osée, x, 1; Jerem. vni, 13. C'est donc aux fruits de leurs œuvres que l'on reconnaît les bons pasteurs et les ministres véritables de l'Eglise, envoyant quels ils sont à l'égard des pauvres, des veuves, des infirmes, des personnes affligées, quels ils sont enfin à l'égard d'eux-mêmes et des pécheurs. A l'égard d'eux-mêmes ils sont durs et sévères, mais à l'égard des autres ils sont pleins de doucem*, de bonté, de miséricorde et de patience, sans toutefois que cette miséricorde les empêche de se montrer fermes et rigides même, quand la justice le demande. — Tels sont donc les fruits des œuvres extérieures par lesquels on peut juger un arbre et distinguer s'il est bon ou mauvais.

Mais, direz- vous, il peut se faire que tout cela ait pour principe le désir de' la vaine gloire , du lucre ou des dignités , car c'est d'après l'opinion 'qu'ils inspirent de leurs vertus, que les hommes sont ordinairement promus aux plus hautes distinctions. Comme l'amour de soi-même et de sa propre excellence tient aux entrailles mêmes de l'homme, ne peut-il pas se faire que toutes ces vertus apparentes viennent de cette source? Plutarque raconte que le grand Pompée, pendant qu'il était à Rome, abusait en secret de la femme d'un de ses alfrancliis. Mais pendant la guerre qu'il fit à Mithridate, on lui amena de jeunes

filles d'une grande beauté dont il respecta la vertu : ce qu'il fit bien moins par amour de la chasteté que pour s'attirer de la considération et de la gloire. — Je réponds à cela, mes frères, que nous ne pouvons juger que par l'extérieur, et qu'il n'appartient qu'à Dieu de scruter les cœurs et les reins. Lui seul pénètre le secret des pensées et des intentions; lui seul pèse comme dans une balance les cœurs et les mérites des hommes. Laissons donc à Dieu ce qui lui appartient et contentons-nous de juger les cœurs d'après les œuvres. « Ne jugez point avant le temps, nous dit l'Apôtre, jusqu'à ce que le Seigneur vienne qui produira à la lumière ce qui est caché dans les ténèbres, et découvrira les plus secrètes pensées des cœurs, et alors chacun recevra de Dieu la louange qui lui sera due. » Nolite ante tempus jiidicare, quoadusgiie veniat Dominiis, qui 'et illiiminabit abscondita tenehrarum, et manifestabit consilia cordiiim : et tune laus erit unicuique a Deo. I Cor. iv, 5. Le Seigneur, dans l'ancienne loi, permettait de manger la chair des animaux, mais il défendait sous les peines les plus sévères de se nourrir de leur sang. Et la raison qu'il en donnaitj c'est qu'il s'était réservé potir lui-même ce sang que les hommes lui devaient offrir dans les sacrifices. Quel crime abominable n'était-ce pas de s'approprier ce que Dieu revendiquait pour lui! Mais puisque le jugement des secrets des cœurs appartient non aux hommes, mais à Dieu, celui qui ose exercer ce jugement, usurpe donc l'office, la dignité et les droits du souverain Juge, imitant en cela l'ange rebelle qui tenta de s'emparer du trône et de la gloire de Dieu. Ils sont coupables de ce crime, ceux qui voyant les pielix fidèles visiter les églises, prier avec dévotion, assister les pauvres, fréque1;iter les sacrements et remplir d'autres œuvres semblables, interprètent malignement ces actions, et, poussés par le démon de l'envie, répètent partout que toutes ces œuvres sont inspirées par l'hypocrisie et le désir de la vaine gloire plutôt que par l'amour de la religion. Ainsi donc, mes frères, si nous devons estimer qu'un arbre est mauvais parce qu'il produit de mauvais fruits, il nous est également ordonné de juger qu'un arbre est bon qui produit de bons fruits. Mais poursuivons.

« Tous ceux qui disent : Seigneur, Seigneur, n'entreront pas dans le royaume des deux ; mais celui qui fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là entrera dans le royaume des cieux. » Cette maxime du Sauveur est fort étendue. Elle ne concerne pas seulement les hérétiques, dont il a parlé jusqu'alors, mais les fidèles eux-mêmes. Les hérétiques, pour gagner l'estime de ceux qui les écoutent^ ne parlent que de Jésus-Christ, de l'Evangile, du Seigneur et de sa parole. Beaucoup de fidèles aussi prononcent souvent ce nom du Seigneur, et fondent làdessus toute leur sécurité. Le Sauvem^ les condamne ouvertement dans ce passage, où il déclare que cette invocation du nom du Seigneur ne sert de rien, sans l'obéissance aux commandements de Dieu, qui contiennent la volonté du Père céleste. Pour reconnaître cette sorte de chrétiens, il faut savoir que parmi les différentes œuvres des vertus, les unes sont faciles, les autres difficiles à pratiquer. Or, certains hommes, trop amis d'euxmêmes, choisissent ce qu'il y a de plus aisé parmi ces pratiques. Ainsi il est facile de répéter sans grande attention les mots de la prière; il est facile de Ure des livres de piété, d'entendre des sermons, d'assister tous les jours aux offices et au sacrifice de la messe, de s'entretenir des choses de Dieu. Mais il est beaucoup plus difficile de se renoncer soi-même, de crucifier sa chair avec ses passions et ses convoitises, de restituer les biens mal acquis, de pardonner à ceux qui nous offensent, de réprimer les saillies de la langue et la licence des yeux, de dompter les mouvements déréglés de la nature, de garder son cœur et son corps chastes et purs, de mortifier sa chair par l'abstinence et le jeune, lorsqu'il en est besoin ou que l'Eglise l'ordonne, et enfin, d'abdiquer sa propre volonté et de se consacrer tout entier à l'accomphssement de la volonté divine, de telle sorte qu'on ne vive plus pom' soimême mais pour Dieu. Ils ne vivent plus en effet pour euxmêmes, mais pour Dieu, ceux qui, renonçant à leur propre volonté et à tous ses désirs, embrassent de toute la ferveur de leui" âme

la volonté de notre Seigneur Jésus-Christ, laquelle n'est pas autre que celle de son Père. Mais qui ne voit que ces pratiques de vertu sont plus difficiles que celles que nous avons énumérées précédemment? Il y a donc des chrétiens, et en grand nombre, qui exécutent volontiers ce que nous avons dit être plus aisé, mais qui ne veulent point accomplir les choses difficiles dont nous venons de parler. Toute leur rehgion est sur leurs lèvres ; elle n'est pas gravée dans le fond de leur cœur. Notre Seigneur condamne l'erreur et la fausse sécurité de ces chrétiens trop confiants par ces paroles de notre évangile : « Tous ceux qui disent : Seigneur, Seigneur, n'entreront pas dans le royaume des cieux ; mais celui qui fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là entrera dans le royaume des cieux. » Ce royaume est le royaume de tous les siècles; le royaume de toutes les joies et de toutes les délices, le royaume dont l'œil n'a point vu, dont l'oreille n'a pas entendu, dont le cœur n'a jamais conçu la gloire et la richesse, le royaume dans lequel rien d'impur et de souiUé n'entrera, le royaume enfin dans lequel le Roi des cieux nous apparaîtra dans son éclat et sa beauté, et où nous-mêmes « nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu'il est. » I Joann. ii, 3. Mais on ne parvient à cette souveraine félicité qu'à force de travaux et de combats.

Les raisons pour lesquelles nous sommes obligés de combattre et de nous faire violence, sont nombreuses. Parmi ces causes il faut mettre au premier rang la corruption et la faiblesse de la nature déchue, qui a tant de penchant pour les plaisirs et les joies des sens, tandis qu'elle a en horreur et qu'elle repousse les travaux et les efforts que demande la vertu. La malédiction que Dieu fit entendre à notre premier père , lorsqu'il lui dit : « La terre sera maudite à cause de ce que tu as fait : elle te produira des ronces et des épines, et tu mangeras ton pain à la suem* de ton visage, » Gen. m, 17-19; cette malédiction n'atteint pas moins les âmes que la terre. Qu'elles soient abandonnées à elles-mêmes et laissées sans culture, elles produiront les ronces et les épines des vices, tandis que nous ne pouvons donner des fruits de vertu qu'au prix d'un travail assidu et à la sueur de notre visage.

Cette autre malédiction dans laquelle Dieu dit à la femme qu'elle enfanterait dans la douleur, nous montre également la misère de notre âme qui n'enfante que dans la douleur, puisque toutes les vertus supposent des obstacles à vaincre et de pénibles efforts à soutenir. Je ne dis rien ici des attaques que nous livrent le monde et l'antique serpent habiles à faire servir à notre perte la fragilité de notre chair et nos diverses passions. Aussi l'Eglise nous recommande-t-elle d'être forts dans la lutte et de combattre l'antique serpent;, afm d'entrer dans le royaume éternel.

Nous avons un exemple de ce courage si nécessaire dans la femme forte (figure de l'àmc fidèle), dont il est dit au livre des Proverbes, que « elle a porté sa main à des choses fortes,, elle a ceint ses reins de force, et elle a affermi son bras. Elle est revêtue de force et de beauté. » Prov. xxxi, 17-25. Ce qui veut dire qu'elle est armée et couverte, comme d'un vêtement, de la force et de la constance, qui sont indispensables pour remplir les œuvres que prescrit la vertu. C'est pour cela que l'Apôtre nous dit que « c'est par beaucoup de peines et d'afflictions que nous devons entrer dans le royaume de Dieu. » Per multas tribidationes oporlet nos intrare in regnum Dei. Act. xiv, 21. Et le Sauveur : « Combien étroite est la porte et resserrée la voie qui conduit à la vie, et qu'il en est peu qui la trouvent! » Quam avgiista porta, et arcta via est, qux ducit ad vitam; et jmiici sunt, qui inveniunt eam. Matth. vn, 14. Tous les saints ont suivi celte voie, et je pourrais citer ici de nombreux exemples, mais pour ne pas être trop long, je me contenterai de vous rappeler les travaux et les épreuves auxquels le Seigneur soumit les trois illustres patriarches, qui les premiers firent avec Dieu une alHance solennelle, et dont l'Eglise fait mention, lorsque, recommandant au Seigneur les âmes des fidèles trépassés, elle dit : Ordonnez, Seigneur, que ces âmes soient reçues dans le sein des patriarches Abraham, votre ami, Jacob, votre élu, Isaae, votre bien-aimé. Saint Jean Chrysostome a parlé fort au long des travaux de ces trois saints personnages, au second livre de son Traité de la divine providence, dont je vais extraire quelques passages.

Et d'abord Abraham^ alors qu'il était âgé de soixante-dix ans, reçut de Dieu l'ordre de quitter son pays et sa parenté. Il abandonna donc sa patrie, ses parents, ses amis, ses possessions, ses richesses, tout ce qui fait en un mot le charme et la douceur de la vie, et fut contraint de s'en aller dans des contrées barbares et séparées les unes des autres autant par la haine que par leurs limites respectives. Quoi de plus pénible! Et ce n'était pas seulement pour lui qu'il avait à craindre, mais pour son frère, son épouse et toute sa famille. Mais pourquoi ce voyage en Egypte était-il nécessaire? Parce qu'une grande famine désolait alors la Palestine. Arrivé en Egypte, où il espérait trouver la fin de ses maux, une autre épreuve bien plus cruelle que la famine vint mettre en danger sa vie, et, ce qui lui était beaucoup plus pénible, l'honneur de son épouse. 11 conçut à cet égard de si grandes craintes, qu'il dit à sa femme : Je sais que vous êtes belle, et que quand les Egyptiens vous auront vue, ils diront : C'est la femme de cet homme -là; et ils me tueront, et vous réserveront pour eux. Dites donc, je vous en supplie, que vous êtes ma sœur, afin que ces gens- ci me traitent favorablement à cause de vous, et qu'ils me conservent la vie en votre considération. Et cependant cet homme, obhgé de recourir à ce subterfurge, cet homme qui pour Dieu avait tout quitté, patrie, parents, amis, tout ce que l'on a de plus cher, avai^ecu du Seigneur ces magnifiques promesses : « Je ferai sorti^^pous un grand peuple, je vous bénirai, je rendrai votre n^PRlèbre et vous serez béni. Je bénirai ceu5 qui vous béniront, et je maudirai ceux qui vous maudiront; et tous les peuples de la terre seront bénis en vous. » Gen. xn, 2-3. Et dans un autre endroit : ^c Ne craignez point, Abram, je suis votre protectem" et votre récompense infiniment grande. Gen. XV, 1. Toutes ces promesses n'empêchèrent point que son épouse ne fût livrée aux outi-ages de Pharaon. Qui pourrait dire de quelle vive douleur fut décliiré le cœur de ce saint homme? Ceux-là pourront en concevoir quelque idée qui ont parfois éprouvé les transports de la jalousie. Ce supphce cependant ne bi isa ni n'affaiblit la constance du patriarche. Un autre aurait dit : Où sont donc ces promesses si magnifiques, et cette pro-

TOM. V. iS

tection, et cette bénédiction sur ceux qui me béniront, et cette malédiction sur ceux qui me maudiront? Abraham ne dit rien de tout cela, il ne douta point de la parole de Dieu, et cette épreuve ne diminua ni sa soumission, ni sa confiance, ni son amour envers le Seigneur; ce qu'on ne saurait trop admirer.

Mais il eut à subii' une épreuve bien plus grande, lorsque Dieu lui ordonna d'immoler de ses propres mains son fils bien-aimé, cet Isaac, l'enfant de sa vieillesse, qui lui était né contre toute toute espérance. Quel cœur de pierre, de fer ou d'acier, pourrait ne pas s'attendrir et ne pas se briser, à l'aspect de ce fils orné de toutes les grâces de la jeunesse, d'une sagesse précoce et d'une piété parfaite? Il voyait son père le lier, et il ne faisait aucune résistance; il voyait le glaive levé sur sa tête, et il n'était nullement effrayé. Où trouver des sentiments de religion et de soumission à Dieu plus admirables?

Mais laissons Abraham, et considérons Isaac, son fils. Ce patriarche, dont le sacrifice figurait le sacrifice suprême qui renfermait le salut du monde, ce patriarche, de qui devait sortir Celui en qui toutes les nations de la terre seraient bénies, le Seigneur voulut qu'il demeurât longtemps privé de la vue et plongé dans les plus épaisses ténèbres. Il était déjà aveugle, lorsque son fils Jacob s'approcha de lui, les mains et le cou enveloppés d'une peau de chevreau, et, se faisant passer pour Esati, son fils aîné, surprit sa bénédiction. Plus tard, quand Jacob fut de retour de la Mésopotamie , où il était resté vingt ans, il retrouva son père, et l'on ignore combien d'années encore Isaac survécut à ce retour. Quoi de plus triste que de passer une si grande partie de la vie dans les ténèbres et l'obscurité d'une maison, sans pouvoir jouir de la vue du soleil ! Ce saint patriarche ne pouvait-il pas dire avec Tobie : c< Quelle joie puis-je avoir, moi qui suis toujom's dans les ténèbres, et qui ne vois point la lumière du ciel? » Tob. v, 12. Les aveugles sont privés, en effet, de tout ce qui charme les yeux. Ils ne peuvent contempler ni le soleil, ni la lune, ni les étoiles, ni la mer, ni la terre parée de sa verdure , ni les fleuves, ni les fontaines, ni la beauté des campagnes, ni le feuillage des jardins, ni les fleurs, ni les fruits, ni enfin les traits

de ceux qui leur sont le plus chers. En un mot, le monde tout entier est plongé et enseveli dans les ténèbres pour l'homme qui ne jouit pas de l'usage de la vue. Vous voyez, par cet exemple, de combien de peines et d'incommodités le Seigneur se plaît à traverser la vie de ses amis; car la cécité corporelle peut être regardée comme renfermant à elle seule un grand nombre de privations et de misères.

