‹ Œuvres complètes de Louis de Grenade (volume 3)Chapitre 107 sur 308 · LIVRE PREMIER, CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER, CHAPITRE XVI

paix, il craiut encore les embûches des ennemis. (Quelque paisible ei heureuse que paraisse, en effet, la vie des méchants sur la terre, la conscience ne cesse de lui l'aire ('[trouver de soudaines frayeurs, des soubresauts que Qe peuvent ni calmer ni quelque fois dissimuler les vains plaisirs du monde.) Il ne peut pas réussir à se persuader entièrement qu'il lui soit possible de sortir des ténèbres et d'arriver à la lumière. (Non, le méchanl ne croit pas que les ténèbres du misérable état où il vit puissent un jour se dissiper, et qu'il lui soit donné de posséder le calme et la sérénité d'une bonne conscience; car c'esl ici la douce et rayonnante lumière qui dilate le cœur et le réjouit, le pénètre et l'enveloppe d'un céleste reflet. Le malheureux pécheur croit voir briller partout devant lui l'épée de la justice divine ; il ne connaît pas le véritable repos; nulle part il n'est à l'abri des cruelles morsures du remords, pas môme lorsqu'il est à table, au milieu de sa famille et de ses amis, entouré d'un cercle joyeux de convives. Il est une vision qu'il ne saurait complètement repousser loin de lui , celle du grand jour et du tribunal redoutable où il lui faudra rendre compte de sa vie.) Les tribulations et les angoisses l'environnent de toute part , comme les soldats armés environnent un roi sur le champ de bataille. » Job, xv, 20 et seq.

Voilà comment cet ami de Job nous retrace le supplice dont le cœur du méchant est à la fois le théâtre et la victime. Un philosophe a dit avec raison : Par une éternelle loi de Dieu, la terreur est inséparable du mal. Et cette sentence s'accorde parfaitement avec celle-ci du plus sage des rois : « Le méchant fuit alors même que nul ne songe à le poursuivre; mais le juste demeurera plein de confiance et de force comme un lion. » Prov. xxvm, 1. Nous voyons ces mêmes pensées admirablement résumées par saint Augustin quand il dit : « Vous l'avez ordonné , Seigneur, et véritablement il en est ainsi ; le cœur où règne le désordre est lui-même son tourment. » Conf. i, 12. Mais ce principe s'étend à tous les êtres. Quelle est la chose au monde qui soit en dehors des lois de l'ordre, et qui n'éprouve un malaise profond, une sorte d'agitation et d'inquiétude? Un os a peine déplacé et qui n'est plus dans la position exacte que l'ordre naturel lui a donnée , quelles souf-

frances ne cause-t-il pas? Un élément jeté hors de son centre, tout insensible qu'il est, souffre néanmoins violence. Quand les humeurs qui circulent dans le corps humain, n'ont plus tcette juste proportion, ce parfait équilibre, que la nature leur a prescrit, à quelles infirmités ne donnent-elles pas naissance? Or, comme c'est à la créature raisonnable surtout qu'il appartient de vivre dans l'ordre, c'est-à-dire conformément à la raison, comment n'aurait-elle pas spécialement à souffrir, comment sa propre nature ne deviendrait-elle pas elle-même son bourreau, quand elle se jette en dehors de la raison et de l'ordre?

On ne saurait assez admirer celte parole de Job : «Qui jamais, en résistant à Dieu, à pu posséder la paix? » Job, ix, 4. Là-dessus saint Grégoire dit : « Comme Dieu a créé les êtres avec une puissance merveilleuse , il lésa disposés avec un ordre parfait; et c'est ainsi qu'ils conservent l'existence que Dieu leur a donnée. » Moral, ix, 2. D'où nous devons conclure que celui qui résiste à l'ordre établi parle Créateur, brise la paix et l'harmonie qui doivent régner dans l'œuvre divine; car enfin il n'est pas possible, nous l'avons dit, qu'un être qui se jette en dehors de l'ordre, conserve la paix. Celui-là seul peut la posséder qui demeure soumis aux lois éternellement posées par la divine Sagesse. C'est ce que nous V( e/ons clairement dans la double chute de l'ange et de l'homme : c'est pour avoir voulu secouer le joug de ces lois, que l'un et l'autre ont perdu la paix et la félicité au sein desquelles Dieu les avait créés. Tant qu'il était demeuré le fidèle serviteur de Dieu , l'homme avait été parfaitement maître de lui-même; c'est dans l'acte même de sa révolte qu'il sentit toutes les puissances de son être se révolter contre sa propre autorité, et porter dans son propre cœur toutes les perturbations de la guerre intestine.

Voilà bien le tourment qui frappe inévitablement tous les pécheurs , l'une des grandes misères dont ils sont affligés même dès la vie présente. C'est ce que les saints docteurs ne cessent d'enseigner; je n'en citerai que deux exemples entre mille. Saint Ambroise, dans son livre De officiis, s'exprime ainsi : « Quel mal plus grand peut-il y avoir, quelle plus grande plaie , que la plaie intérieure de la conscience? Est-ce que ce mal n'est pas plus à

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