LIVRE PREMIER, CHAPITRE XVIII
sous l'empire d'une passion effrénée. Ce spectacle seul nous fera aisément comprendre les désastreux effets des autres passions. I ne telle femme ne saurait ignorer que si le secret de sa honte est surpris par un mari trop justement irrité, elle périra de sa main , et que d'un seul coup elle perdra tous Les biens, l'honneur, la vie, mit' âme immortelle, tout ce que l'on peut perdre dans ce monde et dans L'autre; elle sait en outre que son déshonneur rejaillira sur ses enfants, sur Les auteurs de ses jours, sur une famille tout entière , qu'elle laissera à toute sa race un sujet intarissable de douleur ; et malgré cela telle est la force de sa passion, disons mieux , telle est la puissance du tyran , que pour obéir à ses ordres cette esclave infortunée passe sur toutes les considérations, se résigne à tout avec une effrayante facilité. Or, quel est le tyran qui força jamais son captif à subir pour lui complaire de si profondes humiliations , de si terribles infortunes? ?Son , un plus dur esclavage ne se pourrait imaginer.
Yoilà bien cependant quel est le malheureux état où les méchants passent leur vie. C'est d'eux que parle le prophète quand il dit : « Ils sont assis dans les ténèbres et l'ombre de la mort, souffrant le tourment de la faim, liés par des chaînes de fer. »Pmlm. cvi, 10. Quelles sont ces ténèbres et que représentent-elles, si ce n'est le déplorable aveuglement où vivent les pécheurs ? Ils ne se connaissent pas eux-mêmes , ils ne connaissent pas véritablement Dieu ; ils ne savent ni quelle est leur origine , ni quelle est la fin pour laquelle ils ont été créés; ils ignorent la vanité des choses qu'ils aiment et l'esclavage même dont ils sont le triste jouet. Que signifient les chaînes dont ils sont chargés, si ce n'est la force des coupables affections qui rivent leur cœur au misérable objet d'un amour insensé? La faim qui les dévore, c'est l'insatiable désir de tant de biens, imaginaires ou réels, auxquels ils ne peuvent pas atteindre. Encore une fois, l'idée même de l'esclavage peut-elle dépasser de semblables limites?
Youlez-vous d'autres exemples de la même vérité ? Rappelez à votre mémoire ce misérable Amon, le fils aîné de David; du moment où il a porté un regard incestueux sur Thamar , il se plonge tellement dans les ténèbres , redouble autour de lui les nœuds de
LA GUIDE DES PÉCHE1 lis.
la fatale chaîne, ae laisse à tel point envahir par cette laimsacridont son père a parlé, qu'il en perd le boire, le manger, le
BOmmei] . la santé, et tombe ni. Mirant sur un lit de douleur. Quelle lone cette funeste puissance sous le joug de laquelle il est tombé, pour qu'elle agisse ainsi sur L'organisation même de son corps, qu'elle y cause une telle perturbation , y produise de semblable ravages) Et n'allez pas vous imaginer que le remède à eette maladie soit de donner satisfaction à la passion criminelle. Amon la satisfait, et n'en devient que plus malade et plus malheureux. La haine qu'il porte désormais à celle qui en avait été l'objet, fut plus violente encore que l'amour dont il avait été possédé. Loin donc de le délivrer de sa passion, le crime n'avait fait que changer son tourment en un plus cruel supplice. A-t-on jamais vu dans le monde un tyran qui torture ainsi ses esclaves , les faisant ourdir et défaire les mêmes trames , passer et repasser par le même chemin ?
Tels sont les caractères bien connus du vice que nous essayons de peindre. Les hommes qui en sont infectés ne sont plus entièrement maîtres d'eux-mêmes; la même pensée les obsède toujours, ils ne parlent pas d'autre chose , dans le travail et dans le repos ils sont obsédés de la même image ; ni la crainte de Dieu , ni les remords de la conscience, ni le souvenir du ciel ou de l'enfer, ni les destinées d'une âme immortelle, ni la pensée de la mort et du jugement qui doit la suivre , ni la perte même de leur honneur , ni les dangers qui souvent menacent leur vie temporelle, ce à quoi néanmoins ils sont si profondément attachés , ne peuvent les arrêter sur cette pente , briser les fers qui les étreignent. Que diraije de la jalousie qui les ronge , des terreurs et des soupçons auxquels ils sont en proie, des soubresauts qu'ils éprouvent et la nuit et le jour, jouant incessamment et leur âme et leur vie pour une satisfaction grossière ? Fut-il jamais un maître qui ait exercé sur le corps de son esclave l'empire que ce vice exerce sur le cœur? Car enfin . quelque étroite que soit la chaîne qui le lie , il y a des moments où l'esclave est libre d'agir comme il l'entend, libre au moins de suivre le cours de ses propres pensées. Mais quand une fois ce vice , ou tout autre semblable, a saisi le cœur d'un homme,