Si nous passons maintenant à Jacob, combien de travaux n'eut-il pas à soutenir? Je laisse de côté ses différends avec Laban, son beau-père, qui changea dix fois la récompense qu'il lui avait promise, et le poursuivit avec des intentions hostiles lorsqu'il fuyait sa maison. Je le suis dans le pays de Chanaan, où d'abord Dina, sa fille, fut déshonorée par Sichem, fils d'IIémor. A ce malheur, il faut joindre le massacre des Sichimites et le pillage de leur ville, qui remplirent le cœur de Jacob de douleur et de crainte : de douleur, à cause du meurtre de tant d'innocents; de crainte , à cause des nations voisines que cet acte de cruauté aurait soulevées contre lui, si la divine Providence n'avait écarté ce danger. Parlerai-jc de la perversité de ses fils, que Joseph accusa devant lui d'un crime énorme? Plus Jacob était saint et religieux, plus les crimes lui étaient en horreur, surtout ceux de ses enfants; et je ne vois pas ce qui pouvait encore lui paraître agréable dans la vie, lorsqu'il pensait à l'infâme conduite de ses fils. Mais qui dira ce qu'il ressentit, lorsqu'il apprit que Ruben, son premier, avait ravi l'honneur de son épouse? Se peut-il une action plus détestable et plus horrible que cet abominable inceste?

Ce n'est pas tout. Les fils de Jacob mirent le comble à leurs crimes, en complotant la mort dfe l'innocent Joseph, cet enfant si tendrement aimé de son père. Leur haine contre lui venait de ce qu'il leur avait raconté un songe qui présageait qu'un jour il serait élevé au-dessus d'eux. Toutefois, ayant changé de dessein, ils le vendirent, prirent sa tunique qu'ils trempèrent dans le sang d'un chevreau, et l'envoyèrent à leur père, lui faisant dire par ceux qui la lui portaient : Voici une robe que nous avons trouvée; voyez si ce n'est pas celle de votre fils. Le père l'ayant reconnue, dit : C'est la robe Je mon fils, une bête cruelle l'a dévoré, une

bête a dévoré Joseph! Et ayant déchiré ses vêtements, il se couvrit d'un cilice, pleurant son fils fort longtemps. Alors tous ses enfants s'assemblèrent pour tâcher de soulager leur père dans sa douleur : mais il ne voulut point recevoir de consolation, et il lem' dit : Je pleurerai toujours, jusqu'à ce que je descende avec mon fils dans le tombeau. — Quel langage pourrait exprimer l'amertume de cette douleur? Ce n'était pas seulement la mort de Joseph qu'il pleurait, mais toutes les circonstances de cette mort. Que de pensées se réunissaient pour troubler son âme et le jeter presque dans le désespoir 1 Ce Joseph, c'était l'enfant de sa bienaimée Piachel , le meilleur de ses fils, le plus cher à son cœur ; il était dans la fleur de l'âge ; lui-même l'avait envoyé dans la campagne. Il était mort, et ce n'était pas dans sa maison, dans son lit , sous les yeux de son père, en proférant quelque parole que l'on put recueillir ; mais il avait été dévoré tout vivant par des bêtes féroces ! On n'avait pas même pu retrouver- ses restes et les déposer dans la terre. Et ce malheur, disait cet infortuné père, n'est pas venu m'accabler aux jours de ma jeunesse, alors que j'étais plus capable de le supporter, mais dans ma dernière vieillesse , au déchu de ma vie ! Quel triste spectacle que de voir ce vieillard, les cheveux souillés de poussière, les vêtements déchirés, la poitrine nue, poussant des plaintes lamentables et ne voulant recevoir aucune consolation ! — Tout ceci est tiré de saint Jean Chrysostome.

Je vous ai cité ces admirables exemples , mes frères , d'abord pour vous faire comprendre que la porte du royaume des cieux ne s'ouvre pas à ceux qui se contentent de dire : Seigneur, Seigneur, ce qui est la chose du monde la plus facile, mais à ceux qui sont tellement soumis à la volonté divine , qu'ils ne reculent devant aucune difficulté ni aucun combat; ensuite, pour que ceux auxquels Lieu envoie de semblables calamités , au lieu de croire qu'ils sont abandonnés de lui, se persuadent au contraire qu'il les éprouve pour leur plus grand avantage, s'ils savent s'humilier sous sa main et faire de nécessité vertu. Que ceux qui seraient tentés de trouver que c'est là une chose difficile écoutent les réflexions suivantes; elles sont du philosophe Epictète : « Levez

les regards vers Dieu, et dites-lui : Seigneur, faites de moi tout ce que vous voulez, je suis d'accord avec vous ; je suis content de mon sort , quel qu'il soit, et je ne me refuse à -rien de ce que vous jugez bon. Voulez-vous que je règne ou que je mène une vie privée et obscure, que je sois dans l'exil, dans la pauvreté ou dans les richesses? Je consens à tout. » Un païen pouvait-il, dites-moi, tenir un langage plus religieux? Quelle honte ne serait-ce pas que des chrétiens, nourris des sacrements et de la doctrine de l'Evangile, refusassent de faire ce que la philosophie païenne pratiquait ou du moins enseignait aux hommes? L'accomplissement de la volonté de notre Père céleste, tel est donc le principal fruit qu'un bon arbre doit produire.

Il nous reste maintenant à considérer quels sont les fruits du mauvais arbre et quelle est la fin qui l'attend. Notre Seigneur nous l'indique, lorsqu'il ajoute : « Tout arbre qui ne porte pas de bons fruits sera coupé et jeté dans le feu. » Le Sauveur a voulu nous faire entendre par là que, comme les jardiniers arrachent un arbre stérile, de peur que son ombre ne nuise aux arbres qui donnent des fruits, et le destinent au feu, ainsi le Père céleste enlève souvent de ce monde, avant le temps, les méchants et les impies, pour que leurs mauvais exemples ne nuisent pas davantage aux autres, ou pour qu'en vivant plus longtemps dans le péché, ils ne se préparent pas à eux-mêmes un jugement encore plus sévère, ce qui doit être compté parmi les bienfaits de Dieu. Lorsque le Seigneur eut accordé à Salonfon la sagesse qu'il demandait et les richesses qu'il ne demandait pas, il ajouta : « Si vous marchez dans mes voies, et si vous gardez mes préceptes et mes ordonnances, comme votre père les a gardés, je vous donnerai une longue vie. » Si mnbiilaveris in viis meis, et custodieris prœcepta mea et mandata mea, longos faciam dies tuos. III Reg. m, 14. N'était-ce pas un bienfait de Dieu que de ne promettre une longue vie à Salomon qu'à la condition qu'il serait fidèle? Si ce roi. en effet, avait encore vécu longtemps, après avoir élevé des autels

en l'honneur des idoles, sa vie, qu'eùt-elle été autre chose qu'une longue suite de crimes? Le Seigneur supporte longtemps à la vérité les pécheurs, il les attend à repentance; mais s'ils persistent dans leurs iniquités, il les frappe et les fait disparaître de ce monde. Voilà donc pour quelle raison l'arbre stérile est coupé, et non-seulement il est coupé, mais il est jeté dans le feu.

Notre Seigneur fait souvent mention de ce feu dans son Evangile, parce que ce souvenir est bien propre à ébranler les cœurs les plus endurcis : « Si quelqu'un, dit-il, ne demeure pas en moi, il sera jeté dehors comme le sarment, et il séchera; on le ramasse, et on le jette au feu, et il brùlc. » Si quis in me non manseril, mittetur foras sicut palmes, et arescet : et colligent eum, et in ignem mittent, et ardet. Joann. xv, 6. Et dans la parabole de l'ivraie, il dit aux moisonneurs, c'est-à-dire à ses anges : « Cueillez d'abord l'ivraie, et liez-la en gerbes pour la brûler. » Colligite primum zizania, et alligate ea in fasciculos ad comburendum. Matth. xni, 30. Mais qu'est-ce que lier l'ivraie en gerbes? Saint Grégoire va nous l'expliquer : « C'est, dit ce Père, lier ensemble les adultères avec les adultères, les impudiques avec les impudiques, les orgueilleux avec les orgueilleux, les avares avec les avareS;, les envieux avec les envieux, les médisants avec les médisants, les parjures avec les parjures, les blasphémateurs avec les blasphémateurs, afin qu'un même supphce tourmente dans les enfers ceux qu'avaient enchaînés sur la terre les liens des mêmes crimes. »

On demande s'il faut entendre par ce feu un feu véritable, matériel, ou un feu métaphorique. Les saints Pères répondent unanimement que c'est un feu matériel, quoiqu'il diffère en beaucoup de choses de celui que nous connaissons. D'abord le feu dont nous usons a besoin de bois et de matières qui l'alimentent, tandis que ce feu n'a nullement besoin de matières semblables. De plus, notre feu terrestre s'affaibht et s'éteint quand on cesse de l'entretenir, tandis que ce feu ne s'éteindra jamais. Celuilà consume les corps vivants auxquels il s'attache et les réduit en cendres, tandis que celui-ci dévore sans cesse les réprouvés sans jamais les détruire. L'un torture toujours de la même ma-

nière ses victimes, tandis que l'autre, instrument de la justice divine, tourmente diversement les âmes des damnés, selon la diversité de leurs fautes.

Mais, demanderez- vous, comment un feu matériel peut-il agir sur lame, puisqu'il y a une si grande distance entre la nature des corps et celle des esprits? Saint Grégoire répond à cela qu'il n'y a rien d'étonnant que la matière, en vertu d'une force que Dieu lui communique, agisse sur l'esprit. Ne voyons-nous pas, dit-il, les âmes, qui sont des substances spirituelles, enfermées et comme emprisonnées dans les corps? Si donc le corps contient l'âme, pourquoi nous étonner qu'un feu matériel atteigne et enveloppe celle-ci? Maintenant l'âme réside dans le corps, afin de le vivifier; alors elle demeurera dans le feu, afin d'y mourir toujours sans y finir jamais. Et comme preuve de ce qu'il avance, le saint docteur cite cette sentence de notre Seigneur disant aux réprouvés : « AUez, maudits, au feu éternel, préparé pour le diable et ses anges. » Matth. xxv, 41. Ce feu, dit le Sauveur, a été préparé pom' les démons. Mais les démons sont des substances spirituelles ; par conséquent, le même feu qui les dévore, peut bien aussi tortm'er les âmes des réprouvés. Ce feu maintenant n'exerce sa fm'eur que sur les âmes des damnés, mais après le jugement dernier il s'attaquera tout à la fois à l'âme et au corps désormais réunis. Considérez, je vous en prie, mes frères, combien affreux sera le supplice du réprouvé, dont le corps et l'âme seront enveloppés de tom'billons de flammes et plongés dans des chaudières bouillantes. Comment se peut-il faire que des chrétiens, qui croient fermement ces vérités, osent jamais commettre le péché? Celui qui ne croit pjis, dit quelque part Aristote, ne craint ni n'espère rien. D'où nous pouvons conclure au contraire que celui qui croit, doit craindi'e et espérer. Or, que devons-nous espérer plus ardemment que la gloire du ciel, et craindre plus vivement que les tom-ments de l'enfer? C'est donc par un détestable artifice du démon que l'on voit des pécheurs qui ont la vraie foi, ne craindre point ces tom'ments si épouvantables, et n'espérer pas davantage les biens si désirables du ciel. Si l'homme n'avait jamais vu de feu ou n'en avait jamais expé-

rimenté les effets, je concevrais que la pensée des flammes éternelles ne lui inspirât aucune crainte; mais comment, lorsque chaque jour nous faisons rexpérionce de la terrible activité de cet élément, pouvons-nous commettre des fautes qu'un feu éternel doit punir?

Je vous avoue, mes frères, que parmi les supplices de l'enfer, il en est beaucoup qui m'épouvantent. Je frémis à la pensée de ces ténèbres extérieures, de ces marteaux qui frappent à coups redoublés sur les damnés, de ce visage épouvantable des démons, de ce ver qui ne meurt jamais, de celte mort qui vit éternellement, de cette puanteur horrible et de ce froid intolérable, de ce pleur et de ce grincement de dents, et enfin de cette privation du souverain bien, qui, de toutes les peines, est la plus grande; cependant (je confesse mon ignorance et ma faiblesse) entre tous ces tourments il n'en est aucun qui m'inspire autant d'effroi que ce feu qui ne s'éteint jamais, ce feu mille fois plus • dévorant que tous les feux de la terre.

Faisons-donc, je vous en conjure, mes frères, faisons pendant un petit instant l'épreuve du supplice qui nous attend, si nous persévérons dans le péché. Essayons de mettre seulement l'extrémité du doigt dans le feu. Quelle intolérable douleur 1 Que serace donc d'être plongés tout entier dans un océan de flammes, et d'être enveloppés de feux éternels? Qui ne serait épouvanté à cette pensée? Qui ne redouterait le jour et la nuit ce châtiment, et ne chercherait à l'éviter? Qui ne serait étonné de l'étrange aveuglement de ceux qui croient ces vérités et qui ne tremblent pas? Si nous ne pouvons supporter ici-bas les plus légères douleurs, comment supporterons-nous ces affreux tourments? Si les maux de cette vie, qui ne sont qu'une ombre des maux à venir, nous paraissent presque intolérables, comment pourrons-nous subsister dans les flammes éternelles? Si nous sommes tellement délicats que, quand nous sommes au lit, nous ne pouvons souffrir ni la morsure d'un insecte ni le bourdonnement d'une mouche, comment pourrons-nous endurer les morsures des serpents et les dévorantes ardeurs des flammes de l'enfer? Quel homme donc, quelque insensible qu'il soit, ne tremblera d'épouvante en enten-

daiit ces choses? Qui peut être assez insensé pour ne pas s'eforcer d'éviter par tous les moyens possibles de pareils supplices? Si la pensée de ces châtiments ne trouble pas votre indifférence, queferai-je, de quel côté me tournerai-je, que dirai-je de plus? Plût à Dieu qu'il me fût permis de parcourir les places publiques, de me jeter aux pieds de chacun des hommes que je rencontrerais et de lui demander, de le supplier de penser à lui-même, d'avoir pitié de lui-même, pendant qu'il en est temps encore. Si la rehgion, si la crainte du Seigneur, si la croix de Jésus-Christ, sil es clous, les soufflets, les fouets et les autres tourments de sa passion, si ses bienfaits ne vous touchent pas; du moins, ne soyez pas insensibles à l'amour de vous-mêmes et à la crainte des maux qui vous menacent. Ne laissez pas échapper cette occasion favorable que vous offre la bonté divine, mais profitez du temps qui vous est encore donné; employez-le aux œuvres de justice et de piété, à l'accomplissement des lois et des préceptes divins, afm que vous puissiez vous épargner ces affreux supplices, et parvenir, moyennant la grâce de Dieu, à la gloire céleste.

PREMIER SERMON

POUP

1° EXPLICATION DE l'ÉVANGILE. — 2° DÉVELOPPEMENT DES PAROLES

DU TEXTE

Facile vobis amicos de mammona iniquitatis, ut cum defeceritis, recipiant vos in œterna tabernacula.

