LIVRE PREMIER, CHAPITRE Wlll
fenser Dieu. C'est en lui qu'il met sou repos, sa gloire, toutes ses espérances; il n'a il»' pensées el de sentiments que pour lui; il oeuche sur son or, en s'éveillanl il le caresse encore du regard; sa vie tout entière, tous ses sens, toutes ses facultés se concentrent dans cel unique objet ; pour sou or il oublie tout . il s'oublie luinièine. Dirons-nous de cet homme qu'il est le maître de son trésor et qu'il eu fait ce qu'il veut, ou bien ne faut-il pas dire plutôt qu'il en est le serviteur el l'esclave? Ce o'esl pas le trésor qui est subordonné à la personne, c'est la personne qui est subordonnée au trésor, elle lui donne de sa substance, elle lui donne même de son âme.
Redisons-le donc bien haut, il n'est pas de pire esclavage que celui de la passion, lu captif est enfoncé dans un cachot, il a les fers aux pieds; mais celui-là n'est-il pas également captif dont l'àme est rivée à l'objet de ses coupables affections? Il a beau se vanter de sa liberté, il n'a plus aucune puissance, il n'est plus maître de lui-même , il est l'esclave de ce qu'il aime d'une manière désordonnée ; son cœur est pris dans les liens de ses affections criminelles, et le libre arbitre qu'il possède encore n'est plus pour lui qu'un vain et stérile apanage. Qu'importe la nature des liens qui vous enlacent . si la meilleure et la plus belle part de votre être est dans la captivité? Et ne dites pas, pour amoindrir la honte et le malheur d'une telle servitude, que vous êtes volontairement captif; en définitive la prison, parce que vous y êtes volontairement entré, n'est pas moins réelle, elle n'en est même que plus dangereuse et plus funeste. Le poison n'est-il donc plus du poison, parce qu'on l'a pris volontairement et qu'il s'insinue doucement dans les veines? 11 n'est pas de cachot qui mérite mieux ce nom que celui qui vous dérobe à vous-même, à Dieu, à la vérité, à l'honneur, à toutes les lois de la justice. Un homme plongé dans l'ivresse n'est plus maître de lui, comme nous l'avons déjà remarqué, c'est le vin qui est son maître ; et cela s'applique entièrement à l'ivresse des passions.
Si l'esclavage est un tourment, la passion n'est pas un tourment moins intolérable. L'homme qui en est le jouet n'atteint presque jamais le but de ses désirs, et il ne peut néanmoins s'empêcher de
le désirer; il ne sait ni ce qu'il fait, ni dans quel chemin il s'avance. Dans une telle perplexité, il peut bien dire, lui aussi, ce que disait un poëtc à une femme indigne de son aU'eetion : Je t'abhorre, el en même temps je t'aime; et si tu m'en demandes la raison, la voici : Je ne puis vivre avec toi, et je ne saurais vivre sans {ni. Si parfois le malheureux essaie de rompre ses chaînes et de vaincre ses affections, il éprouve aussitôt une si grande résistance, qu'il désespère du résultat de ses etlbrts, et courbe de nouveau la tète sous le joug, qu'il voulait secouer. Vous semble-t-il que ce soit là un léger tourment, une captivité bien supportable ?
S'il n'y avait encore qu'une seule chaîne, le mal serait moins grand; n'ayant à combattre qu'un seul ennemi, l'on pourrait davantage espérer de le vaincre. Mais que de chaînes diverses, que d'affections désordonnées tiennent captif le malheureux pécheur ! Autant il y a de nécessités pesant sur la nature humaine, autant il y a de funestes appétits sollicitant notre cœur, et, par conséquent, de chaînes qui l'enlacent. Le mal est plus grand chez les uns que chez les autres, mais cela n'empêche pas qu'il ne soit général. 11 y a des hommes au caractère ardent et opiniâtre, qui n'abandonnent presque jamais ce qu'ils ont une fois saisi. Il en est d'un naturel mélancolique, mais qui puisent dans ce même naturel un étonnant degré de ténacité et d'impétuosité. Il en est de pusillanimes, à qui tout paraît grand et digne d'envie, bien qu'en réalité rien ne soit petit et méprisable comme l'objet de leurs désirs ; pour un cœur étroit, comme disait Sénèque, toute chose a de vastes proportions. Il en est d'autres enfin qui sont exagérés dans toutes leurs idées, outrés dans tous leurs désirs; telles sont ordinairement les femmes qui, selon l'expression d'un philosophe, vont presque toujours à l'extrême, soit dans l'amour, soit dans la haine; car il leur est bien difficile de garder une juste mesure dans leurs affections.
Tous ces différents caractères subissent un joug accablant, selon les diverses passions qui les captivent. Il en est peu qui n'éprouvent la cruelle tyrannie de plusieurs maîtres, également capricieux, également impitoyables. L'homme a autant de tyrans, qu'il y a de passions dans son cœur, de vices dans sa vie. Or, considé-