LIVRE PREMIER, CHAPITRE XIX
riable de toute félicité, et dans les biens éternels, dans les joies impérissables, que rien ne saurait leur ravir, ils sont à l'abri des maux que le vice entraîne à sa suite. Ils regardent comme leur ennemi capital l'orgueil de l'âme ou celui des sens, avec cette innombrable escorte de passions qui l'accompagnent; leur volonté est entièrement soumise à celle de Dieu; ils ne voient dans le malheur qu'un mystérieux dessein de sa providence paternelle; il n'est dès lors aucune puissance sur la terre, capable de troubler entièrement la paix de leur conscience.
C'est ici, qui ne le comprend, l'un des principaux avantages que Dieu promet, dès le temps même de la vie présente, aux véritables amis de la vertu. C'est ce que nous attestent de toutes parts les divines Ecritures. Le saint roi David proclame ainsi cette vérité : « Une paix abondante est le partage, Seigneur, de ceux qui gardent votre loi ; il n'est point d'obstacle qui les fasse tomber. » Psal. cxvni, 165. Voici comment Dieu parle lui-même par son Prophète : « Que n'as-tu fidèlement observé mes préceptes I ta paix aurait été comme un fleuve qui coule à pleins bords, et ta justice, comme les eaux profondes des mers. » Isa. xlviii, 18. La paix nous est ici représentée sous l'image d'un fleuve , parce qu'elle possède la vertu d'éteindre le feu de notre concupiscence, de calmer l'ardeur de nos désirs, de fertiliser de nouveau la terre desséchée de notre cœur, et de rafraîchir notre âme, au milieu des plus grandes tribulations de la vie. Salomon exprime la même pensée en peu de mots, mais avec une incomparable énergie : « Quand les voies de l'homme seront agréables à Dieu, Dieu fera que l'homme aura la paix avec tous ses ennemis. » Prov. xvi, 7. Quels sont les ennemis qui ne cessent de faire la guerre à l'homme , à moins que Dieu n'intervienne en sa faveur? Ce sont les mauvaises passions qui s'agitent dans le cœur humain ; c'est la chair, toujours en lutte contre l'esprit. Et le Seigneur nous dit qu'il forcera ces ennemis à faire la paix , quand par la vertu de sa grâce et l'heureuse habitude de la vertu, il soumet toutes les passions aux œuvres de l'esprit , les faisant même concourir au bien , au lieu d'élever sans cesse, comme elles le faisaient auparavant, denou- >nx obstacles aux célestes aspirations de l'àme. Et l'expérience
nous apprend qu'il en est toujours ainsi : aux premiers pas qu'elle fait dans la carrière, La vertu éprouve une grande résistance de la part des (lassions ; mais quand elle touche à la perfection, elle agi! avec autant de facilité que de suavité, elle ne rencontre presque plus d'opposition à vaincre. C'est ici la paix que David appelle, dans un autre de ses cantiques, dilatation du cœur : «Vous avez affermi, Seigneur, mes pieds dans la voie; ils n'ont plus connuni fatigue ni faiblesse.» Psal. xvu. ;n.Et : «J'ai couru dans la voie de vos commandements quand vous avez dilaté mon cœur. » Psal. c.xviii. 32. Le Prophète nous montre par ces paroles la différence que nous devons établir entre le chemin que suivent les bons et celui où se précipite la foule des pécheurs. Les uns marchent d'un pas léger, le cœur libre et content, sûrs de pouvoir triompher de tous les obstacles et de tous les ennemis qui tenteraient de les arrêter au passage; les autres sont toujours tourmentés par les craintes et les soucis qui naissent de leurs désordres mêmes, pauvres voyageurs égarés dans les pénibles sentiers du monde, faisant à chaque pas une nouvelle chute. Cette différence entre le vice et la vertu , les justes la connaissent , moins par la théorie que par la pratique ; ils n'ont pas oublié ce qui se passait dans leur cœur quand ils étaient engagés dans les liens du siècle, ils savent ce qui s'y passe maintenant qu'ils se sont consacrés au service de Dieu. A chaque épreuve qu'ils avaient alors à subir, c'étaient des ébranlements, des angoisses, des terreurs que rien ne saurait peindre ; mais depuis qu'ils ont renoncé aux biens périssables de la terre, pour aimer uniquement les biens éternels, depuis qu'ils ont mis en Dieu seul leur bonheur et leur confiance, ils passent avec tant de courage au milieu des mêmes tribulations de la vie, ils sont tellement soumis aux dispositions de la Providence , que souvent ils sont eux-mêmes étonnés d'une transformation aussi complète, ils ne se reconnaissent plus, il leur semble qu'ils sont d'autres hommes; ils n'ont plus ni les mêmes sentiments ni les mêmes pensées; c'est comme s'ils avaient un autre ir, une autre âme. Et, dans le fait, ils sont encore et ils ne sont plus eux-mêmes; leur identité subsiste dans la nature, elle a été comme anéantie dans la grâce. C'est la grâce qui est le principe