Faitps-vous des amis avec les richesses d'iniquité, afin que, lorsque vous viendrez à défaillir, ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels. Luc. xvi, 9.

Le Fils unique de Dieu ayant été envoyé en ce monde par son Père pour réparer toutes choses, tant au ciel que sur la terre, et pour sauver le genre humain (comme l'indique le nom de Sauvem- qui lui a été donné), il a proposé aux hommes dans son

Evangile différentes voies de salut. Aux uns, il a proposé la voie de l'innocence, aux autres, celle du repentir; à ceux-ci, la voie de la croix et de la patience; à ceux-là, celle de la pauvreté évangélique. Mais comme il n'est pas donné à tous de suivre parfaitement ces divers chemins qui conduisent à la gloire éternelle, notre Seigneur ou\Te dans l'évangile de ce jour une voie beaucoup plus facile, celle de la miséricorde et de la bienfaisance, au moyen de laquelle celui-là peut espérer de trouver dans le Seigneur un juge miséricordieux, qui aura lui-même usé de miséricorde envers ses semblables. Dans le dessein de relever à nos yeux l'excellence et les avantages de cette vertu, il nous propose la parabole suivante : « Un homme riche avait un économe qu'on accusa devant lui d'avoir dissipé ses biens, etc. » AvSf Maria.

Cette parabole, énoncée dans un langage si simple, renferme de nombreux mystères. Notre devoir est donc de la traiter avec le plus grand soin, et le vôtre de l'écouter avec la plus grande attention. « Un homme riche, dit le Sauveur, avait un économe, etc. » Cet homme riche est notre Seigneur Jésus-Christ, qui, étant non -seulement Fils de l'homme, mais Fils de Dieu, est par là même héritier du royaume et de la gloire de son Père. Il est vrai qu'il a vécu en ce monde dans la plus rigoureuse pauvreté, qu'il est né dans une étable, qu'il a été attaché nu à un gibet, qu'il a été déposé dans un tombeau qui ne lui appartenait pas, mais cependant, en tant qu'il est Fils de Dieu, il est Seigneur et « héritier de toutes clioses. » Hebr. i, 2. Ne nous dit-il pas luimême par la bouche de Job : « Tout ce qui est sous le ciel est à moi? » Omnia qux sub cœlo siint, mea sunt. Job. xlt, 2. Il est donc l'homme riche de la parabole, riche en miséricorde, « répandant ses richesses sur tous ceux qui l'invoquent. » Dives in omnes gui invocant illum. Rom. x, 12. Or, cet homme riche a un économe. L'économe, c'est-à-dire le dispensateur des biens de son maître, c'est chacun de nous, c'est l'homme, à qui Dieu a donné l'usage de tous les biens de ce monde. « Vous avez mis. Seigneur, toutes choses sous ses pieds, et les lui avez assujetties, toutes les brebis

HUITIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE , SERM. I. 283 et tous les bœufs, et même les bêtes des champs, les oiseaux du ciel et les poissons de la mer, qui se promènent dans les sentiers de l'océan. Omnia subjecisti sub pedibus ejus, oves et boves universas, insuper et pecora campi, volucres cœli et pisces maris, qui perambulant semitas maris. Ps. vni, 8-9. Toutes ces choses sont, en effet, autant de dons de Dieu, autant de moyens par lesquels l'homme peut entretenir sa propre vie, et venir en aide à ses semtlables. Il ne les a reçues qu'à la condition d'en être le sage et fidèle dispensateur. ]\Iais il arrive souvent que ceux qui regorgent des biens de ce monde, au lieu de les faire servir à l'avantage des autres, n'en usent que pour eux-mêmes, pour le iuxe, le libertinage, le faste et la volupté; aussi sont-ils accusés devant Dieu d'être, non les dispensateurs, mais les dissipateiu'S des biens qu'il leur a confiés.

C'est pourquoi le Seigneur fait venir son économe, et lui dit : 0 Qu'est-ce que j'entends dire de vous? » Par cette parole, le Seigneur, qui réside dans les cieux, nous fait connaître qu'il sait tout ce qui se fait sur la terre, car c'est de lui qu'il est écrit : « Son oreille jalouse entend tout, et le tumulte des murmures ne lui sera point caché. » Auris zeli audit omnia, et tumuUus murmurationum non abscondetur. Sap. i, 10. Et non-seulement il entend, mais il voit, comme le prouve ce passage du prophète Isaïe : «Vous faisiez le mal, dit-il, devant mes yeux. » Faciebatis malum in oculis meis. Isa. lxv, 12. « Tout est à nu et à découvert devant les yeux du Seigneur, » Hebr. iv, 13, quoique les méchants se précipitent dans toutes sortes de crimes avec tant de fureur qu'ils semblent, autant par leur conduite que par leurs paroles, confirmer ce que nous lisons daiTs le Prophète à leur sujet : « Et ils ont dit : Le Seigneur ne le verra point, et le Dieu de Jacob n'en saura rien. » Et dixerunt : Non videbit Dominus, nec intelli- (jet Deus Jacob. Ps. xcui, 7. « Qui me voit? dit l'impudique et l'adultère. Les ténèbres m'environnent et les murailles me couvrent; nul ne me regarde : que craindrai-je? Le Très-Haut ne se souviendra point de mes péchés. — Il ne considère pas que l'œil du Seigneur voit toutes choses. Il ne comprend pas que les yeux du Seigneur sont plus lumineux que le soleil, qu'il regai'de

de tous côtés toutes les voies des hommes, qu'il perce la profondeur des abîmes et le fond du cœur humain, et qu'il pénètre jusque dans les lieux les plus cachés. » EccU. xxni, 23-28. La philosophie profane contlrme elle-même cette sentence de l'Ecclésiastique, comme on le voit par la réponse de Thaïes, l'un des sept sages de la Grèce, auquel on demandait si l'homme échappe aux regards de Dieu, lorsqu'il fait mal : Pas même quand il pense, repartit le philosophe. Que l'impudique considère donc que c'est en présence de Dieu, qui voit tout, qu'il commet le péché, et qu'il rougisse de ne pas craindre les regards de ce Dieu, lui qui ne voudrait pas, quand il pèche, affronter les regards du dernier des hommes. Et qu'il ne s'imagine pas que Dieu, parce qu'il réside dans le ciel, ne le voit que de loin. Dieu est plus près de l'homme que l'homme ne l'est de lui-même; il pourrait, au moment où le pécheur l'offense, le précipiter dans l'abîme, et cependant les richesses de sa bonté sont si grandes qu'il attend le coupable à repentance.

« Qu'est-ce que j'entends dire de vous? » Quoique tous nos crimes soient à nu et à découvert devant les yeux du Seigneur, et que, de plus, il sache tout ce que nous faisons par les anges qu'il nous a donnés pour gardiens, cependant il ne veut point prononcer de sentence avant d'avoir appelé et entendu le coupable, apprenant aux juges de la terre par son exemple à ne point condamner un accusé sur le rapport de qui que ce soit, sans l'avoir entendu auparavant. Souvent, en effet, les délateurs présentent la chose tout autrement qu'elle n'est, d'autant que la précipitation est, comme on l'a dit, la marâtre du jugement. C'est ainsi que David, ce roi d'ailleurs si prudent et si saint, ayant prêté une oreille trop crédule aux rapports de Siba contre Miphiboseth, porta contre celui-ci une sentence inique, injustice qu'il aurait évitée s'il avait appelé Miphiboseth auprès de lui et qu'il lui eût dit : « Qu'est ce que j'entends dire de vous? » II Rcg. xvi. Ce ne sont pas les juges seulement, mais nous tous aussi que le Seigneur avertit de ne pas croire aisément les personnes qu diffament les autres, car le plus souvent cette divulgation des fautes d'autrui s'inspire bien plutôt de la passion que de la vérité.

HUITIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. î. 283

Par celamême qu'un homme dit du mal d'autrui, il se trahit luimôme; il prouve qu'il n'est qu'un médisant, et se rend indigne de notre confiance.

« Qu'est-ce que j'entends dire de vous? » 0 douceur et patience admirables de ce riche ! Un autre, exaspéré de la perte de ses biens, se fût écrié : Coquin, voleur, brigand, dissipateur infâme, violateur de la foi jurée, pourquoi as-tu dissipé mes biens, .pourquoi les as-tu dilapidés? Pourquoi as-tu fait servir à tes prodigalités et à tes débauches ma fortune et celle de mes enfants? Je vais te faire jeter en prison et attacher au gibet, et je ne te lâcherai point que tu ne m'aies rendu jusqu'à la dernière obole. Il ne dit rien de tout cela, mais s'adressant au coupable avec douceur et bonté, U lui dit : a Qu'est-ce que j'entends dire de vous? Rendez-moi compte de votre gestion. » Le Seigneur a voulu nous montrer, dans la conduite de ce riche de la parabole, la grandeur de la clémence et de la bonté divines. Non-seulement, en effet, Dieu attend les pécheurs, mais il les appelle à la pénitence, et leur vient en aide. Nous avons dit ailleurs que le péché a deux faces, dont l'une provoque l'indignation à cause du désordre qu'il renferme, et l'autre la compassion à cause de la misère infinie dans laquelle il précipite le pécheur. Les jugements et la conduite du Seigneur sont différents, selon qu'il considère l'une ou l'autre de ces deux faces. Au commencement du monde, il considéra le péché sous l'aspect qui excite l'indignation, et fut ému d'une si grande colère qu'il détruisit et ensevelit dans les eaux du déluge ce monde qu'il venait de créer et tout ce qu'il y avait sur la terre.- Mais dans la suite des temps, ayant considéré le péché sous l'aspect qui excite la commisération, il fut touché d'une si grande pitié, les entrailles de sa miséricorde furent tellement émues qu'il répandit son sang pour racheter le monde de la mort éternelle. Nous aussi, mes frères, lorsqu'il s'agit des fautes du prochain, détom*nons nos regards de la face du péché qui provoque l'indignation, et envisageons celle qui porte à la compassion et à la pitié. N'empiétons pas sm' les droits du souverain Juge, mais enfermons-nous dans le rôle qui convient à notre misère et à notre infirmité, afin de ne point nous exposer au

2S6 SERMONS POUU LE WAOPRE DU TEMPS.

péril dans lequel tomba cet ancien solitaire dont parle Dorothée. On était venu lui annoncer qu'un moine avait commis une faute d'impureté. Quelle action abominable il a faite, s'écria le vieillard! Ce moine étant mort, un ange vint présenter son âme au solitaire, et lui dit : Voici que celui que tu as jugé a terminé sa vie. Où veux-tu que je porte son âme, dans le ciel ou dans l'enfer? Comme si l'ange lui eût dit : Puisque tu es maintenant le juge des justes et des pécheurs, dis-moi, je te prie, ce que tu ordonnes et ce que tu décides sur le sort de cette malheureuse âme. La crois-tu digne de miséricorde ou de châtiment? Cette vision frappa le vieillard d'une telle frayeur qu'il passa le reste de sa vie dans les gémissements, les larmes et les travaux, fatiguant le Seigneur de ses prières et lui demandant sans cesse le pardon de sa faute. Vous pouvez apprendre de cet exemple, mes frères, combien c'est chose grave de s'indigner contre les manquements d'autrui, et cependant rien n'est plus commun. Mais revenons à l'économe de l'Evangile.

Le maître lui dit donc : « Qu'est-ce que j'entends dire de vous? Rendez -moi compte de votre administration, car désormais vous ne pourrez plus l'exercer. » Ces paroles firent au cœur de l'économe une si profonde blessure, qu'il se dit en lui-même : « Que ferai-je, puisque mon maître me retire la gestion de son bien? » En d'autres termes : Où aller, de quel côté me tourner, quelle résolution prendre? Je me trouve en présence de deux grands maux : rendre compte des biens que j'ai dissipés, au risque d'être jeté en prison et vendu avec mes enfants pour payer ce que je dois, et, ce qui est pour moi plus pénible et plus amer, me voir retirer ma charge. Que ferai-je donc? Comment pourvoirai-je à mes besoins et à ceux de ma famille? Pourrai-je supporter une vie pauvre et misérable, moi qui nageais dans l'abondance? La pire espèce d'infortune n'est-elle pas, en effet, d'avoir été heureux? « Que ferai-je donc? Travailler à la terre, je n'en ai pas la force, et j'ai honte de mendier. » De l'un et l'autre côté je ne vois qu'angoisses et tourments.

Notre divin Maître a voulu par cet exemple nous mettre sous les yeux les deux grands périls qui menacent chacun de nous.

HÎJITIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. 1. 287 L'un est le compte que nous aurons à rendre de notre vie; l'autre, l'impossibilité où la mort nous réduira de satisfaire à Dieu et de travailler désormais à notre salut. Notre intelligence est si lente, si paresseuse à l'égard des choses spirituelles, que nous ne pouvons les comprendre qu'à l'aide d'images empruntées aux choses terrestres, images qui sont fort au-dessous de la réaUté. Soyez bien persuadés, en effet, chrétiens, que comme les biens dont nous usons en ce monde, ne sont que l'ombre des biens célestes, ainsi les maux qui nous affligent ici-bas ne nous offrent qu'une faible image de ceux qui tourmentent les méchants dans l'autre vie; car quelle comparaison peut-il y avoir entre la mort du temps et la mort éternelle? Servons-nous cependant de ces exemples, puisque nous n'en avons pas d'autres.

Si cet économe était livré à de telles angoisses, parce qu'il était accusé de vol devant son maître, et qu'il redoutait la prison ou la peine capitale que méritaient ses crimes, combien plus ne devonsnous pas trembler, lorsque nous considérons qu'il nous faudra rendre compte de toute notre vie et des biens que nous avons reçus au souverain Juge, et que le châtiment des prévaricateurs sera, non la prison ou la peme capitale, mais un éternel supplice? Autant il y a de différence entre le temps et l'éternité, autant y en a-t-il entre ces deux espèces de châtiments. Aussi les plus saints personnages, prévenant la sentence du Juge suprême, S6 jugeaient eux-mêmes (comme le recommande l'Apôtre), afin de n'avoir pas à être jugés par lui lorsqu'ils paraîtraient devant son tribunal. Ils s'infligeaient à eux-mêmes toutes sortes de supplices, afin de n'être pas condamnés aux supplices éternels. Je veux vous citer à ce sujet un exempïè étonnant. Notre bienheureux Père Vincent, dont l'éloquence admirable ne le cédait qu'à celle des apôtres, au milieu des fatigues et des voyages de sa vie apostolique, se traitait avec une telle sévérité, que chaque nuit il châtiait rudement son corps. Mais voici qui est encore plus extraordinaire. Etant tombé malade, et ne pouvant plus se flageller lui-même, il conjurait son compagnon, au nom de Jésus-Clirist, de lui donner la discipline et de le frapper, non avec douceur et ménagement, mais avec la plus grande violence. Quelle crainte des

jugements de Dieu, quelle frayeur et quelle appréhension dans ce saint personnage, qui, après avoir enduré tant de fatigues dans son laborieux ministère, après avoir opéré tant de miracles et gagné tant d'âmes à Jésus-Christ, se préparait néanmoins ainsi à rendre compte de sa vie au tribunal de Dieu ! Que dira ici le méchant, qui avale l'iniquité comme l'eau, et qui, après avoir tant de fois provoqué la colère du souverain Juge et violé ses lois, ne veut pas même jeûner un seul jour pour racheter ses péchés? Ne faut-il pas reconnaître dans cette indifférence la ruse et rartifice du démon, qui trompe et aveugle les hommes?

