‹ Œuvres complètes de Louis de Grenade (volume 3)Chapitre 137 sur 308 · LIVRE PREMIER, CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER, CHAPITRE XIX

d'un tel changement , el <•<■ changement De s'expliquerait pas sans elle.

Dieu nous avait lui-même annoncé par le prophète Isaïe, xlui, 2, les merveilles qu'il devaii opérer dans ses enfants : a Quand vous passerez à travers les eaux , je serai avec vous, et 1rs fleuves ne vous engloutiront pas ; vous serez au milieu des flammes, et vous n'en serez pas brûlés. » Les eaux dont il est parlé dans ce texte, ne sont pas autre chose que le torrent dr± tribulations dont la vie humaine est comme inondée, ce déluge de misères dont les tlots amoncelés nous envahissent de toutes parts. Et le feu dont parle ensuite le Prophète, n'est autre que celui de la concupiscence qui brûle au sein de la nature corrompue. Il nous avait été symbolisé par la fournaise ardente que les ministres de Nabuchodonosor allumèrent dans Babylone; ces ministres eux-mêmes nous représentent les démons acharnés à notre perte, et les flammes qui s'élevaient à quinze coudées sont une image des appétits désordonnés et des désirs impétueux qui , remontant de nos sens, enveloppent notre àme tout entière. Or, quand un homme ne périt pas au milieu de ces grandes eaux, quand il n'est pas consumé par de telles flammes si funestes à la généralité des enfants d'Adam , comment ne pas voir dans ce prodige la présence de l'Esprit-Saint, l'action toute-puissante de sa grâce? N'est-ce pas ici cette «divine paix qui l'emporte sur tout autre sentiment, » selon le langage de l'Apôtre? Philip. îv, T. Ne faut-il pas y voir un don mystérieux et surnaturel qui nous vient du Très-Haut? Car un entendement humain ne saurait jamais par ses propres lumières concevoir comment il est possible qu'un cœur de chair demeure calme et fort , paisible et consolé , au milieu des orages du monde , parmi tant de tribulations et de dangers.

Celui qui sent la grandeur de ces bienfaits , alors même qu'il ne peut les comprendre, reporte sa pensée vers l'Auteur de tant de merveilles, en s'écriant avec le Prophète : « Venez et voyez les œuvres du Seigneur , les prodiges qu'il a opérés sur la terre. Il a mis en pièces l'arc des forts, brisé leurs armes , jeté au feu leurs boucliers ; et il a dit : Laissez là tous ces instruments de mort , \ ivez dans le calme et la paix , et vous verrez que je suis Dieu ,

maître souverain du ciel et de la terre. » PscUm. xlv , 9, 10 et H.

Cela étant ainsi , qui pourrait Imaginer une chose plus belle, plus suave, plus digne d'être ambitionnée , que ce repos de rame , ce calme profond de la conscience, cette ampleur de sentiments, cette élévation de pensées, cette paix enfin qui est l'œuvre de la grâce et le partage de la vertu?

Et maintenant si, désirant aller plus loin , vous me demandez quelles sont les causes d'où procède ce don céleste , je vous répondrai qu'il est le fruit de tous les autres privilèges accordés à l'âme vertueuse, et que nous avons étudié jusqu'ici. De même que les vices forment entre eux une longue chaîne , si bien que les uns entraînent nécessairement les autres ; de même les vertus forment des degrés successifs et se trouvent dans une mutuelle dépendance , de telle sorte que la plus élevée, ayant des racines plus nombreuses et plus profondes, produit aussi des fruits plus abondants.

La bienheureuse paix dont nous parlons est l'un des douze fruits de l'Esprit-Saint énumérés par le grand Apôtre. Elle provient de tous les autres en général, et de chacun en particulier ; mais elle naît surtout de la vertu elle-même ; on peut dire qu'elle en est la compagne inséparable. Si la vertu mérite au dehors l'honneur et la révérence, elle ne mérite pas moins au dedans une paix inaltérable ; la paix est la récompense en même temps que le fruit de la vertu. La guerre intérieure n'a pas d'autre cause , comme nous l'avons déjà dit , que lorgueil inquiet et la révolte incessante des passions. Quand donc celles-ci sont domptées , et c'est le propre des vertus de dompter les passions , la cause des troubles intérieurs, des pénibles agitations de l'âme est par là même supprimée. C'est même là l'une des trois choses qui constituent la félicité du royaume des cieux , tel que nous pouvons le posséder sur la terre ; car voici ce que dit l'Apôtre : « Le royaume de Dieu ne consiste ni dans le boire ni dans le manger , mais bien dans la justice, la paix et la joie du Saint-Esprit. » Rom. xiv, 17. La justice, dans le sens qu'attache ordinairement à ce mot la langue hébraïque , veut dire ici la vertu elle-même, et la vertu poussée à sa perfection, ou bien la sainteté. C'est en elle et dans ces deux

Page 1