‹ Œuvres complètes de Louis de Grenade (volume 3)Chapitre 128 sur 308 · LIVRE PREMIER, CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER, CHAPITRE XVIII

petite de notre chair, il s'écrie : o Malheureux que je suis , qui me délivrera de ce corps de mort? » liom. vu. 24. Et Lui-même répond : « Ce sera la grâce de Dieu . laquelle nous est donnée par le Christ. » En disant ce corps de mort, l'Apôtre n'entend pas désigner cette mort naturelle à laquelle cotre corps est sujet et que nul de nous ne saurait exiler; mais il entend par-là ce qu'il appelle ailleurs e le corps du péché, » qui n'est autre chose que notre appétit sensuel , source féconde d'où procèdent toutes les passions corrompues et tous les coupables désirs qui nous entraînent au péché. Voilà le cruel tyran dont la grâce du Christ renverse la puissance, en nous donnant la seule vraie liberté.

Cette liberté vient d'une seconde source, qu'il faut placer immédiatement après celle-là; c'est la joie d'une bonne conscience et la grandeur des consolations spirituelles qui remplissent le cœur de l'homme vertueux. Cette pure joie remplit tellement la capacité de lame, apaise si pleinement la soif de bonheur qui nous dévore, que nous pouvons sans peine vaincre et chasser loin de nous tous les appétits et tous les désirs. Quand une fois notre âme se désaltère à cette fontaine sacrée , elle perd le goût de tous les biens terrestres! C'est ce que le Sauveur déclarait à la Samaritaine, sur le bord du puits de Jacob : « Quiconque boira de l'eau que je lui donnerai (et par ce mot il désignait la divine grâce), n'aura plus jamais soif. » Joan. iv, 13. Et voici comment saint Grégoire explique et développe ce texte dans une de ses homélies sur l'Evangile : « Celui qui a goûté les ineffables douceurs de la vie spirituelle, dédaigne et repousse aussitôt tout ce qu'il avait aimé par les sens ; il renonce à ce qu'il possédait , donne sans mesure ce qu'il recherchait avec avidité ; son cœur ne brûle que pour les choses célestes, les biens de la terre ne lui inspirent plus que du dégoût; il ne voit plus que laideur dans les objets terrestres dont la beauté l'avait séduit; il a trouvé cette pierre précieuse dont l'éclat est désormais seul capable de captiver ses regards. Son âme est alors comme un vase pur et transparent que remplit une liqueur divine, sa soif est pleinement apaisée ; il n'ira plus mendier à travers le monde les biens périssables de cette vie. Le voilà -délivré des chaînes de toutes les affections terrestres ; car, où il

n'y a plus ni désir ni amour, il n'y a ni chaîne ni prison. Un cœur amci heureux pour avoir enfin trouvé le souverain Maître de toutes choses, est lui-même maître de tout, puisqu'ii possède tous les liions réunis dans cet unique bien. » Iloinil. xi.

A la suite de ces doux sources Secondes de la véritable liberté, nous mettrons la diligence et le soin que les hommes vertueux ne i essent de déployer pour assujettir la chair à L'esprit, les passions a la rais.m. C'est ainsi que les passions se calment par de- 3, s'accoutument à la règle, sont même dirigées vers le bien, dépouillées qu'elles sonl bientôt de cette impatiente ardeur qu'elles avaient autrefois. Les animaux sauvages, dit saint Jean Chrysostome, quand ils sont forcés de vivre avec l'homme, perdent avec le temps leur férocité naturelle, revêtent peu à peu la douceur et l'aménité qui caractérisent la nature humaine; ce qui faisait dire au poëte que le temps et l'habitude soumettent les lions à la volonté des hommes. Faut-il donc s'étonner que nos passions naturelles, ployées au joug de la raison, participent enfin à ses lumières et s'apprivoisent peu à peu , de telle sorte que la partie sensitive de l'àme s'imprègne à la longue des vertus de la partie intellective, et concoure avec elle aux œuvres que celle-ci doit accomplir? Et si l'habitude et l'usage suffisent à produire cet effet, combien mieux ce bien ne sera-t-il pas réalisé quand cette heureuse habitude est formée sous l'action de la grâce?

De là vient que bien souvent les fidèles serviteurs de Dieu trouvent un plus grand plaisir, un plaisir même plus sensible, s'il est encore permis de lui donner cette qualification , dans le recueillement et le silence, dans les pieuses lectures et les longues méditations, ou n'importe quel autre exercice de la piété chrétienne, qu'ils n'en trouvèrent jamais dans les jeux et les amusements du monde, dans les plus séduisants entretiens, dans tous les spectacles du siècle ; toutes choses qui leur sembleraient désormais un tourment; si bien que la chair elle-même en vient, sous l'influence de l'esprit et de la grâce, à détester ce qu'elle aimait, à trouver son repos et son bonheur dans ce qu'elle abhorrait le plus.

Cela est tellement vrai que plus d'une fois, comme le remarque saint Bonaventure dans le prologue de son livre intitulé : L'Ai-

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