Mais quelles pensées ne doivent pas nous inspirer les paroles suivantes. « Tu ne pourras plus désormais administrer mon bien? » C'est-à-dire, mon frère, qu'aussitôt que tu auras rendu l'âme, il ne te restera plus aucun moyen de satisfaire pour tes péchés et d'apaiser le souverain Juge. Tant que nous sommes en cette vie, nous pouvons obtenir pardon et miséricorde, faire pénitence, prier, jeûner, faire l'aumône et user de tous les autres remèdes. Mais lorsque nous, aurons quitté ce monde, tous les secours (à moins que les vivants ne nous aident de leurs suffrages) nous sont interdits; par conséquent si nous ne pourvoyons nous-mêmes à notre salut en cette vie, il ne nous reste aucune espérance de le faire dans l'autre. Voilà pourquoi les plus grands saints avaient une si gi^ande frayeur du jugement qui suit la mort. Le vénérable Bède raconte que deux jeunes gens de haute naissance s'étaient retkés dans une Ile, où ils servaient Dieu dans l'innocence et la piété la plus parfaite. Etant tombés dangereusement malades, l'un des deux, nommé Egbert, croyant que le terme de sa vie approchait et qu'il allait bientôt paraître devant Dieu, fut saisi d'une si grande crainte , que, s'étaut levé de son lit, il se prosterna et conjura le Seignem', en versant les larmes les plus amères, de lui accorder le temps de faire pénitence. Il lit vœu de chanter tous les jom's (si sa santé le lui permettait) le psautier tout entier, indépendamment de la psalmodie solennelle prescrite par l'Egbse, et de rester à jeun chaque semaine pendant un jour et une nuit. Sa prière achevée, il retourna auprès de son compagnon qu'il trouva endormi. Lui-

HUITIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. 1. 2«î9

même se remit au lit pour y prendre quelque repos. Mais il avait à peine goûté quelques instants de sommeil, que son compagnon s'é veillant s'écria : 0 Egbert, mon frère, qu'avez-vous fait? J'espérais que nous entrerions ensemble dans la vie éternelle. Sachez toutefois que vous recevi^ez ce que vous avez demandé. — Ce jeune homme avait appris par une vision ce que son compagnon avait demandé et obtenu. Qu'est-il besoin d'en dire davantage? L'ami d'Egbert mourut la nuit suivante. Quant à Egbert, il revint à la santé, et vécut encore longtemps. Il reçut la prêtrise, honora son sacerdoce par les vertus les plus admirables, et mourut en l'an 729 de l'incarnation de notre Seigneur, à l'âge de quatre-vingt-neuf ans. Cet exemple ne devrait -il pas suffire, mes frères, pour imprimer dans les cœurs les plus durs la crainte des jugements de Dieu?

Mais combien cette crainte ne doit-elle pas pénétrer plus avant dans nos âmes, quand nous entendons le saint homme Job luimême demander à Dieu le temps de se repentir de ses fautes? « Donnez-moi un peu de relâche (dit-il au Seigneur), afin que je puisse respirer dans ma douleur, avant que j'aille, sans espérance d'aucun retour, en cette terre ténébreuse, couverte de l'obscurité de la mort. » Dimitte me, ut plangam pauîulum dolorem ineiun, antequam vadam et non revertar ad terram tenebrosam et opertam mortis caligine. Job. x, 20-21. L'homme qui parlait ainsi n'avait point cependant, au témoignage du Seigneur luimême, son égal sur la terre. Ibid. i, 8. L'homme qui parlait ainsi avait pu dire de lui-même qu'il était le père des pauvres, l'œil de l'aveugle «t le pied du boiteux. Il avait pu dire encore : « Mon cœur ne me reproche rien dans toute ma vie. » Ibid. xxvii, 6. Enfin celui qui parlait ainsi avait supporté si héroïquement les maux innombrables qui avaient fondu sm- lui tous ensemble, que la sainte Ecritm-e dit de lui : « En tout cela, Job ne pécha point par ses lèvres, et il ne dit rien contre Dieu qui fût indiscret. » Ibid. I, 22. Si vous voulez avoir quelque idée de ses maux, lui-même vous dira que « ses douleurs pendant la nuit transpercent ses os, que les vers qui le dévorent ne dorment point, et que leur multitude consume son vêtement. » Ibid. xxi,

17-18. Et cependant, ce grand et admirable personnage, après tant de prodiges de vertu et de patience, ressentait une si vive terreur des jugements de Dieu, (pi'il demandait un peu de temps pour faire pénitence. Mais d'où lui venait donc cette frayeur? N'en doutez pas, mes frères, elle lui était inspirée par la pensée des supplices éternels, pensée qui excitait dans le cœur des plus grands saints une telle crainte, qu'ils ne reculaient devant aucuns combats ni aucuns travaux, pourvu qu'ils pussent échapper à ces supplices et jouir de l'éternelle félicité. Mais, hélas! misérables et infortunés que nous sommes ! si ces hommes instruits et guidés par l'Esprit-Saint, ce docteur infaillible de toute vérité, tremblaient ainsi d'épouvante, que faisons-nous, nous malheureux, qui chaque jour entassons péchés sur péchés et crimes sur crimes. D'où viennent une si profonde insensibilité et un si grand aveuglement? Cet aveuglement n'est-il pas un nouveau châtiment de nos offenses? « Avoir perdu la crainte et le souvenir du jugement, dit en effet un saint Père, est déjà une grande punition du péché. »

Quel marbre, quel rocher ne serait brisé par ces foudroyants exemples? J'invoque ici Dieu et les hommes; je prends ici le ciel, la terre et les mers à témoin de notre folie et de notre aveuglement. S'il est vrai que le jugement suit immédiatement la mort, qu'une éternité de supplices ou de joies nous attend,, qu'un seul jour doit décider de notre sort éternel, que la sentence qui sera rendue en ce jour doit être irrévocable, qu'il ne nous sera plus possible ensuite de travailler à l'affaire de notre salut; s'il est vrai que les plus grands saints se sont condamnés à tant de peines et de travaux pour se préparer à rendre leurs comptes à Dieu en ce jour redoutable, comment nous, « hommes charnels vendus en esclaves au péché, » Rom. vn, 14; nous dont la vie tout entière est employée, non au service de Dieu, mais au service du monde ; nous qui ne cherchons à plaire qu'aux hommes; nous qui consumons dans le luxe et la débauche toutes les richesses que nous avons reçues de Dieu; nous qui donnons à peine une obole à Jésus-Christ dans la personne des pauvres; comment, dis-je, pouvons-nous vivre dans une si grande sécu-

rite, comment pouvons-nous dormir d'un si profond sommeil, comment pouvons-nous ne prendre aucun souci, n'éprouver aucune crainte de l'éternité qui nous menace? Qui donc nous a fascinés à ce point ; qui nous a tellement aveuglés que nous ne pensions jamais à une chose d'une si grande importance , et que nous vivions sans nous y préparer? Ouest, dites-moi, mes frères, où est notre esprit, où est notre jugement, notre prudence, notre raison? Où est cette horreur de la souffrance, qui nous fait ordinairement éviter avec tant de soins et de précautions les maux auxquels nous pouvons être exposés? Nous ne doutons pas de ces vérités, elles sont l'objet de notre foi ; et cependant nous vivons comme si tout cela n'était que songes et épouvantails d'enfants. Peut-on rien imaginer de plus déplorable ?

Mais je crois remarquer que depuis longtemps déjà vous me den^andez ce qu'il faut faire pour éviter un si grand péril. Voici le remède salutaire que notre Seigneur vous présente à la fm de l'évangile de ce jour. Après avoir dit que le maître loua son économe d'avoir agi prudemment, il ajoute : « Faites-vous des amis avec les richesses d'iniquité, afin que, lorsque vous viendrez à défaillir, ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels. Le mot mammon, qui se trouve dans le texte, signifie richesses dans la langue syriaque, dit saint Jérôme. Notre Seigneur ajoute au mot richesses ce mot « d'iniquité, » parce que les richesses sont souvent acquises par des moyens iniques et qu'elles engagent im grand nombre d'hommes dans le mal, c'est-à-dire dans le faste, le luxe, les plaisirs et l'orgueil. De même donc que l'Apôtre appelle péché la concupiscence de la chair, parce qu'elle tire son origine du péché de nos premiers parents et qu'elle nous poi'te au péché , ainsi le Seigneur appelle les richesses « iniques, » parce que, comme nous venons de le dire, elles proviennent souvent de l'injustice et sont une occasion de péché , bien qu'il n'y ait aucun péché dans la possession des richesses, mais dans l'abus qu'on en fait. Comme « toutes choses obéissent à far-

gent, » Eccle. x, 19, l'homme riche, que ne retient pas la crainte de Dieu, a sous la main tous les moyens de commettre toutes sortes d'iniquités. De là cette terrible sentence de notre Seigneur : 0 Combien difficilement ceux qui ont des richesses entreront dans le royaume de Dieul » Quant difficile qui pecunias habent , in regnum Dei introibunt ! Maic. x, 23.

Mais pourquoi, dans cet endroit où il s'agissait de l'emploi charitable que l'on doit faire de sa fortune en faveur des pauvres, notre Seigneur fait-il mention de l'iniquité des richesses? Il a eu en cela, mes frères, un grand dessein ; il a voulu nous manifester son immense bonté et son inclination à ^aire du bien aux hommes. C'est ce que je vais essayer de vous expliquer brièvement. Il est d'abord certain que toutes nos richesses et tous nos biens sont à Dieu, et non pas à nous, selon que l'Apôtre nous l'atteste, lorsqu'il dit : « Qu'avez-vous que vous n'ayez reçu? » Quid habes quod non accepisti? I Cor. iv, 7. « Tout est avons, Seigneur, dit Salomon, et nous ne vous avons présenté que ce que nous avons reçu de vos mains. » Tua sunt omnia; et qux de manu tua accepimus, dedimus tibi. I Par. xxix, 14. Quelle immense bonté de la part de Dieu d'avoir bien voulu destiner à notre utilité et à notre avantage les choses qui devaient ne servir qu'à leur maître I C'est là ce que notre Seigneur nous a figuré dans la parabole de cet économe qui, usant à son profit des biens dont il avait la gestion, remit aux débitem's de son maître ce qu'ils lui devaient, et sut se faire ainsi des amis secourables pour les jours de l'indigence. Semblable à un prince qui confierait un anneau d'un grand prix ou un collier d'or à im serviteur auquel il donnerait ensuite, pour le récompenser, une grande somme d'or et d'argent, le Seigneur nous confie l'administration des biens de ce monde, et il donne ensuite le royaume des cieux pour récompense à ceux qui les ont sagement dispensés. Sa bonté se fait encore remarquer en ce qu'il daigne accorder à ce qu'il y a de plus vil, à l'argent, le plus grand de tous les biens, le royaume des cieux, que les saints martyrs ont acheté en répandant leur sang et en souffrant dans tous leurs membres les plus cruelles tortures. Peut-il pousser la générosité plus loin que de nous

donner les richesses immenses, éternelles de la gloire céleste, dont l'œil ne peut voir l'éclat et la grandeur, et qu'aucun de nos sens ne saurait atteindre, pour un misérable métal qui nous sert à acheter les objets qui sont d'un usage domestique et les choses les plus communes?

Pour nous marquer davantage la vileté de l'argent, notre Seigneur appelle les richesses mammon, ou richesses d'iniquité. Quoiqu'en en effet l'argent soit chose très-vile de sa nature , il le paraît plus encore, si on considère et l'abus qu'on en fait et les maux dont il est l'occasion. Sans doute, il n'est rien dans le monde de plus vil, de plus abject et de plus détestable que le péché; mais après lui, quoi de plus vil que l'argent, qui, s'il n'est point un péché, devient cependant la matière et l'occasion d'un grand nombre de péchés? La bonté et la charité divines pouvaient-elles faire plus que de nous donner en échange d'un objet si méprisable le royaume de l'éternelle béatitude? Combien donc n'est-il pas jaloux de notre bonheur et de notre gloire. Celui qui les met à un si bas prix! Notre Seigneur fait donc mention de l'iniquité des richesses pour nour montrer par là toute la bonté que le Père céleste nous témoigne.

Il veut en outre nous apprendre comment nous pouvons changer ces richesses, qui servent ordinairement à l'injustice et à la vanité , en fruits de piété et de justice , en les consacrant à des œuvres de miséricorde et de bienfaisance. Les hommes s'étudient à augmenter leurs gains et leurs profits à l'aide de leur richesses ; notre Seigneur nous fait voir, dans sa parabole, par quelle moyen nous pouvons acquérir avec ces richesses des profits véritables, non point ceux du temps, mais ceux de l'éternité. Les riches veulent ordinairement que les pauvres les prient beaucoup, et les regardent comme leurs bienfaiteurs; notre Seignem', au contraire , veut nous montrer que c'est aux riches à chercher les pauvres, à les aborder les premiers, à les poursui^Te de leurs bienfaits , afin de ti'ouver en eux des protecteurs et des intercesseurs auprès de Dieu. De là cette réflexion de saint Grégoire : « Rien n'est plus capable de réprimer l'orgueil de celui qui fait au pauvre l'aumône des biens terrestres que la méditation atten-

tive de ces paroles du divin Maître : « Faites-vous des amis avec les richesses d'iniquité, afin que, lorsque vous viendrez à défaillir, ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels. » Puisque l'amitié des pauvres nous mérite l'entrée des tabernacles éternels, nous devons penser que notre aumône est bien plutôt un présent offert à des protecteurs qu'une largesse faite à des indigents. C'est pourquoi, quand l'homme accorde au pauvre un secours temporel qui doit lui procurer en retour des biens éternels, il cultive , pour ainsi parler, une terre fertile, qui rend abondamment ce qu'elle reçoit. » Gregor. lib. XXI. Moral. Aussi saint Chrysologue, expliquant les motifs et les fruits de l'aumône , dit avec raison : « La main du pauvre est le sein d'Abraham, où le pauvre met aussitôt tout ce qui lui est donné. La main du pauvre est le trésor céleste : ce que l'indigent reçoit, il le dépose dans le ciel, pour que rien ne s'en perde sur la terre. » — a Amassez- vous des trésors dans le ciel, » Matth. vi, 20, dit le Sauveur. La main du pauvre est le tronc des aumônes destinées à Jésus-Christ, parce que tout ce que reçoit le pauvre, c'est Jésus-Christ qui le reçoit. Donne donc, ô homme, donne au pauvre la terre, afm de recevoir le ciel ; donne de l'argent , afm de recevoir le royaume éternel; donne une petite partie, afm de recevoir le tout; donne au pauvre, et c'est à toi-même que tu donneras, parce que tout ce que tu lui auras donné, tu le conserveras, et ce que tu ne lui auras pas donné, un autre en profitera. Dieu te crie : « Je veux la miséricorde. » Matth. IX, 13. Dieu demande, non pour lui, mais pour toi. Je veux la miséricorde, dit-il. Il demande la miséricorde humaine, afm d'accorder la miséricorde divine. Dans les cieux est la miséricorde, à laquelle on ne parvient que par celle que l'on exerce sur la terre : « Seigneur, dit le Prophète, votre miséricorde est dans le ciel. » Domine in cœlo misericordia tua. Ps. XXXV, 6. Donc, ô homme, qui dois un jour être cité au tribunal de Dieu, prends pour patronne et pour avocate la miséricorde, afm que tu puisses être sauvé par elle. Celui qui a la miséricorde pour protectrice, peut être assuré du pardon, car le Sauveur a dit : « Bienheureux ceux qui font miséricorde, parce qu'ils obtiendront eux-mêmes miséricorde. » Beati miséricordes quoniam ipsi

HUITIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. I. 295 misericordiam consequentur. Mais il espère en vain obtenir alors miséricorde, celui qui n'aura pas été miséricordieux ici-bas. Celui qui fait miséricorde couri, à la récompense ; celui qui ne fait pas miséricorde se précipite vers le châtiment. » Ces paroles devraient assurément, mes frères, amollir des cœurs de bronze, et les engager à pratiquer les devoirs de la miséricorde et de la bienfaisance.

