LIVRE PREMIER, CHAPITRE Wlll
Or, comment douter que les méchants ne soient les malheureux esclaves du péché? Les paroles du Sauveur, que nous avons déjà Citées , m1 le disent-elles pas de la manière la plus formelle? « Quiconque commet le péché esl L'esclave du péché. » Servitude effrayante, dont il serait difficile d'enuinérer les humiliations et les misères.
EU non-seulement cet homme est l'esclave du péché, mais il l'est encore de tous les instigateurs du péché, c'est-à-dire du démon, du monde et de sa propre chair, corrompue qu'elle est ellemême par le péché, il est enfin l'esclave de tous les appétits désordonnés qui naissent d'une chair corrompue. Le démon, le monde et la chair engendrent le péché, ce qui les a fait nommer les ennemis de l'âme, tant est grand le mal qu'ils lui causent. Celui-là donc est éminemment leur esclave, qui est l'esclave de leur honteuse et funeste progéniture. Ce sont même ces trois ennemis qui réduisent l'àme en esclavage et la placent sous le joug de son cruel tyran.
Mais dans le concours qu'ils donnent , dans la part qui leur revient de cette œuvre fatale , il y a certaines différences à remarquer. Les deux premiers se servent du troisième qui est la chair, comme d'une autre Eve pour entraîner Adam vers l'abîme. C'est là l'instrument propre et malheureusement trop efficace qui nous fait succomber à tout mal. Yoilà pourquoi l'Apôtre, dans son Epitre aux Romains, vu, 1 i, appelle la chair péché, transportant à la cause le nom de l'effet ; car c'est bien elle qui excite et pousse l'homme à toute sorte de péchés; elle fomente le mal, selon l'expression adoptée par les théologiens ; c'est-à-dire qu'elle en est à la fois et le germe et l'aliment ; elle est l'huile répandue sur la flamme et le bois qu'on jette au feu. Pour nous, nous l'appelons communément concupiscence ou sensualité. Par ces mots nous désignons l'appétit sensitif, source première d'où naissent toutes les passions, en tant qu'il a été perverti et dénaturé par la chute primitive. Et c'est pour cela qu'il devient entre les mains des autres ennemis de l'àme une arme terrible , une cause de ruine et de mort. C'est dans le même sens que l'éloquent saint Basile a dit d'une manière admirable : « Les armes principales dont le
LA t.l [DE l>i:s PÉCHEURS.
démon se sert pour \\><\i> faire La guerre, ce son! nos propres dér i dans le fait, c'est notre affection désordonnée pour les choses que aous désirons qui nous pousse à les acquérir par tous les moyens possibles, licites ou illicites; c'est là ce qui nous fait passer sur tous les obstacles, sur les barrières même les plus saqui nous fait, par conséquent, violer toutes les lois de Dieu. ippétit sensuel peut donc à trop juste titre être compté parmi les principaux tyrans dont le pécheur est l'esclave, ou, selon l'expression de saint Paul, auxquels le pécheur s'est vendu comme esclave. Cria œ veut pas dire néanmoins que le péché leur enlève le libre arbitre, l'un des attributs essentiels de la nature humaine. Non, le libre arbitre ne se perd pas et ne saurait même entièrement se perdre, quelque grands et nombreux que soient les pé- < lies que l'on commet. .Mais, d'une part, le péché rend le libre arbitre tellement faible, et, de l'autre, il rend l'appétit sensitif tellement fort, qu'il n'est pas étonnant que celui-ci triomphe ordinairement de celui là. 11 est naturel que la faiblesse succombe à la force , et l'on ne peut voir sans terreur le mal qui résulte d'une si lamentable victoire. L'homme possède une ànie faite à l'image de Dieu, éclairée d'une lumière céleste, un entendement qui par sa délicatesse et sa subtilité s'élève au-dessus de toutes les créatures, pour aller jusqu'à Dieu. N'est-ce pas une chose douloureuse au delà de toute expression de le voir cependant, oubliant tous ces sublimes avantages, ol eir aveuglément à l'impétuosité de ses appétits sensuels, appétits vicies par le péché, excités et dirigés par le démon? Que peut-on attendre d'une semblable direction, ou X^lutôt d'une telle servitude, si ce n'est des chutes sans nombre» de tristes et honteux désastres, une suite non interrompue d'incomparables malheurs?
El pour que vous puissiez mieux comprendre la misère et la dégradation d'un tel état, laissez-moi vous le représenter sous une image familière et sensible. Supposez un homme légitimement marié à une femme également belle et sage, qui à la noblesse des sentiments joindrait tous le.i avantages extérieurs dont une femme puisse être douée. Dans la maison de cet homme se trouve une rik servante, sans cœur et sans attraits ; jalouse du bonheur de