‹ Œuvres complètes de Louis de Grenade (volume 3)Chapitre 121 sur 308 · LIVRE PREMIER, CHAPITRE XMII · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER, CHAPITRE XMII

son maître, elle Lui donne un funeste breuvage qui bouleverse à la lois ses idées et ses sentiments, à tel point que, dédaignant sa femme légitime, la reléguant dans on obscur recoin de sa maison, il se donne tout entier à La Eemme étrangère, Lui transférant tous les honneurs et tout Le pouvoir donl il a dépouillé la noble compagnequele ciel lui avait donnée, ne se guidant plus que par ses conseils dans toutes les affaires de la famille, dissipant, à son instigation, les biens communs en jeux et en festins. Non content décela, il en vient a un tel degré de dépravation et d'injustice qu'il oblige sa femme légitime à servir comme esclave la femme dénaturée dont il n'est plus lui-même que l'instrument. Qui pourrait sans indignation et sans douleur être témoin d'une conduite aussi criante? De quelle réprobation cet homme ne serait-il pas l'objet? Quel dégoût n'éprouverait-on pas pour le monstre qui l'a subjugué ? De quelle compassion et de quelle sympathie n'entourerait-on pas la noble et malheureuse femme, si injustement méprisée?

C'est là sans doute une chose bien indigne; mais celle dont nous parlons ici est mille fois plus indigne encore. Vous ne pouvez l'ignorer., nous avons tous en nous-mêmes ces deux femmes si opposées, l'esprit et la chair, que les théologiens nomment aussi la partie supérieure et la partie inférieure de notre être. La première est celle où résident la raison et la volonté ; elle constitue cette lumière naturelle avec laquelle Dieu nous a créés, dont la noblesse et la beauté sont si grandes que l'homme est par là l'image de Dieu, le frère des anges, l'héritier du royaume éternel, le futur possesseur de Dieu même. Telle est la femme généreuse, belle et sage, à laquelle Dieu nous a liés en nous créant, afin que toute notre vie s'écoulât avec elle , que nous l'eussions pour guide et pour soutien dans toutes les phases de notre existence.

Dans la partie inférieure de l'àme se trouve, comme nous l'avons dit, l'appétit sensitif 4 dont la destination est de nous faire rechercher les choses nécessaires à la vie individuelle et à la conservation de l'espèce , mais tout cela dans la mesure et l'ordre qui nous sont tracés par la raison. Ce doit être ici comme un économe fidèle, dont l'action est toujours modérée par la sagesse de son tom. x. 16

maître. Gel appétit représente en nous cette servante dont nous parlions plus haut . laquelle, n'étant pas éclairée des lumières de la raison . n'a pas été faite pour guider et commander, niais bien pour obéir à une direction supérieure. Malgré cela cependant, l'homme est assez malheureux pour Lui donner tellement ses affections, pour se livrer tellement aux goûts de cette femme pervertie, qu'il repousse et dédaigne pour elle les sages conseils de la raison , seul guide auquel il devait se soumettre , se rend l'esclave de toutes ses volontés , s'abandonne à tous ses caprices, s'etïbrce de réaliser tous ses désirs. Ne voyons-nous pas, en effet, le plus grand nombre des hommes plongés à tel point dans le désordre et la sensualité, entraînés avec tant de violence par les penchants corrompus de leur cœur, qu'ils ne semblent plus vivre que d'une vie matérielle et bestiale, méconnaissant en tout et les nobles inspirations de l'àme et les lois sacrées de la justice? Qu'estce que cela, je vous le demande, si ce n'est assujettir l'être humain tout entier, abandonner le gouvernement de sa propre vie aux caprices honteux d'une vile et misérable esclave? N'est-ce pas elle qui pousse l'homme à tous les amusements défendus, à toutes les voluptés charnelles, foulant aux pieds les droits et les douleurs de la femme légitime?

Mais il y a quelque chose de plus criminel et de plus intolérable encore, c'est que l'homme en vient à forcer cette reine infortunée à exécuter les ordres de son indigne esclave; c'est l'intelligence qui devient l'humble servante de la chair ; il faut qu'elle s'applique et la nuit et le jour à inventer de nouveaux moyens de satisfaire des appétits et de flatter des goûts qui sont en même temps son déshonneur et sa perte. Quand l'homme met toutes les ressources de son intelligence à inventer de nouveaux attraits pour la volupté, tant de parures immodestes, de splendides maisons, de mets recherchés; quand il se livre à de si pénibles labeurs, à des intrigues si compliquées, pour réussir dans les projets de son orgueil et de sa concupiscence, que fait-il autre chose que dépouilla- l'âme de sa noblesse et de sa grandeur, la priver des exercices propres à sa nature, pour en faire une esclave dégradée, le vil instrument de sa gourmandise et de tant d'autres passions

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