Mais puisque notre Seigneur dit que les amis que nous nous serons faits par nos aumônes doivent nous introduire dans les tabernacles éternels, il faut savoir quels sont ces amis. Saint Ambroise nous dit que ce sont les saints anges, lesquels ont la mission de porter nos âmes dans le ciel. Voici à ce sujet un admirable exemple que j'emprunte à saint Grégoire*. « Servulus, dit ce grand docteur, était un mendiant qui se tenait sous le portique de Saint- Clément, et plusiem^s parmi vous connaissaient ce pauvre aussi bien que moi. Cet homme ainsi dépourvu des biens temporels, mais riche des biens spirituels, était depuis longtemps aflligé de maladie; car dès ses premières années jusqu'à la fin de sa vie, il était couché sur un lit, sans pouvoir même se relever pour s'y asseoir, La paralysie qui l'avait réduit à cet état, le privant encore de l'usage de ses membres, il ne pouvait porter la main à la bouche, ni changer de situation. Sa mère et un frère qu'il avait encore, étaient occupés à le servir et à distribuer aux autres pauvres les aumônes qu'il recevait. Quoique cet homme n'eût jamais su Ihe, il se fit acheter un exemplaire de la sainte Ecritm'e, dont il se faisait faire une lecture assidue par les personnes de piété envers lesquelles il pratiquait l'hospitaUté ; et il acquit par ce *hioyen mie connaissance entière de l'Ecriture , selon la portée et les forces de son esprit, qui, comme je l'ai dit, n'avait jamais été cultivé par les connaissances humaines. Son principal soin, au miheu de ses souffrances, était de remercier Dieu, et de le louer nuit et jour par le chant des hymnes et des psaumes. Cependant, lorsque fut arrivé

• Nous pensons que le lecteur ne nous saura pas mauvais gré de reproduire intégralement le touchant récit de saint Grégoire, et de combler les lacunes 4ui se rencontrent dans la citation du P. Grenade.

le moment où le ciel devait récompenser une si héroïque patience, la douleur de ce paralytique remonta des extrémités au cœur. Alors se voyant près de mourir, il appela les étrangers et ceux qui vivaient avec lui, et il les avertit de se lever pour chanter ensemble les psaumes jusqu'au moment de son trépas. Tandis que lui-môme, déjà mourant, chantait avec ses compagnons, il s'arrêta tout-à-coup, les fit taire et leur dit d'une voix forte, et tout saisi d'étonnement : N'entcndez-vous pas retentir le ciel de cantiques et de louanges? et en appliquant son esprit à cette musique céleste qu'il entendait intérieurement, son âme innocente se sépara de son corps. Une odeur si agréable se répandit alors autom' de lui, que tous ceux qui étaient présents en furent pénétrés, et reconnurent par là que son âme bienheureuse venait d'être reçue dans le ciel parmi les chants d'allégresse. Un rehgieux du monastère où j'ai demeuré, et qui vit encore, fut présent à ce spectacle dont il ne peut parler sans répandre des larmes, et il assure que jusqu'au moment où le corps fut enseveli, l'odeur agréable qui 's'en exhalait ne cessa de se faire sentir à tous les assistants. »

Je veux ajouter un autre exemple de l'efficacité de l'aumône que saint Jean, appelé l'Aumônier à cause de sa grande charité envers les pauvres, avait coutume de rapporter, pour exciter les hommes à la pratique de cette vertu. Il disait qu'un individu nommé Pierre, et surnommé le péager, était possesseur d'une fortune considérable, dont il ne donnait pas une obole aux pauvres, de sorte qu'il eût été difficile de décider s'il n'était pas encore plus avare que riche. A cette occasion, un débat s'éleva entre les mendiants. L'un d'eux prétendait qu'il arracherait une aumône à cet avare; les autres soutenaient que cela était de toute impossibiUté. Celui qui avait promis de triompher de l'avarice de Pierre, vint le trouver, le pria, le conjura, le pressa, fit de telles instances que cet homme, transporté de fureur, prit un des pains qu'une servante rapportait alors du four, et le jeta à la tète du mendiant. Celui-ci, esquivant le coup, saisit le pain et vint annoncer à ses compagnons qu'il avait obtenu ce qu'il désirait. Quelque temps après PieiTe tomba malade et demeura pendant quelques

neures entièrement privé de sentiment. Lorsqu'il fut revenu à lui, il raconta que, durant ce temps, il lui avait semblé qu'il comparaissait devant le tribunal de Dieu dans le ciel. Là les uns l'accusaient, les autres le défendaient ; il voyait une balance, dans l'un des plateaux de laquelle étaient ses péchés, et dans l'autre, le pain qu'il avait jeté avec colère à la tète du mendiant. Comme le poids était égal de part et d'autre, il lui fut ordonné de revenir à la vie, et d'ajouter au pain quelque chose qui fît pencher la balance de ce dernier côté, s'il voulait échapper aux supplices dus à ses iniquités. Lors donc qu'il eut recouvré la santé, il se mit à répandre avec libéralité les richesses qu'il avait amassées avec tant de passion, et ne laissa aucun pauvre sans secours. Ayant un jour aperçu un homme couvert d'un vêtement usé et tout déchiré, il l'appela et lui donna l'habit dont il était lui-même revêtu. Ce pauvre trouvant que cet habit était trop beau pour un homme de sa sorte, alla le vendre au marché. Pierre en fut vivement contristé, parce qu'il crut qu'il n'était pas digne qu'un pauvre portât ses vêtements. Il était fort affligé de cette pensée, quand, la nuit suivante, Jésus lui apparut couvert du vêtement dont il s'était dépouillé. Il comprit aisément par cette vision que tout ce que l'on donne au pauvre, c'est à Jésus-Christ lui-même ;[u'on le donne. Dès lors il se mit à distribuer tout ce qu'il avait, ne se réservant rien pour lui-même. Insatiable dans sa charité, il partit pour Jérusalem, et se mit en vente, pom* avoir de quoi subvenir à la misère des autres ; il devint l'esclave d'un homme, afin d'offrir à Dieu le prix de sa liberté. 0 véritable changement opéré par la droite du Très-Haut! Quelle prodigieuse munificence a succédé chez le même homme à la plus sordide avarice ! Mais si le don d'un pain accompagné d'une insulte a pu produire de tels effets, que ne produira pas le même don offert avec douceur et charité?

Vous pouvez voir par ces exemples, mes frères, combien les devoirs de la bienfaisance et de la miséricorde sont avantageux au salut. Que personne ne s'imagine cependant qu'il suffit de faire l'aumône pour être sauvé, si on ne mène en même temps une vie pure de toute faute mortelle et particulièrement des déré-

glements de la chair. Que vous servira en effet, mon frère, de faire de larges aumônes, si vous êtes un adultère, un débauché, un corrupteur, un impudique? Votre salut n'en est pas moins dans un grand péril, comme le prouve l'exemple suivant rapporté par saint Grégoire. Je n'oserais pas vous citer ce fait mémorable, si je ne me sentais soutenu par l'autorité de ce saint pontife. Voici ses propres paroles : « Il y a trois ans, pendant la peste qui désola si cruellement notre ville (alors que l'on voyait apparaître des flèches lancées du ciel qui menaçaient tous les habitants), un soldat atteint du fléau, dans cette ville même, se trouva bientôt à la dernière extrémité. 11 eut alors une vision durant laquelle son corps demeura privé de tout sentiment, et lorsqu'il fut revenu à lui, il raconta ce dont il avait été témoin. Il disait donc (et beaucoup de personnes ont eu connaissance du fait) qu'il voyait un pont sous lequel coulait un fleuve aux eaux noires et bourbeuses d'où s'élevait un brouillard infect. Au-delà de ce pont s'étendaient de vertes et riantes prairies ornées de fleurs odoriférantes, où l'on apercevait des groupes d'hommes vêtus de blanc. Le parfum qu'exhalaient ces lieux enchanteurs était si agréable et si pénétrant qu'il rassasiait les heureux habitants de ce séjour. Là étaient différentes demeures, que remplissait une éclatante lumière. Mais ceux qui passaient sur ce pont étaient soumis à une épreuve. Tout pécheur qui voulait le traverser était précipité dans le fleuve aux eaux noires et fétides. Les justes, au contraire, s'avançant d'un pas libre et tranquille, arrivaient jusqu'aux lieux charmants qui se trouvaient à l'extrémité du pont. Parmi tous ces hommes bons et méchants que le soldat se rappelait avoir vus en ce monde, il reconnut un nommé Etienne, également connu de nous. Pendant que ce personnage traversait le pont, le pied lui glissa. La moitié de son corps était déjà hors du pont, lorsque des hommes noirs et d'un aspect affreux sortirent du fleuve et se mirent à le tirer par les jambes, tandis que d'autres, vêtus de blanc et d'une grande beauté, le soulevaient par les bras. Cette lutte durait encore au moment où celui qui en était le témoin reprit l'usage de ses sens. Nous devons couclm'e de cette situation où se trouvait Etienne, que les

aumônes et les péchés de la chair s'étaient en quelque sorte disputé sa vie; Mais le résultat de cette lutte entre les bons et les mauvais esprits, qui le tiraient à eux en sens contraire, nous est resté caché, à nous et à celui qui vit cet étrange combat. » Cet exemple rapporté par saint Grégoire devrait suffire, mes frères, pour nous engager non-seulement à pratiquer l'aumône, mais à vivre dans la chasteté et la pureté, afin d'échapper au péril et aux incertitudes de ce moment où doit être portée contre les coupables la sentence qui les condamnera, non à une mort passagère, mais aux supplices éternels.

Les dispositions où nous trouverons un jour le souverain Juge dépendent donc de nous; car, comme dit saint Augustin, il est diu" à ceux qui ont été durs, et doux à ceux qui ont été doux. Par conséquent, montrons-nous charitables et bienfaisants envers les pauvres, afin de mériter que notre Juge nous regarde, à cette heure suprême, d'un œil favorable, de ce regard de bienveillance qui assm-e l'éternel salut. Préparons - nous dès maintenant, puisque la vie présente nous est donnée, pour que, quand viendra ce jour, nous soyons prêts, comme les vierges sages et prudentes, et non pour que nous commencions seulement alors à nous préparer, à l'exemple des vierges folles et inconsidérées. 11 n'est plus temps en ce moment décisif de négocier l'affaire du salut. Ce n'est plus l'heure du travail, mais du jugement et de la rétribution des œuvres faites pendant la vie. Alors il ne restera plus aux malheureux que cette triste plainte : « La moisson est passée, l'été est fini et nous n'avons par été sauvés. » Transiit messis, finita est sestas, et nos salvati 7ion sumus. Jerem. vin, 20. C'est-àdire, le temps de mériter et de recueillir des fruits de salut est passé, et nous ne pouvons plus espérer une autre moisson ni im autre été. Il est passé le temps de faire pénitence, le temps de mériter, le temps de satisfaire, le temps de prier, le temps d'obtenir, le temps d'espérer ; le moment est venu pom' nous d'être jugés selon nos œuvres. L'ange proposa à Esdras trois choses impossibles, lorsqu'il lui dit : « Va, pèse-moi le poids du feu, ou mesure-moi le souffle du vent, ou rappelle-moi le jour qui est passé. » Vade, pondéra mihi ignis pondus, aut mensitra inihi

flattm venti, aut revoca mihi diem qux prgeteriit. IV Esdr, iv, 5. Le feu, le plus léger de tous les éléments, manque de pesanteur. Et le vent, qui peut le mesurer? On peut moins encore rappeler le temps passé. Par conséquent une fois que le temps du repentir sera écoulé, nul ne peut se flatter de le voir revenir. Quels supplices les réprouvés ne subiraient-ils pas volontiers pour rappeler ce temps perdu sans retour? De quelles malédictions ne s'accablent-ils pas eux-mêmes, lorsqu'ils pensent qu'ils auraient pu si aisément éviter cette irrévocable damnation qui sera leur éternel partage, lorsqu'ils se rappellent tant de salutaires avertissements qu'ils ont méprisés? Pour nous, chrétiens, nous pouvons maintenant nous épargner encore ces larmes, ces regrets tardifs et inutiles, cet éternel malheur par un travail d'un moment, en faisant pénitence de notre vie passée, en prenant la ferme résolution de commencer une vie nouvelle, en faisant d'abondantes aumônes aux pauvres, en réprimant les saillies de la chair, en gravant au fond de notre âme ces avertissements, en faisant pénétrer jusqu'au plus intime de notre cœur la crainte du souverain Juge, en ne laissant passer aucun jour sans recommander instamment à notre Sauveur les intérêts de notre salut. Ainsi nous mériterons d'être placés à sa droite parmi les justes (au dernier et redoutable jugement) , et de recevoir avec eux la «ouronne de gloire et d'honneur que Dieu réserve à ses élus.

DEUXIÈME SERMON

POUR

!• EXPLICATION DE l'ÉYANGILE. — 2° DU COMPTE QUE NOUS DEVONS RENDRE DE TOUTE NOTRE VIE.

Redde rationem villicationis tuœ, nec enim poteris ultra villicare.

Rendez compte de votre gestion, car désormais vous ne pourrez plus l'exercer. Luc. xvi, 2.

Toute la doctrine de la philosophie évangélique peut se rapporter à deux points que le grand Apôtre, au commencement de son épître aux Romains, indique en ces termes ; « Je ne rougis pas de l'Evangile, parce qu'il est la vertu de Dieu pour sauver tous ceux qui croient, car la justice de Dieu y est révélée par la foi pour la foi. » Non erubesco Evangelium ; virtus enim Dei est omni credenti ; justitia enim Dei in eo revelaiur ex fuie in fidem. Rom. i, 16, 47. Voilà la première et la plus importante partie de l'Evangile, la justice, c'est-à-dire la véritable sainteté, donnée aux hommes par la foi vivante en Jésus-Christ. Saint Paul arrive aussitôt à la seconde partie : « On y découvre, dit-il, la colère de Dieu, qui éclatera du haut du ciel contre toute l'impiété et l'injustice de ces hommes qui retiennent la vérité de Dieu dans l'injustice. » Revelatur ira Dei de cœlq super omnem impietatem et injustitiam hominum eonim, <jui veritatem Dei in injastitia detinent. Ibid. 18. Ainsi tout l'Evangile se réduit à ces deux points : il annonce la grâce aux hommes humbles et dociles, la colère et l'indignation aux orgueilleux qui le méprisent. C'est ce que l'Apôtre exprime encore un peu plus loin, lorsqu'il dit : « L'affliction et le désespoir accableront l'âme de tout homme qui fait le mal, du Juif premièrement, et puis du Gentil; mais la gloire, l'honneur et la paix seront le partage de tout homme qui fait le bien, du Juif premièrement et puis du Gentil. » Tribiilatio et angustia in omnem animam hominis operantis maltimj Judaei primum et Grxci; glona

autem, et honor, et pax omni operanti honum, Judseo prîmwn et Grxco. Ibid. ii, 9-10. La parabole de l'évangile de ce dimanche embrasse aussi ces deux parties de la doctrine céleste : quand notre Seigneu- offre le royaume des cieux pour une chose si \ile que « les richesses d'iniquité, » mammona inicjuilatis, il met sous nos yeux le trésor infini de sa grâce et de sa bonté, et lorsqu'il parle d'un compte à rendre, de l'impossibihté pour les hommes de mériter après la mort («rendez compte, dit-il, de votre gestion, car désormais vous ne pourrez plus l'exercer »), il nous fait entendre que la colère et l'indignation, c'est-à-dire un éternel supplice, sont réservées aux dissipateurs de ces biens. Voici le texte de la parabole :

« Un homme riche avait un économe qu'on accusa devant lui d'avoir dissipé ses biens. Il l'appela et lui dit : Qu'est-ce que j'entends dire de vous? Rendez-moi compte de votre administration, car désormais vous ne pourrez plus l'exercer. Alors l'économe dit en lui-même : Que ferai-je, puisque mon maître me retire la gestion de son bien? » Et le reste jusqu'à la fin. — Ave* Maria.

