LIVRE PREMIER, CHAPITRE XXIV
Lame ae doit sa résurrection qu'aux larmes el aux cris du Sauveur. Je crois avoir montré clairemenl que plus on diffère sa eonvenion, plus od la rend difficile , et par conséquent combien est
grossière l'erreur de ceux qui la renvoient à plus tard, s'imagiuaut qu'elle sera plus facile.
Admettons cependant que cd espoir ne soit pas vain; que les ehoses arrivent comme on les avait prévues, que penser de la perte d'un temps où l'on pourrait gagner desi précieux trésors? Je supposenne ville opulente prise d'assaut el livrée au pillage : a'estimeriez-vous pas insensé le soldai qui, au lieu d'imiter ses camarades occupes à recueillir les dépouilles des vaincus, jouerait avec des enfants sur une place publique? Mais n'êtes-vous pas plus insensé,
vous qui perdez votre temps aux bagatelles du siècle, tamlis que les justes se hâtent de faire provision de bonnes œuvres et de mérites pour le ciel?
De plus, que penserez- vous du mal que vous commettez à la place du bien que vous négligez? On ne devrait pas, dit saint Augustin, faire un seul péché véniel, eùt-on l'univers pour récompense. El vous, comment osez-vous commettre tant de péchés mortels, alors que le salut de mille mondes ne serait pas une raison suffisante pour en commettre un seul ? Pouvez-vous bien offenser, provoquer celui devant lequel il vous faudra •un jour comparaître, aux pieds duquel il vous faudra vous prosterner, dont les mains régleront le sort de votre éternité, dont vous aurez à implorer la miséricorde avec gémissements et avec larmes? Pouvez-vous bien défier celui dont vous aurez tant besoin, et qui vous exaucera d'autant moins que vous l'aurez plus défié? Voici comment saint Bernard interpelle ceux qui vous ressemblent : « Vous qui prenez le funeste parti de persévérer dans le mal, croyez-vous que le Seigneur vous pardonnera, ou non ? Si vous croyez qu'il ne vous pardonnera pas, quelle plus grande folie que de pécher sans espérance de pardon? Et si vous comptez tellement sur sa bonté que, malgré vos offenses, vous en espérez miséricorde, serez-vous assez pervers pour autoriser votre conduite criminelle de ce qui devrait vous porter à l'aimer davantage? » Oue repondre à ce raisonnement?
Kt Les larmes par lesquelles vous expierez plus tard vos fautes présent) s, qu'en pensez-vous maintenant? Si Dieu vous visite un jour; s'il vous l'ait entendre sa voix (el malheur à vous s'il ne le ; t pas) ; so iré qu'il vous rendra plus amers que le fiel
les fruits que vous prenez avec tant d'avidité. Soyez assuré que vous ue cesserez de pleurer les plaisirs d'un instant que vous aurez, goûtés ; et que vous voudriez avoir souffert mille morts avant que d'offenser ainsi le divin Maître. 11 fut bien court le temps que David passa dans le désordre; et la douleur qu'il en éprouva fut si durable qu'elle lui arrachait ees paroles : « Toutes les nuits, je baignerai mon lit de mes pleurs; j'arroserai ma couche de mes larmes, » l'salm. vi, 7 ; ou, d'après la version plus énergique de saint Jérôme, « j'inonderai ma couche de mes larmes; » tant étaient abondantes les larmes que faisait couler des yeux du saint Roi le souvenir de ses prévarications! Pourquoi donc perdriez-vous le temps à répandre une semence qui ne vous rapporterait que des regivt>?
Considérez en outre que la continuation de votre mauvaise vie vous réserve une foule de diiïicultés pour Tintant où vous retournerez à la vertu. De même qu'une longue et violente maladie se retire rarement sans laisser de traces ; de même le long usage du péché laisse l'âme plus faible , et découvre quelques-uns de ses côtés aux coups de l'ennemi. Les enfants d'Israël adorèrent le veau ' d'or ; et en punition Moïse leur en fit boire la poussière. C'est par un juste jugement que le Seigneur inflige quelquefois ce châtiment au péché; en sorte qu'il s'infiltre jusqu'à la moelle des os, et que nous trouvons notre supplice dans ce qui été a notre idole.
Du reste, ne remarquez- vous pas quel mauvais calcul il y aurait à vous réserver, pour faire pénitence, le temps de la vieillesse, et à laisser s'écouler dans l'indifférence vos jeunes années? Que diriez-vous d'un homme qui, possédant plusieurs bêtes de somme, et la matière de plusieurs charges, la mettrait tout entière sur le dos de la plus faible de, ses bêtes? Vous diriez qu'il est fou, n'estce pas? Eh bien, ils sont encore plus fous les chrétiens qui assignent tout le fardeau de la pénitence à la vieillesse, laquelle peut à peine se soutenir elle-même, tandis qu'ils passent oisives les an-