LIVRE PREMIER, CHAPITRE XVIII
encore plus dégradantes? Allons plus loin : quand an homme s'abandonnanl lui-même à une affection corrompue, entreprend de ruiner une innocence, déploie contre elle tant d'espril et de talent, des manœuvres si habiles, de si persévérants efforts, tant de mines et de contre-mines, n'est-ce pas toujours la reine inforbmée devenue l'esclave de son esclave? N'est-ce pas la divine lumière, le céleste flambeau delà raison, que l'on metau service des plus perfides appétits de la chair? Lorsque le roi David usa de tant de stratagèmes pour couvrir sa lâche conduite avec Bethsabée, faisai.t revenir son mari des camps, l'invitant à sa table, le livrant aux excitations du vin et delà bonne chère, puis lui donnant des lettres pour son chef, afin qu'on avise aux moyens de le délivrer de cet homme fidèle, n'était-ce pas la raison qui poursuivait le réseau de toutes ces perfidies? Et n'était-ce pas la chair qui menait ainsi l'intelligence à sa remorque, pour cacher et protéger ses coupables plaisirs? Voilà des choses dont Sénèque, tout philosophe païen qu'il était , flétrissait en ces termes la malice et l'ignominie : «Je suis trop grand, je suis né pour de trop grandes choses, pour me faire l'esclave de ma propre chair. » Si nous sommes révoltés à juste titre de l'aveuglement d'un homme que subjugue et dégrade un amour insensé, combien plus encore ne devons-nous pas être effrayés d'un engouement qui détruit des biens mille fois plus précieux, et réalise des maux incomparablement plus tristes?
C'est là sans doute une chose bien monstrueuse et bien lamentable, mais elle est si fréquente parmi nous qu'à peine si nous y donnons une attention passagère , et nul ne s'étonne plus d'un désordre aussi criant, tant est grand le désordre total du monde ; le désordre n'impressionne plus au milieu du désordre. Saint Bernard l'avait bien dit : l'odeur fétide du vice ne se fait plus sentir, à force que le vice est général. Dans une contrée où tous les hommes sont noirs de naissance , cette couleur ne saurait plus être considérée comme un outrage. Là où tout le monde s'abandonne à l'ivrognerie , ce vice , tout dégradant qu'il est en luimême, n'est plus un déshonneur. De même donc, le monde tout entier étant en quelque sorte plongé dans la vie des sens, à peine
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s'il reste quelques hommes qui la voient sous son véritable aspect, -à-dire comme nne chose dégradante et monstrueuse. Mais cela même nous t'ait mieux voir combien cet esclavage est honteux, et, par eonséquenl . combien fut terrible le châtiment que l'homme encourut par le péché, puisque c'est là ce qui soumit une créature aussi noble à l'empire d'un tyran aussi vil. C'est bien ainsi que L'entendait l'Auteur sacré, Eccli. xxui, t et SL>q., quand il demandait à Dieu, dans la ferveur de sa prière, de le délivrer des funestes désirs de la gourmandise et de l'impureté, de ne pas l'abandonner au pouvoir d'une âme soumise elle-même à l'empire désordonné de la chair. C'est comme s'il eût conjuré le Seigneur, de ne pas le livrer aux mains d'un tyran cruel ou d'un bourreau sans pitié , ne voyant pas autre chose dans les insatiables appétits de la sensualité.
Si vous désirez maintenant savoir jusqu'où va la puissance d'une semblable tyrannie, vous n'avez qu'à considérer avec quelque attention ce qu'elle a opéré dans le monde, ce qu'elle opère encore chaque jour. Je ne veux pas remettre ici sous vos veux les fabuleuses inventions des anciens poètes , ce qu'ils nous racontent par exemple du plus fameux héros de l'antiquité; lequel après avoir vaincu et dompté tous les monstres de l'univers, fut à son tour subjugué par une faible femme , et , laissant de côté sa terrible massue , ne savait plus manier que la quenouille et le fuseau , incapable qu'il était désormais de transgresser les ordres , ou de supporter les menaces d'une impérieuse et fragile beauté. Image bien frappante des caprices et du pouvoir de l'appétit sensuel. Je ne veux pas non plus vous retracer les faits réels qui nous sont racontés dans les divines Ecritures : Nous y voyons un Salomon , le plus sage et le plus savant des rois , se prosternant au pied des idoles , leur élevant des temples et des autels, pour complaire à des femmes étrangères. Et cependant rien de plus propre à nous montrer la tyrannie de la passion. Voyons seulement les exemples qui viennent à chaque instant affliger nos regards. Considérez, par exemple, à quoi s'expose une femme adultère,