Saint Jérôme, mes frères, pense que, dans les paraboles de l'Evangile, il ne faut pas urger tous les mots et toutes les circonstances, dont plusieurs n'ont pour objet que l'ornement. Il faut avant tout s'appliquer à découvrir le but de la parabole et rapporter à ce but tout le reste. Or, ce but, c'est à la fin que notre Seigneur d'ordinaire l'indique ou l'exprime. Ainsi la paraijole des dix vierges se termine par cette réflexion, qui en indique clairement le sens : « Veillez donc, car vous ne savez ni le jour, ni l'heure. » Malth. xxv, 13. Ainsi à la fin de la parabole du serviteur qui devait à son maître dix mille talents et refusa de faire à son compagnon la remise de cent deniers, après avoir condamné à la prison cet homme sans pitié, notre Seigneur ajoute : « Mon Père céleste en agira de même à votre égard, si vous ne pardonnez pas du fond du cœur à votre frère. » Matth. xvni. C'est ainsi qu'en terminant la parabole que vous venez d'entendre, il en

HUITIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. II. 303 exprime le but par ces paroles : « Faites-vous des amis avec les richesses d'iniquité, afin que, lorsque vous viendrez à défaillir, ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels. » C'est-à-dire, faites servir au soulagement des pauvres les richesses que vous possédez, afin que, ayant fait miséricorde, vous soyez au jour du jugement les objets de la miséricorde du Seigneur, et que vous ayez pour intercesseurs auprès de lui tous ceux à qui vous aurez^ fait du bien. Nous voyons au livre des Actes que les veuves pauvres, montrant à l'apôtre saint Pierre les vêtements qu'une femme charitable, nommée Thabite, confectionnait pour elles, le décidèrent à rappeler miraculeusement cette femme à la vie : de même les aumônes versées dans le sein des pauvres montent jusqu'au trône de Dieu et crient devant lui en faveur de ceux qui les ont faites. Si la voix du sang d'Abel répandu sur la terre s'éleva jusqu'au ciel, demandant vengeance contre son frère barbare, combien plus la voix de la miséricorde exercée envers les pauvres n'am-a-t-elle pas de force aux oreilles d'un Dieu trèsbon et très-libéral? Car la nature divine est bien plus inclinée au pardon qu'à la vengeance, ce qui fait que les hommes charitables trouveront devant le souverain Juge une si puissante protection. De là ces paroles de l'Ecclésiastique : « Renfermez l'aumône dans le sein du pauvre, et elle priera pour vous, afin de vous délivrer de tout mal. » Conclude eleemosynam in corde panpéris, et fisse pro te exorabit ab omni malo. Eccli. xxix, 15. Tel est donc le but de notre parabole, sur laquelle cependant nous ferons trois observations.

D'abord, ce n'est pas avec ses biens propres, mais avec ceux de son maître, que l'économe poi^voit à sa détresse; ce (jiii nous fait entendre que les biens et les richesses que les hommes possèdent sont des dons et des bienfaits de Dieu, dont ils sont non hs maîtres absolus, mais les économes et les dispensateurs. Car le Seigneur, qui gouverne le monde, distribue ses richesses comme il lui plaît, d'une manière inégale. « Les biens et les maux, dit l'Ecclésiastique, la vie et la mort, la pauvreté et l'aisance viennent de Dieu. » Bona et vala vita et mors, pivpertas et hovestas a Deo sunt. Eccli. xi, 14. S.ilomon dit de même : " Le

riche et le pauvre se sont rencontrés; le Seigneur est le créateur de l'un et de l'autre. » Dives et paicper obviaverunt sibi; utrîmque est operator Domimis. Prov. xxii, 2. C'est-à-dire, c'est par un dessein et par la volonté de Dieu que les uns ont des biens en abondance, et que l'indigence éprouve les autres : Dieu le permet ainsi, afin que tous méritent la gloire céleste, les premiers en pratiquant la miséricorde, les seconds en supportant avec patience leur pauvreté. Que chacun se regarde donc non comme le maître, mais comme le dispensateur des biens qu'il possède. Car, de même que nous n'avons rien apporté en ce monde, ainsi nous ne saurions rien en emporter. Nous sommes sortis nus du sein de nos mères, nous retournerons nus dans le sein de la terre, notre mère commune. Or, dit l'Apôtre, ce que l'on demande d'un économe, c'est qu'il se montre fidèle. Celui-là se montre fidèle qui, après avoir usé sobrement selon sa condition des biens qu'il a reçus, donne le reste à ses frères et rend pour le tout des actions de grâces au souverain arbitre et dispensateur de tout bien. Tel est l'usage honnête et chi'étien que nous devons faire de nos richesses.

En second lieu, l'économe de notre parabole est proposé à notre imitation ; mais sous quel rapport? Est-ce pour avoir dissipé les biens de son maître? En aucune manière. Est-ce pour avoir abusé de sa charge en remettant aux débiteurs une grande partie de leiu" dette? Bien moins encore, car c'était ajouter l'injustice à l'injustice. Ce n'est donc pas en faisant l'aumône aux pauvres avec des biens mal acquis que nous devons l'imiter. Aussi lisonsnous dans l'Ecclésiastique : « Celui qui offre un sacrifice de la substance du pauvre est comme celui qui égorge le fils sous les 3^eux du père. » Qui offert sacrificium ex substantia puiiperum, quasi qui viciimat fîlium in conspectu patris sui. Eccli. xxxiv, 24. Et ailleurs : o Les hosties des méchants sont abominables, pai'ce qu'ils les offrent du fruit de leurs crimes. » Ilostix impiorum abominabiles, quia offeruntur ex scelere. Telles furent les victimes prises sur les troupeaux des Amalécites, que le roi Saùl se disposait à offrir au Seigneur ; il mérita pour ce crime de perdre la vie et le trône, et, ce qui était plus malheureux encore, l'esprit de

HUITIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. II. 30^1 Dieu. En quoi donc devons-nous imiter l'économe de notre évangile? En ce que, lorsqu'il se vit dépouillé de l'administration des biens de son maître, comprenant qu'il allait être réduit à l'indigence, il sut trouver un remède à sa détresse, en se faisant avec ces biens des amis dans la reconnaissance desquels il espérait trouver plus tard aide et assistance. De même l'homme sur la terre, voyant qu'il a dissipé et employé à de vains usages les biens uo son maître qui est Dieu, comprenant que bientôt (à l'heure de de la mort) son Maître lui dira : « Rendez-moi compte de votre gestion, car désormais vous ne pourrez plus l'exercer, » — parce que, une fois sorti de la vie, il ne pourra plus ni mériter, ni démériter, ni satisfaire pour ses péchés, — songe à se procurer des ressources, et avant le jugement prépare la justice. Et comment? En se procurant des amis et des protecteurs avec les biens de son maître. En effet, lorsque nous distribuons charitablement aux pauvres les biens que nous avons reçus gratuitement du Seigneur, nous nous faisons des amis qui prendront en main notre défense devant le souverain Juge et demanderont miséricorde pour ceux qui auront pratiqué la miséricorde, selon cette parole du Sauveur : « Bienheureux les miséricordieux, parce qu'eux-mêmes recevront miséricorde. » Beati miséricordes , qiioniam ipsi misericordiam conseqiientur. Matth. v, 6.

En troisième lieu, cette parabole nous montre combien il est agréable au Seigneur que nous distribuions ahisi ses biens. Car si l'homme riche de notre évangile loua l'économe infidèle de s'ctre montré injuste envers son maître, mais prudent pour luimême, combien- plus le Souverain de l'univers ne louera-t-il pas l'homme charitable qui aura tâché, par un semblable emploi des biens de son Maître, d'assurer son avenir menacé? Si le premier, malgré la perte de ses biens, ne laissa pas d'admirer la prudence de son économe, combien plus le IMaître du ciel et de la terre, qui ne peut souffrir aucun préjudice et ne perd rien de ce qu'il donne, aura pour agréable la pieuse sagesse du clirétien miséricordieux, qui ne fait d'ailleurs, en pratiquant l'aumône, qu'accomplir un précepte divin?

Notre Seigneur nous indique donc dans cette parabole un moyen

facile de salut, lorsqu'il nous dit à la fin : « Faites-vous des amis avec les richesses d'iniquité, afin que, lorsque vous viendrez à manquer, ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels. » Car, mes frères, la vie vous manquera un jour; que dis-je? elle vous abandonne insensiljlenient tous les jours. Nos années s'écoulent comme l'eau d'un fleuve, qui n'est jamais la même, mais change sans cesse; au flot qui s'en va succède un autre flot. Il en est ainsi de notre vie. Ce jour s'écoule, il expire pour ne jamais reparaître ; un autre luit déjà, qui disparaîtra de même à son tour. Ainsi tout le temps que nous avons déjà vécu, la mort s'en est emparé et le garde. Hélas 1 nous sommes morts pour une grande partie de nous-mêmes, sans savoir ce qui nous reste à vivre. La vie nous manque donc, le monde nous manque; il passe et sa concupiscence avec lui. Nos parents, nos enfants, nos proches nous manqueront, ainsi que nos biens et notre patrimoine, quelque riche qu'il soit, et nos amis, et les doux entretiens que nous avions ensemble ; et les plaisirs, les ris et les jeux; et cette lumière du jour, et cet air' que nous respirons, et ce ciel qui nous couvre, tout nous fera un jour défaut. Efl"orçons-nous donc, mes frères, de nous procurer des amis au moyen de nos aumônes, afin cpie, lorsque nous viendrons à manquer, ils plaident notre cause devant le souverain Juge et nous introduisent dans les tabernacles éternels.

Telles sont les trois choses principales renfermées dans celte parabole. Mais, à l'occasion de la prudence dont l'économe fit preuve, le Maîîre céleste ajoute une réflexion bien digne de remarque : « Car les enfants du siècle, dit-il, sont plus prudents dans leur génération que les enfants de lumière. » C'est un nom trèsjuste que le nom d'enfants du siècle donné par notre Seigneur aux méchants; en eff'et, ils dirigent leur vie selon les lois du monde; ils se soumettent à ses caprices et à ses opinions ; ils sont esclaves de ses jugements; ils ont moins d'égard à Dieu qu'à lui; ils se montrent plus empressés à lui plaire qu'à plaire à Dieu; oublieux de la vie future, ils mettent leur afTection et leur bonheur dans les choses de la vie présente, et n'ont pas plus de souci des intérêts du ciel que si Dieu ne les avait pas créés pour la souveraine béatitude.

Ces hommes sont plus prudents dans leur génération, c'est-àdire à la recherche des hiens de ce monde, que les enfants de lumière. Qui pourrait dire, en effet, tous les moyens nouveaux qu'ils inventent chaque jour pour amasser des richesses, pour se procurer les plaisirs et les jouissances du corps? les nouvelles formes de vêtements qu'ils imaginent et changent tous les jours? les nouvelles délices, les rares assaisonnements qui figurent sur leur table? les parfums, les jeux, les ruses de toutes sortes qu'ils découvrent. Qui pourrait décrire les machines de guerre, les engins de destruction qu'une cruauté ingénieuse a inventés pour la ruine du gem'e humain? Eh bien, ces hommes si habiles quand il s'agit des choses terrestres, qui ont des yeux de lynx pour en pénétrer les secrets, sont plus aveugles que la taupe pour les choses spirituelles et divines. Leurs yeux accoutumés aux ténèbres ne peuvent soutenir l'éclat de la vérité ; ils ressemblent à ces oiseaux dont la vue perce la nuit et s'émousse au grand jour. Essayez de parler devant eux de quelque matière spirituelle, de leur exposer quelle est la force et l'efficacité de l'amour divin , la douceur des consolations que l'on goûte au service du Seigneur, la dignité et la puissance de la grâce, la beauté de la vertu, la laideur du péché, la haine que Dieu lui porte, la sévérité avec laquelle il le punit; loin de comprendre ces vérités, ils ajouteront à peine foi à vos discours. Plus prudents que les enfants de lumière dans leur génération, c'est-à-dire pour tout ce qui regarde le siècle présent, ils sont semblables aux oiseaux de la nuit dans les choses spirituelles et divines. « Ils sont sages pour faire le mal, dit un prophète, mais ne savent pas faire le bien. » Sapientes sunt ut faciant mala; bene autemfacere nescierunt. Jerem. iv, 22.

Et, ce qui est une honte plus grande encore pour les enfants de lumière, les hommes dont nous parlons l'emportent sur eux nonseulement par la prudence, mais encore par la diligence et l'activité. Que de travaux, que d'efforts pour atteindre l'objet de icOTS désirs! Quelles com^ses et sur terre et sur mer! Quel danger les effraie? Ne les voit-on pas, bravant tous les périls, se jeter au miheu des plus épais bataillons, des épées nues, des lances dressées contre eux, des projectiles les plus meurtriers, pour

3 os SERMONS POUR LE PROPRE DU TEMPS.

gagner une faible récompense, un peu de gloire militaire ou la faveur du prince? Où sont, parmi les serviteurs de Dieu qui attendent la couronne de la gloire céleste, ceux qui se dévouent à des travaux, à des fatigues semblables? Aussi lisons-nous dans l'histoire de l'Eglise qu'un jour un des Pères du désert ayant vu venir à lui une courtisane magnifiquement parée, se prit à verser des larmes amères. Et comme on lui en demandait la cause : Deux motifs, dit-il, me font pleurer ainsi : le premier, c'est la perte et le malheur de cette infortunée pécheresse; le second, c'est que j'ai moins de zèle au service de Dieu que cette femme n'en met à séduire les hommes.

En outre, les enfants de ce siècle, si l'intérêt de leur gloire ou de leur vanité l'exige, se montrent prodigues de leurs biens, tandis que les enfants de lumière ne donnent que d'une main avare un sou aux pauvi'es pour l'amour de Jésus-Christ, qui a promis de ne pas laisser sans une éternelle récompense un verre d'eau froide offert en son nom. Cette différence de conduite était si insupportable à saint Augustin, qu'il s'écrie dans ses Méditations : « Seigneur Jésus, à qui le Père a donné tout jugement, pensez-vous qu'il soit juste que les enfants de ce siècle, de la nuit et des ténèbres, mettent plus de zèle et d'empressement à la recherche de vains honnem's, de richesses fugitives, que nous au service de notre Dieu, qui nous a faits lorsque nous n'étions pas, qui nous a rachetés de son sang lorsque nous étions perdus? » Voilà, mes frères, ce que notre Seigneur a voulu nous faire entendre par cette réflexion : « Les enfants de ce siècle sont plus prudents dans leur génération que les enfants de lumière. »

L'évangile expliqué, passons à la sentence exprimée dans les paroles de mon texte, sentence qui doit nous inspirer une vive crainte.

