‹ Œuvres complètes de Louis de Grenade (volume 3)Chapitre 134 sur 308 · LIVRE PREMIER, CHAPITRE XÏX. 2RM · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER, CHAPITRE XÏX. 2RM

de mécompte et de douleur. Nous In poursuivons de nos appétits, elle nous fuit saus cesse. Le pouvoir reste au-dessous de la concupiscence ; nous éprouvons la faim e1 nul ne nous donne à makiirer; nous étendons les bras ei nous les refermons dans le vide; nous travaillons sans relâche ei rien ne nous réussit; parfois nous croyons déjà fttre parvenus au haut de l'échelle , nous étendons la main pour saisir notre proie, et tout à coup l'échelle tombe, nous gisons de nouveau sur la terre , meurtris et les mains vides. De là tant de désespoirs , de plaintes et de larmes , de déchirements ultérieurs et de morts cruelles.

11 y a dans notre âme, selon le sentiment commun des philosophes et des théologiens, deux forces principales , l'irascible et la concupiscible ; et ces deux forces sont ordonnées entre elles , de telle sorte qu'elles se complètent et se servent réciproquement. Il devait done naturellement arriver que , lorsque la puissance concupiscible n'obtient pas ce qu'elle a désiré , la puissance irascible s'élance aussitôt vers elle pour la secourir et la venger , prêle à lutter contre tous les obstacles , à braver tous les périls , pour donner satisfaction à cette sœur malheureuse , dont elle partage les ressentiments et les douleurs. C'est de cette confusion et de cette impuissance que naît ce tourment de l'âme dont nous parlons ici. Ce tourment nous est représenté sous l'image d'une guerre par l'apôtre saint Jacques, quand il dit : « D'où vient qu'il existe parmi vous tant de contentions et de guerres , si ce n'est des cupidités et des appétits qui luttent avec acharnement dans vos âmes, alors que vous désirez ce que vous ne sauriez atteindre. » Jac. iv , 1 et 2. Rien de plus légitime que de telles expressions ; car n'est-ce pas une lutte éternelle qui existe entre l'esprit et la chair, et même entre les désirs opposés qui se partagent notre âme? Allons encore plus loin, il est une chose peut-être plus déplorable. Il est quelquefois des hommes qui parviennent , ce semble , à tout ce qu'ils pouvaient désirer , et néanmoins , quand il ne leur restait plus qu'à vivre selon leur bon plaisir comme on pourrait le croire, ils se mettent tout à coup dans l'esprit d'obtenir tel honneur, d'occuper tel emploi , d'avoir tel titre ou telle préséance , et, s'il ne leur est pas donné de réaliser ce dernier vœu .

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de satisfaire ce caprice, les voilà qui tombent dans la tristesse <lt l'abattement, plus malheureux mille fois de cette futilité qui leur manque, qu'ils ne sont heureux de tous les biens qui leur soi ît échus en partage. C'en est assez, ils vivront désonnais avec eette épine au cœur; ou plutôt ce sera là le fléau de leur vie, le poiaon de leur âme, la ruine de toutes leurs prospérités, ce qui fera s'évanouir enfumée toutes les félicités delà terre.

Empruntant une image à l'art de la guerre, je dirai que c'est là enclouer les canons. Après cette opération si simple , une batterie demeure sans utilité , bien qu'elle subsiste toujours dans toute sa grandeur et qu'elle paraisse avoir encore toute sa puise; un clou suffit pour paralyser ces vastes instruments de ruine et de mort. C'est la manœuvre que Dieu semble employer vis-à-vis des méchants ; il leur laisse tous leurs trésors et toutes leurs prospérités, se contentant de glisser une pointe secrète dans leur à me , et cela suffit pour qu'ils vivent aussi tristes , aussi malheureux que [tourrait l'être l'homme le plus indigent de la terre. 11 leur montre par là d'une manière éclatante, s'ils daignent seulement ouvrir les yeux , que le bonheur de la vie , que le contentement du cceur, est un don de sa main bienfaisante; qu'il l'accorde ou le retire à son gré ; que pour l'empoisonner et le détruire , il n'a besoin d'aucun appareil extérieur, et qu'il lui suffit pour cela d'une chose en apparence sans valeur et sans portée. C'est ce que le Seigneur lui-même nous représente d'une manière admirable, quand il frappe de sa malédiction l'orgueil et la puissance du roi des Assyriens, quand il annonce , Isa. x, 1(3 , qu'il cachera sous la grandeur de ce monarque un principe de faiblesse et de caducité, qu'il mettra un feu secret sous le superbe édifice de sa gloire, afin que cette gloire s'évanouisse en fumée. Nest-ce pas là nous apprendre que Dieu sait , quand il le veut , arrêter l'essor du plus fier navire qui sillonne l'Océan, jeter la faiblesse auscin même de la force, la misère au milieu des plus grandes prosités.

Tel est encore le sens que nous devons attacher à ce passage du livre de Job , xxvi, où il est dit que les géants, malgré toute leur puissance, gémissent au fond des eaux ; car il veut nous montrer

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