‹ Œuvres complètes de Louis de Grenade (volume 3)Chapitre 124 sur 308 · LIVRE PREMIER, CHAPITRE \M1I · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER, CHAPITRE \M1I

il L'absorbe à tel point que c'està peine si cet homme conserve encore quelque force, quelque aptitude, un instant, une idée pour une autre chose quelconque.

Ce n'est pas en vain que L'Ecclésiastique dit : « Les femmes et le vin enlèvent le cœur di'^ sages. » Eccli. xix , 2. Rien de plus lé- .Lriiiine (lu'un tel rapprochement; le vice impur rend en effet un homme, quelque sage qu'il ait été, aussi peu maître de luimême , aussi inhabile aux devoirs les plus élémentaires de la vie, que s'il était entièrement plongé dans les vapeurs de l'ivresse. Le grand poète latin peint admirablement la puissance de la passion, quand il nous représente cette fameuse reine de Carthage. Du moment où son cœur se fut épris pour Enée, abandonnant le soin des affaires publiques, ne songeant plus à faire construire les murs de la cité , les travaux restent suspendus , la jeunesse n'est plus exercée dans le noble métier des armes , les officiers publics ne s'occupent plus à fortifier les ports, ils négligent toutes les mesures nécessaires pour la défense de la patrie. Une fois que cette passion tyrannique eut subjugué les sens de Didon , cette femme dont l'activité n'avait pas autrefois de bornes, se montre désormais inhabile à tous les devoirs de sa position, elle n'a plus de pensées que pour un seul objet, elle est incapable de reporter sur autre chose ses belles et grandes facultés. Passion fatale , vice pestilentiel , c'est ici le mal qui détruit les familles et renverse les Etats ; il est la ruine de tous les exercices honnêtes , l'extinction des vertus , le poison des âmes , la mort du talent , le plus implacable ennemi de l'homme , le renversement de la sagesse , la folie des vieillards, la fureur du jeune âge, la peste commune du genre humain.

Mais ce n'est pas ce vice seul qui est empreint de ces terribles caractères; vous les reconnaîtrez plus ou moins dans tous les autres. Si vous en doutez, portez un instant vos regards sur l'homme d'orgueil ou d'ambition. Vous le voyez incessamment perdu dans les égoïstes calculs de l'intérêt ou de la vaine gloire, triste jouet des mêmes désirs, toujours enseveli dans les mêmes projets ; ses pensées et ses actions et sa vie tout entière n'ont pas un autre but ; tout autour de lui , tout dans sa personne , sa dor

ÎAS LA Cl IDE DES PÉCHEI RS.

rnostir itc , sa maison, sa table, ses ameublements, ses habit?., sa physionomie, ses paroles, Bes gestes, sa manière de marcher, son ird et son sourire, tout ce qu'il fait, eu un mot, a pour unique objft de le faire briller aux yeux du monde; ce Léger souille qu'on appelle la renommée, c'est le mobile et le ressort de toute son existence. Il va sans cesse à la recherche des vains applaudissements de la foule, il tend en quelque sorte ses filets pour capter la faveur populaire. Nous voyons avec une surprise mêlée de pitié cet empereur romain qui, armé d'un poinçon, passait toutes ses journées à chasser aux mouches, combien plus ne devom-nous pas être étonnés et attristés de voir un homme, un être doué de raison .( ne pour l'immortalité, consacrant sa vie tout entière à frapper les regards, à s'attirer la capricieuse approbation du monde? Le malheureux, ce n'est plus de ses propres convictions qu'il s'inspire, il ne fait pas ce qu'il veut, ne s'habille pas comme il veut, ne va pas où il veut ; sa conscience l'appellerait dans une église, il n'ose pas y entrer; il aimerait à se lier avec les hommes vertueux, avec les chrétiens sincères, il s'arrête à la pensée de ce qu'en dirait le monde, dont il est le très-humble sujet. Bien plus, pour satisfaire à ce fol amour de la vaine gloire, il dépense souvent beaucoup plus qu'il ne voudrait, quelquefois plus même qu'il ne possède; il s'impose mille privations, il se crée d'interminables embarras, il fait sa propre torture et le malheur de ses enfants, auxquels il ne laissera d'autres exemples que ses folies, d'autre héritage que ses dettes. Quel est le châtiment qu'on pourrait infliger à de tels hommes ? Et quel autre que celui dont un roi , nous disent les historiens, fit mourir un ambitieux? Il ordonna qu'on entretint de la fumée sous ses narines jusqu'à ce qu'il expirât. Celui-là devait mourir par la fumée, disait-il, qui n'avait vécu que pour la fumer.

Que n'aurai-je pas à dire aussi du malheureux avare? 11 n'est pas seulement esclave de son argent, il en est encore idolâtre, l'argent est son maître, l'argent est son Dieu; il obéit en tout à ses ordres, il ne reconnaît pas d'autre loi ; pour lui, il jeune, il se refuse les aliments les plus nécessaires; il l'aime beaucoup plus qu'il n'aime Dieu lui-même, puisque pour l'argent il ne craint pas d'of-

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