DÉVELOPPEMENT DU TEXTE

a Rendez compte de votre gestion, car désormais vous ne pourrez plus l'exercer. » Il est incontestable que le fondement de la religion chrétienne se trouve indiqué dans les courtes paroles par lesquelles Salomon termine le livre de l'Ecclésiaste : « Dieu

HUITIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. lî. 300

fera rendre compte de tout en son jugement, soit du bien, soit du mal qu'on aura fait. » Cuncta qux fiimt, additcet Deiis injudicium pro omni errato, sive honum., sive malum illud sit. Eccle. xn, 14. Cette sentence finale du livre éclaire toute la doctrine qu'il renferme. Quoique cette vérité appartienne à la foi catholique, les plus grands philosophes l'ont aussi aperçue. « C'est le sentiment commun des sages, dit Cicéron {Uhetor. veter. lib, I), que des supplices attendent les méchants dans les enfers. » S'il y a des supplices pour les méchants, il faut donc qu'il y ait aussi des récompenses pour les justes, et par une autre conséquence inévitable, il faut que la mort soit suivie d'un jugement, c'est-à-dire, d'un examen des mérites de chacun. La même vérité découle aussi de la notion de la providence telle que l'ont eue les plus illustres [philosophes. Le célèbre Alexandre d'Aphrodisie, dans une lettre à l'empereur Antonin-le-Pieux , raisonne ainsi : « Si Dieu ne tient pas compte du bien et du mal, c'est, ou bien qu'il ignore ce qui se passe ici-bas, ou bien qu'il ne peut récompenser les bons et punir les méchants comme ils le méritent, ou bien enfin qu'il ne le veut pas. Si vous soutenez la première hypothèse, vous ôtcz à Dieu la sagesse ; si vous soutenez la deuxième, vous lui ôtez la puissance ; si vous soutenez la troisième, vous lui ôtez la justice, la gratitude, la bonté et jusqu'à sa providence; car ne pas faire une chose meilleure, lorsqu'on le peut, est d'une nature envieuse et méchante, ce qui ne convient en aucune manière à Dieu. » Enfin quiconque soutient un autre sentiment fait Dieu une pierre ou un morceau de bois, de telle sorte qu'il n'y aurait nulle différence entre adorer l'un ou l'autre, puisque nous n'aurions rien de plus à craincke ou à espérer de l'un que de l'autre. D'où il suivrait encore qu'il faudrait regarder comme une chimère ce sentiment de religion que la nature a gravé dans nos cœurs, et qui nous incline à la piété envers Dieu, comme un sentiment analogue nous porte à aimer nos père et mère. Aussi l'Apôtre dit-il : « Si, pour parler selon l'homme, j'ai combattu à Ephèse contre des bêtes farouches, quel avantage en tirerai-je si les morts ne ressuscitent point? Ne pensons qu'à boire et qu'à manger, puisque demain nous mourrons. » Si {secundum homi-

nem) ad bestias pugnavi Ephesi, quld mihi prodest, si mortui non resurgunt? manducemus et bibamus : cras enimmoriemur. I Cor. XV, 32. Or, je ne crains pas de l'affirmer, un blasphème plus révoltant, une injure plus grave ne saurait être adressée à l'infinie sagesse et justice de Dieu. Un prophète dénonce en ces termes le châtiment de ce blasphème : « Je visiterai dans ma colère ceux qui sont enfoncés dans leurs ordures, qui disent en leur cœur : Le Seigneur ne fera ni bien ni mal. » Visitabo super viros defîxos in fœcibus suis, qui dicunt in cordibus suis : Non faciet bene Dominus, et non faciet maie. Soplion. i, 12. Ces hommes « enfoncés dans leurs ordures, » ce sont ceux qui se roulent dans la fange de l'impudicité, et que le démon y tient comme enchaînés, en sorte que ni les avertissements ni les menaces ne peuvent les en retirer.

Il est donc certain , non-seulement par la foi , mais encore par la raison, qu'il y aura dans la vie future une différence entre le sort des bons et celui des méchants , et par conséquent un jugement après la mort. De là cette sentence de l'Apôtre : « Il est arrêté que les hommes meurent une fois, et qu'ensuite ils sont jugés, » Statutum est hominibus semcl mori, post hoc autemjudicium. Hebr. ix, 27. Alors à l'oreille de chacun de nous retentira cette parole : « Rendez compte de votre administration, » Tout ce que nous trouvons dans les jugements d'ici-bas se trouvera dans ce jugement : il y aura des accusateurs, des témoins, un accusé , un juge, une matière sur laquelle on sera interrogé. Les accusateurs, ce seront les démons, qui mettront tout en œuvre pour nous faire condamner. Les témoins, ce seront les anges qui nous ont été donnés pour gardiens et qui sont les témoins incorruptibles de nos œuvres, soit bonnes, soit mauvaises. Un autre témoin, ce sera notre conscience, qui, dit-on, en vaut mille. Le juge sera aussi témoin, car il dit de lui : « Je suis juge et témoin, » ego su7n jiidex et testis; d'ailleurs, c'est en sa présence et sous ses yeux que nous avons commis l'iniquité. Aussi un des amis de Job parlant de Dieu : « Ses yeux, dit-il, sont ouverts sur la conduite de l'homme, il voit distinctement tous ses pas. Il n'y a point de ténèbres, il n'y a point d'ombre où puissent se cacher

ceux qui commettent le mal. » Oculi ejus super omnes vins hominum, et omnes gressus eoriim considérât. A'on sunt tenebrx, et non est umbra mortis,ut abscondantur ibi qui operanttir iniquitatem. Job. xxsTv, 20, 21. Quelle faute pourrait donc échapper à ce juge? « Tù as placé, dit Job, mes pieds dans les ceps ; tu épies toutes mes démarches; tu examines les pas d'un infortuné consumé comme un bois pourri, comme un vêtement que rongent les vers. » Posuisli in nervo pedem iueum, et observasti omnes semitas meas, et vestigia pedum meorum considerasti : qui quasi putredo consumendus sum. Job. xni, ult. Comme s'il disait : Quoique je ne sois qu'un homme soumis à la corruption et à toutes sortes de misères, vous vous montrez si sévère à mou égard que tout d'abord vous m'enchaînez à votre loi, comme dans des ceps, sans me permettre de m'en écarter un seul instant. Vous êtes si jaloux de ma fidélité, que vous observez tous les sentiers de ma vie et épiez tous mes pas pour surprendre une action , une parole , une pensée mauvaise qui viendrait à m'échapper; car vous me demanderez compte de toutes mes œuvres et me direz un jour : « Rendez compte de votre gestion; vous ne pourrez plus l'exercer désormais. »

Certes, ces paroles sont terribles pour beaucoup de raisons; mais la principale est exprimée dans ces mots : a Désormais vous ne pourrez plus administrer, » c'est-à-dire quand vous serez sorti de cette vie mortelle, ce ne sera plus le temps d'administrer et de faire le commerce, c'est-à-dire de vous repentir et de satisfaire , de mériter ou de démériter; vous recevrez alors selon vos œuvres.

« Que ferai-je donc, dira l'économe infidèle, puisque mon maîh'e me retire la gestion de son bien? » Que ferai-je quand je comparaîtrai devant le Juge souverain auquel rien n'échappe? Que ferai-je si la divine sentence me déclare coupable et me condamne aux tourments de l'enfer? Que ferai-je si je ne trouve auprès du Juge aucun avocat qui me défende, aucune bonne œuvre qui plaide en ma faveur? Que ferai-je enfin quand il me faudra rendre compte de ma vie entière, c'est-à-dire de tous les bienlaits de Ûicu envers moi et de toutes mes révoltes contre lui? Que

répondrai-je quand le Seigneur m'interrogera sur les biens extérieurs qu'il m'a accordés, de préférence à tant d'autres, qui feraient leurs délices des restes de ma table, qui souffrent la faim, la nudité, la maladie, qui sont accablés de dettes ou surchargés d'enfants? A ce premier chef d'accusation, les uns répondront qu'ils ont dépensé tous ces biens à entretenir leur vie et celle de leurs enfants, mais sans penser aux besoins des pauvres , sans se faire des amis avec les richesses d'iniquité. D'autres, contraints par le témoignage de leur conscience, confesseront avec douleur que le jeu, les festins, les parties de plaisir, les mets recherchés , les vins précieux, les parfums, les vêtements somptueux ont dévoré leurs trésors, que nulle a été la part des pauvres , et que , buvant le vin à pleines coupes et se parfumant d'huiles de senteur, ils sont restés insensibles à l'affliction de Joseph. Bibentes vinum in phialis, et. optimo unguento delibuti, nihil patiebanlur super contritiune Joseph. Amos. vi, 6. Que pourront attendre au dernier jugement ces dissipateurs des biens de leur maître, sinon l'accomplissement de cette sentence du Sauveur : « Loin de moi, maudits, allez au feu éternel préparé pour le diable et ses anges. Car j'ai eu faim, et vous ne m'avez pas donné à manger; j'ai eu soif, et vous ne m'avez pas donné à boire, etc. » Il s'en trouvera peut-èlre qui, plus criminels encore, auront avec leur or assiégé la vertu des vierges et des veuves et les auront entraînées dans le crime, convertissant ainsi les bienfaits de Dieu en instruments d'iniquité, pour combattre le royaume de Jésus-Christ, détruire le bienfait delà rédemption, propager le règne du diable, perdre enfin des âmes achetées par lui au prix de son sang. Est-il un crime plus révoltant, un forfait plus exécrable? Aussi notre Seigneur leur demandera-t-il compte, non plus des biens extérieurs qu'il leur avait donnés, mais de son sang précieux rendu inutile par ces corrupteurs des âmes.

Mais il est d'autres biens plus considérables sur l'usage desquels ils seront interrogés. Rendez compte, dira le Juge, de tous les secours que je vous ai accordés pour bien vivre; rendez compte de la foi, du baptême, de la doctrine chrétienne, des sacrem^-rifs, des instniclions, des avertissements, des inspirations

HUITIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. II. 313 divines par lesquelles j'ai tant de fois frappé à la porte de votre cœur pour vous exciter à une vie meilleure. Rendez compte de mon sang, de ma croix, de ma mort, des épines, des verges, des crachats, des soufflets, de mille outrages que j'ai endurés pour vous; rendez compte des trente-trois années pendant lesquelles j'ai travaillé et me suis fatigué pour procurer votre salut. C'est par ces travaux que je vous ai cherché, à ce prix que je vous ai racheté, par ces bienfaits que j'ai excité votre amour, par ces exemples que j'ai tâché de vous porter à la pratique de la piété et de la vertu : et vous, ingrat, vous n'avez pas estimé la dignité de votre âme sur le prix de mon sang versé pour elle, vous n'avez pas répondu à mon amour, mes exemples vous ont laissé lâche et indifférent. Rendez compte, en outre, de votre vie, c'està-dire de toutes les années que je vous ai accordées afin de faire valoir pour votre salut les talents de votre foi de chrétien. Car je veux examiner jusque dans le moindre détail comment vous avez employé ces années : quels mérites vous avez amassés, quelles œuvres de piété vous avez faites, quels bons sentiments vous avez excités en vous, quels amis vous vous êtes procurés pour vous recevoir, à l'heure de la mort, dans les tabernacles éternels. Que répondront alors ceux qui n'ont pas même songé à ce compte formidable, qui ont vécu comme s'ils étaient nés uniquement pour jouir de la vie présente?

Enfin, il nous faudra rendre compte de certaines personnes confiées à nos soins, je veux dire de nos serviteurs et de nos enfants, que nous devions instruire, corriger, nourrir et traiter d'une manière convenable. Car il est écrit : « Si quelqu'un n'a pas soin des siens, et particulièrement de ceux de sa maison, il a renoncé à la foi et est pire qu'un infidèle. » Si qiiis siiorum, et maxime domesticorum curam non habet, {idem negavit, et est infideli deterior. I Tim. v, 8. Que répondront donc en ce jom' ceux qui auront traité leurs serviteurs comme des bêtes de somme , ne se souciant pas plus de les former à la piété et à la justice, que s'il s'agissait d'animaux sans raison? Quant à la négligence envers les enfants, l'exemple du grand-prêtre Héli nous montre combien elle est funeste pour eux et pour leurs

parents, puisque ce père, par son incurie et sa faiblesse, attira la ruine et sur lui-même, et sur ses fils, et sur tout le peuple. Quel père, averti par un si épouvantable malheur, ne veillerait sur ses enfants avec tout le soin dont il est capable? Et cependant combien d'enfants ne voyons -nous pas, les jours de fête et de dimanche, se rassembler et jouer sur les places publiques pendant les offices avec la permission ou par la négligence de leurs parents? Pourquoi ne les gardez-vous pas avec vous à l'église pendant ce temps? Des pères cruels et barbares tiendraient-ils une autre conduite? Quelle sollicitude, au contraire, pour l'innocence de ses enfants, dans ce pieux patriarche qui offrait pour eux des sacrifices, « de peur, disait-il, qu'ils ne pèchent et ne maudissent Dieu dans leur cœur, » c'est-à-dire de peur que leur cœur ne conçût, que leur bouche ne laissât échapper quelque chose qui fût indigne de la divine Majesté!

Que fera le pécheur ainsi accablé sous le poids des accusations, sans apercevoir aucun moyen de salut? A qui s'adréssera-t-il ? Quel parti prendra-t-il? « Malheureux, que dirai -je? Quel défenseur invoquerai-je, puisque le juste est à peine en sécurité ? »

Quid sum miser tune dicturus, Quem patronum rogaturus, Gum vix justus sit securus.

Il était juste assurément, le grand évêque saint Cyprien, et cependant, ayant été jeté en prison pour la foi, plus effrayé du jugement de Dieu que du supplice qui l'attendait, il s'écriait : « Malheur à mes péchés ? Quelle montagne, Seigneur, coiijurerai-je de tomber sur moi? » Si un si saint personnage, sur le point d'être purifié, que dis-je? consacré par le baptême de son sang, ressentait une si vive appréhension du jugement de Dieu, comment le pécheur qui a conscience de ses nombreuses iniquités, peut-il être sans crainte? Ah! c'est que, dans son aveuglement et sa folie, il ignore ou oublie la grandeur de ce danger. Le pieux patriarche Job tremblait aussi à la pensée du compte qu'il aurait à rendre : « Seigneur, disait-il, si vos yeux s'abaissent sur moi, je ne pourrai subsister,» oculi tui in 7ne, etnon subsistam; un

seul regard de votre colère me renversera par terre et détruira tout mon être. Sur quoi saint Grégoire fait cette remarque : « Le juste considère avec quelle sévérité Dieu juge, et il voit que par lui-même il doit périr ; car quand ce juge sévère examine rigoureusement les mérites, il ne reste plus qu'un coupable destiné aux tourments. » Aussi Job dit-il ailleurs : « Aurais-je raison en quelque chose, je ne lui répondrais pas, mais plutôt je demanderais grâce à mon juge. » Et si habiiero qiiippiamjiistum, nonrespondebo, sed meiim judicem deprecahor. Job. ix, 1-i. Si donc celui qui est juste sous quelque rapport n'ose pas répondre à Dieu, que feront ceux qui sont totalementdépouillés de mérites, qui ont passé leur vie dans les plaisirs, les jeux, les festins, le luxe, le faste et les voluptés de toute espèce ?

