‹ Œuvres complètes de Louis de Grenade (volume 3)Chapitre 168 sur 308 · LIVRE PREMIER, CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER, CHAPITRE XXIV

impuissanl à franchir ce gué, maintenant que les eaux n'onl pas grossi ; commenl le franchirez-vo is quand la rivière sera devenue une mer orageuse? Il vous semble trop pénible d'arracher des vices récemment plantés dans votre cœur; les arraeherez-vons quand ils auronl poussé de plus profondes racines'.' Ils sont faibles encore, st vous dites que vous ne pouvez les surmonter; je vous demande si vous les surmonterez lorsqu'ils se seront fortement établis dans votre âme. En ce moment cent péchés vous assaillent; plus tard mille vous assailliront. Un an ou deux d'habitudes criminelles vous arrêtent; plus tard dix vous arrêteront. Vous a-t-on assuré que vous soulèverez aisément le fardeau qui surpasse vos forces a ituelles, qu tnd il sera devenu plus pesant? Ne voyez- vous pas q ie ce sont des subterfuges semblables à ceux d'un débiteur infid le qui ne voulant p:is payer ses dettes, en recule de jour en jour le paiement ? Ne voyez-vous pas que ce sont autant de ruses de l'ancien serpent qui après avoir trompé les premiers hommes, essaie de tromper de même leurs descendants?

Ainsi, il ne vous est plus permis de douter que les difficultés de votre conversion ne se multiplient d'autant plus que vous la différez davantage. Vous ne pouvez pas regarder comme plus aisée à l'avenir une entreprise que vous jugez à cette heure au-dessus de vos fortes. Vous ne pouvez pas croire que des fautes plus nombreuses obtiendront plus aisément le pardon ; que le mal en s'aggravant rendra le remède plus efficace. D'ailleurs n'avez -vous pas lu dans l'Ecclésiastique, x, 11 et 12 : « Une maladie longue tourmente le médecin, tandis qu'il vient sans peine à bout d'une maladie de fraîche origine? » Ecoutez comment un ange dessilla les yeux à un solitaire qu'abusait une illusion pareille à la vôtre, \ it. Pair. II p. § 3G : Le prenant par la main, il le conduisit dans la campagne et lui montra un homme occupé à ramasser du bois. Lorsque celui-ci en eut fait un gros tas, il essaya de le mettre sur ses épaules ; mais n'ayant pas réussi, il ajouta de nouveau bois à celui qu'il avait déjà entassé, s'imaginant qu'il soulèverait sa charge avec moins de difficulté. Le solitaire manifesta l'étonnemeut que lui causait cet étrange expédient. Alors le divin messager lui dit que telle était la folie des hommes qui , ne pouvant se

LA GUIDE DKS PECHE! lis.

débarrasser du fois de Leurs péchés, Ecoutaient péchés sur péchés charge surcharge, dans L'espérance de s'en débarrasser plus faei- Lament a L'avenir.

Que dirai-/' encore de la puissance des mauvaises habitudes, et de la forceavee Laquelle elles nous retiennent dans le mal? Quand vous enfoncez un clou à coups de marteau, chaque nouveau coup renfonce davantage, en sorte que plus vous frappez, et [dus il pénètre dans le bois, et plus il est difficile de L'arracher. Il en est de même des vices : chaque pèche que nous commettons est un coup de marteau qui les enfonce davantage dans notre âme; et au bout de quelque temps, ils ont pénétré si avant qu'il est à peu près illisible de les arracher. Aussi n'est-il pas rare de voir la vieillesse des débauches souillée par les vices qui ont dévoré leur jeunesse, et déshonorée par des dissolutions auxquelles l'âge et la nature elle-même se refusent. Quoique L'organisme ait perdu toute sensibilité, la tyrannie de l'habitude est si grande qu'elle les contraint à chercher des plaisirs impossibles. D'où cette parole de Job, xx, 1 1 : « Les vices de leur jeunesse pénétreront leurs os; et ils dormiron' avec eux dans la poussière. » 11 n'y a donc d'autre terme aux vices que celui auquel aboutissent toutes choses, c'est-à-dire, la mort. Devant la mort seule ils disparaissent ; ou plutôt ils entrent dans le domaine de l'éternité. Ils ne s'éteignent pas; mais, suivant la parole de Job, ils dorment avec le méchant dans la poussière. Devenus pour lui une nouvelle nature, ils ont pénétré jusqu'au plus intime de son àme, et ils la consument comme un poison lent qui exclut tout espoir de guérison et de remède.

C'est ce que nous enseigne le Sauveur dans la résurrection de Lazare. 11 avait ressuscité d'autres morts par une seule parole prononcée du ton le plus ordinaire. Mais pour Lazare que le tombeau possédait depuis quatre jours, il le ressuscita par ses cris et par ses larmes; cela, afin de nous montrer la grandeur du prodige que Dieu accomplit, lorsqu'il ressuscite une came ensevelie dans l'habitude du péché. Car, d'après saint Augustin, le premier des quatre jours dont parle l'Evangile nous représente le plaisir du péché; le second, le consentement; le troisième, l'œuvre ellemême; et la quatrième, l'habitude mauvaise. Or, ce jour-Là,

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