Ces malheureux pécheurs n'ayant rien à répondre au souverain Juge, au moment d'entendre la sentence de condamnation que méritent leurs crimes, sans qu'il leur reste aucun espoir de salut, transportés de furem^ et de rage à la pensée de leur aveuglement et de leur folie : Infortunés que nous sommes, s'écrieront- ils, quels horribles supplices nous attendent, supplices qu'aucune durée, si longue qu'elle soit, ne pourra épuiser, et qui recommenceront toujours après des milliers et des milliers d'années ! Hélas 1 que de fois on nous a avertis sans que nous ayons voulu prêter l'oreille! Si du moins, comme les infidèles, nous n'avions pas eu la foi, notre sort serait moins malheureux. jMais nous avions reçu ses enseignements ; nous avions sous les yeux les exemples des saints qui ont conformé leur vie à la règle de la loi divine : qui donc nous a égarés, qui nou^ a fascinés à ce point, que nous ayons réfusé d'éviter ces maux affreux dont noire foi de chrétien attestait l'existence? En outre, ce que l'on exigeait de nous n'était ni bien difficile ni bien pénible. On nous demandait, non de traverser les mers, non de parcourir des contrées lointaines, mais d'obéir aux lois de Dieu et de son Eglise, et nous n'avons pas voulu, au prix de quelques efforts, éviter un malheur sans fin 1 Encore si nous n'avions eu qu'un peu de temps pour faire pénitence, nos regrets seraient moins amers. Mais après avoir vécu 61 longtemps ici-bas, après avoir passé sur la terre quarante, cin-

quante ans et plus, qui a si étrangement égaré notre raison que, durant un si long espace de temps, nous n'ayons pas consacré une heure à penser sérieusement à l'alfaire de notre salut "^ Voilà, mes frères, le ver immortel qui ronge les damnés et les torture aussi cruellement que peut le faire le feu même de la géhenne, en offrant sans cesse à leur esprit des pensées désolantes et d'amers regrets.

Quel est le remède à tous ces maux? Il n'y en a qu'un seul, mes frères , c'est la pénitence , que l'on appelle une seconde planche après le naufrage, dont le rôle est de pleurer les fautes commises et de nous en préserver à l'avenir. Donc, puisque c'est maintenant le temps d'exercer notre gestion, c'est-à-dire de nous repentir et de satisfaire à Dieu, saisissons cette occasion favorable, si nous voulons nous épargner des regrets éternels. Durant cette vie la pénitence peut nous réconcilier avec le Seigneur, effacer nos péchés et nous rendre, avec la qualité d'enfants de Dieu, l'héritage céleste.

Non-seulement embrassons la pénitence, mais mettons aussi en pratique le conseil que notre Seigneur nous donne de nous faire, avec les richesses d'iniquité , des amis qui nous reçoivent dans les tabernacles éternels; c'est-à-dire, répandons nos richesses dans le sein des pauvres ; elles iront de là au royaume céleste, et nous y prépareront une demeure. Car telle est l'admirable vertu de l'aumône, comme le prouve un exemple raconté par saint Grégoire au livre IV* de ses Dialogues : Il y avait à Rome, dit-il, un cordonnier nommé Dieu-Donné, qui, se contentant de prélever sur son gain de chaque semaine ce qu'il lui fallait pour vivre, distribuait chaque dimanche le reste aux pauvres. Or, un saint personnage vit en esprit un palais magnifique qui se bâtissait ce jour-là dans le ciel, et une inspiration divine lui fit comprendre que c'étaient là les tabernacles éternels promis à l'exercice de la charité et de l'aumône. Aussi les hommes les plus pieux ont-ils mis un grand zèle à pratiquer cette vertu. Pour ne parler que de notre bienheureux Père saint Antoine de Padoue, nous savons qu'il ne renvoya jamais un pauvre sans lui rien donner. S'il n'avait rien chez lui, il empruntait à ses voisins, et si ceux-ci

refusaient de lui prêter, il donnait ses vêtements , ses sandales, ses meubles et jusqu'à ses lunettes. Qui n'admirerait celte grande charité, qui le dépouillait ainsi de ce qui lui était le plus nécessaire, afin qu'aucun pauvre ne le quittât les mains vides?

Imitons ces exemples, mes frères; à la pénitence joignons la pratique de la miséricorde, qui nous procurera l'entrée des célestes tabernacles. Que n'avez-vous pas à gagner à cet échange? Vous donnez la terre, et vous recevez le ciel; vous donnez des biens temporels, et vous en recevez d'éternels; vous donnez ce qu'il vous faudrait quitter un jour, et vous recevez ce qui demeurera toujours avec vous; vous donnez enfin une monnaie vile et méprisable, et vous recevez la félicité et la gloire éternelle.

PREMIER SERMON

POUR

EXPLICATION DE l'ÉYAXGILE.

Videns Jésus civitatem, flevit super illam, diccns : Quia si cognovisses et tu, et quidem in hac die tua, quœ ad pacem tibi.

Jésus, voyant la ville, pleura sur elle, disant : Oh! si ta connaissais, toi aussi, du moins en ce jour qui t'est encore donné, ce qui serait ta paix !

Luc. XIX, 41, 42.

L'évangile de ce jour, mes très-chers frères, nous met sous les yeux une preuve éclatante de Ma miséricorde et de la tendresse de Jésus -Christ, versant de pieuses larmes sur la ruine prochaine de Jérusalem, qui déjà avait comploté sa mort. Il n'est pas inutile de rappeler en quelle circonstauce le Sauveur fit entendre cette plainte.

Le temps s'approchait où il avait résolu de s'immoler luimême sur l'autel de la croix pour le salut du genre humain, afin d'ofTrir à Dieu son père une mort imméritée pour délivrer de la mort les hommes coupables ; et le voilà qui s'avance hbrement

vers les lieux où il doit souffrir. Or, afin de montrer à tous avec quelle allégresse il se présentait au supplice, c'est au milieu des transports de joie de toute la ville, par une foule qui tient à la main des branches de. palmier et d'olivier, par des enfants qui acclament son règne glorieux, qu'il veut être reçu, comme s'il venait non pom* être crncifié, mais pour recevoir une couronne, non pom' mourir, mais pour s'asseoir à un banquet de noces. Et vraiment sur la croix furent célébrées ses noces avec l'Eglise, sur la croix fut fondé le royaume de .Jésus-Christ. Car « Dieu a régné par le bois, » regnavit a ligno Dcus.

Quelles étaient donc, au milieu de celte pompe triomphale, au milieu de ces cris de joie, de ces acclamations, de cette allégresse générale, quelles étaient les pensées du Sauveur? Ah! ne croyons pas que son cœur s'y soit arrêté un seul instant; c'est précisément alors qu'il répand des larmes amères, non sur la mort ignominieuse qui l'attend, mais sur la ruine prochaine de l'ingrate Jérusalem.

« Et comme il approchait, voyant la ville, il pleura sur elle en disant : Oh! si tu avais connu, toi aussi, et même en ce jour qui t'est encore donné, ce qui ferait ta paix! Mais maintenant ces choses sont cachées à tes yeux. » La conjonction si exprime le désir, comme dans cette phrase d'un psaume : a Si vous faites périr, ô Dieu, les pécheurs! ».S^ occideris, Deus, iKccatores. Ps. cxxxvm, 19. Car le doux Sauveur, qui veut le salut de tous les hommes, désirait que les Juifs, comprenant le bonheur que le Père céleste leur envoyait par son Fils, le reçussent avec respect et amour, et méritassent ainsi d'avoir part à ses bienfaits et à ses grâces. Cette plénitude de bienfaits divins, il la désigne sous le nom de paix. On sait que ce mot, chez les Hébreux, signifie non un bien particulier, mais la réunion de tous les biens, c'est-à-dire toutes les grâces que le Fils de Dieu a apportées avec lui dans le monde. Lorsqu'il vint sur la terre, « les sources du grand abîme des eaux fm'ent rompues, et les cataractes du ciel furent ouvertes. » Gen. vu, 11, et une immense pluie de grâces tomba sur les hommes, sur le peuple juif d'abord, auquel il avait été promis avant les autres. L'éclairer par ses enseignements, l'affermir

dans la foi par ses miracles, lui faire espérer la bienheureuse immortalité par ses mérites, le gagner à son amour par ses bienfaits, à son imitation par l'exemple de ses vertus, l'honorer de sa divine présence, le conduire enfm à la céleste félicité, tels étaient les désirs de Jésus-Christ.

Tels sont les desseins miséricordieux que ce peuple aurait dû comprendre, et qui cependant, au grand regret du Sauveur, étaient cachées à ses yeux. Sans doute beaucoup de Juifs, du vivant même de Jésus, reçurent ce bienfait avec amour et reconnaissance, et, après sa glorieuse résurrection, un plus grand nombre encore embrassèrent la foi en lui, — ainsi naquit, grandit et se fortifia par le soin des apôtres la pieuse et sainte église de Jérusalem ; — mais combien d'autres, aveuglés par l'éclat d'une si grande lumière, loin d'accueillir comme ils le devaient l'auteur de leur salut, semblables à des insensés et à des furieux qui se jetteraient sur leur médecin, le condamnèrent au sup^ilice le plus atroce !

Ces larmes et ces plaintes de Jésus nous disent assez que Dieu ne se réjouit pas, mais qu'il s'attriste au contraire de la mort des impies. « Hélas! hélas 1 dit-il dans Isaïe, je punirai mes ennemis et je tirerai vengeance de ceux qui sont contre moi. » Heu, heu, consolabor super hosUbus meis, et vindicabor de inimicis mets. Chap. I, 24. Ce langage, imité de celui des hommes, nous montre combien la perte des méchants afflige le Seigneur. C'est lui qui dit encore par la bouche d'Ezéchiul : « Je ne veux point la mort de l'impie, mais plutôt qu'il se copvertisse et qu'il vive. » Nolo mortem impii, sed ut convertatur iwpius a via sua et vivat. Chap. xxxni, 11. Et il ajoute comme un cri déchirant : « Convertissez-vous, convertissez-vous, quittez vos voies corrompues. Pom-quoi mourriez- vous, maison d'Israël? » Convertimini, convertimini a viisvestris pessimis, et quare moriemini, domus Israël? Enfin, il nous apprend dans Jérémie avec quelle ardeur il désire que les pécheurs fassent pénitence : « Quand on est tombé, ne se relève-t-on pas? Et quand on s'est détourné du droit chemin, n'y revient-on plus? » Numguid qui cadit, non resurget, et qui aversus estf non revertetar? Chap. vui, 4.

Bel exemple de la tristesse et de l'affliction que doivent nous inspirer les malheurs et les fautes de nos frères, puisque nous sommes tous les membres d'un seul corps dont Jésus-Christ est le chef. C'est une loi de notre corps, que si un membre se réjouit, tous les autres partagent sa joie; si un membre souffre, tous les autres prennent part à sa souffrance. Ainsi le Prophète, voyant dans l'avenir la dévastation de son peuple : « Mes entrailles sont émues, s'écrie-t-il, mes entrailles sont émues; mon cœur est saisi de trouble au dedans de moi; je ne puis demeurer dans le silence, parce que j'ai entendu le son des trompettes et le cri de la mêlée. » Ventrem meum, ventrem meum doleo; sensiis cordis met turhati sunt in me : non taceho, quoniam vocem buccinx audivit anima mea, clamorem prœlii. Jerem. iv, 49. Et un peu plus bas il attribue la cause de cette calamité à l'aveuglement et la folie du peuple rebelle : « Tous ces maux viendront, parce que mon peuple est insensé, et qu'il ne m'a point connu. Ce sont des enfants qui n'ont point de sens ni de raison; ils sont, sages pour faire le mal, et ils n'ont point d'intelligence pour faire le bien. » Quia stullus populus meus me non cognovit : filii insipientes sunt, et vecordes; sapientes sunt ut faciant mala, bene autem facere nescierunt. Ibid. 22. Le Seigneur nous apprend donc par son exemple à déplorer les maux du prochain.

Il nous montre dans Ezéchiel quel est le fruit de cette douleur et de cette pieuse compassion. Ayant donné l'ordre à des hommes armés de parcourir Jérusalem l'épée nue à la main, et d'en massacrer tous les habitants à cause de leurs abominations, sans épargner ni les vieillards, ni les jeunes hommes, ni les vierges, ni les enfants, ni les femmes, il fait cependant une exception : « Marquez, dit-il, le signe thau, c'est-à-dire le signe de la croix, sur le front de ceux qui gémissent et qui sont dans la douleur de voir tant d'abominations et de crimes, » et sauvez-les du massacre général. Ezech. ix, A seq. Qui de nous, mes frères, en ce temps où le monde est désolé par tant de fléaux et d'hérésies, puisque d'une part le plus cruel ennemi de Jésus-Christ, le sultan des Turcs, nous menace, et que de l'autre l'hérésie exerce dans l'Eglise ses ravages, qui de nous déplore par des gémissements

NEUVIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE, SERM. I. 321 et des larmes ces horribles calamités? Qui de vous, par des prières assidues, conjure le Seigneur de prendre en main la cause de son Eglise? « Tous cherchent leurs propres intérêts, » omnes qux sua sunt quœrunt, Phihpp. ii, 21, et lorsqu'ils n'ont rien à craindre pour eux-mêmes, ils ne songent plus aux malheurs de l'Eglise. Notre Seigneur pleura donc à la pensée que cette religieuse allégresse manifestée par le peuple à son entrée dans Jérusalem ne serait pas de longue durée. Celui qu'ils saluaient alors des noms de fils de David et de roi d'Israël, ils devaient quelques jours après le renier devant le gouverneur, en disant : « Nous n'avons pas d'autre roi que César, » 7ion haOemus regem, nisi Cœsarem. Joann. xix, lo. Celui qu'ils applaudissaient en disant : « Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur, » benedictus qui venit in nomine Domini, Matth. xxi, 9, ils devaient bientôt demander sa mort à grands cris : « Qu'il meure, qu'il meure, crucifiezle 1 » Toll?., toile, crucifige euml Joann. xix, 6. De la même manière, l'Eglise chaque année gémit sur ses enfants qui, à l'époque de la confession, s'engagent à faire pénitence de leurs fautes passées et à mener une vie nouvelle, et peu de jours après retombent dans leurs anciennes prévarications. Ces lâches chrétiens imitent l'inconstance des Juifs , qui changèrent en si peu Je temps leurs bénédictions en malédictions, leurs louanges en outrages.

Quelqu'un se demandera peut-être comment un peuple qui avait eu sous les yeux les preuves les plus manifestes de la divinité de notre Seigneur Jésus-Christ, a pu en venir à une telle perfidie, tomber dans un tel aveuglement. Nous répondrons brièvement que l'ambition et ses deux filles, l'envie et l'avarice {laquelle est la racine de tous les maux, I Tim. vi, 40), aveuglèrent leurs yeux. Aussi saint Jean nous apprend-il que plusieurs d'entre les princes mêmes crurent en Jésus-Christ, mais que, à cause des Pharisiens, ils ne le confessaient pas, de peur d'être chassés de la .'synagogue; « car ils aimèrent la gloire des hommes plus que la gloire de Dieu, Joann. xn, 42, 43. Tels sont, mes frères, les effets

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