‹ Œuvres complètes de Louis de Grenade (volume 3)Chapitre 176 sur 308 · LIVRE PREMIER, CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER, CHAPITRE XXV

et qui attend pour cela l'heure de la mort, agil non par volonté, mais par nécessité. Sa pénitence, si elle n'a pas d'autre motif, n'es! pas pleinement volontaire.

Telle Cul la pénitence de Séméi Lorsque, voyant revenir victorieux de son 81s Absalon David qu'il avait précédenunenl insulté dans sa fuite. Il Reg. xvi et xix. il accourut au-devant de lui avec une foule Dombreuse et lui demanda humblenienl pardon des outrages qu'il lui avait prodigués. Ahisaï ae put s'empêcher de dire : a Kst-ce que ces excuses soustrairont à la mort celui qui a maudit L'oint du Seigneur? » Mais le saint roi ne permit pas qu'on le mit à mort. Comprenant toutefois combien ce repentir était peu sincère, il ne laissa pas ce crime impuni, et il laissa à son lils Salomon le soin d'en faire justice, 1IÏ Rrg. u.

Telle aussi parait être la pénitence de plusieurs chrétiens qui, ayant passe leur vie à offenser Dieu, et voyant la mort prête à les frapper, le tombeau prêt à les engloutir, Dieu à les juger, sans pouvoir se dérober à cette nécessité, ni à la destinée qui va leur être fixée irrévocablement, tendent vers leur juge des mains suppliantes, et fondent en prières et en protest; tions. Sans doute ces prières seront fructueuses, si elles sont sincères; malbeureusement L'expérience prouve qu'elles ne le sont pas. Combien y a-t-il de personnes uni hors de danger, oublient aussitôt ce qu'elles ont promis, reviennent à ce qu'elles avaient quitté, reprennent le fardeau dont elles semblaient s'être déchargées : prouvant par là que leur pénitence au lieu d'avoir pour principe la vertu el l'amour de Dieu, n'avait d'autre raison que l'extrémité à laquelle elles étaient réduites; le danger passé, les sentiments qu'il avait occasionnés se sont de même évanouis.

Il en est de cette pénitence comme de celle des matelots au milieu d'une violente tempête : ils font alors de magnifiques promesses ; ils sont tout disposés à changer de vie. La tourmente disparue, le péril éloigné , ils recommencent à jurer et à blasphémer, comme si la tempête et leur bon propos n'avaient existé qu'en songe.

La troisième raison se tire de ce que l'habitude du mal dont le pécheur ne s'est jamais départi l'accompagne ordinairement, comme l'ombre le corps, jusqu'aux portes du tombeau. Nous

l'avons dit souvent : L'habitude esl une espèce de nature dont on vient difficilement à bout. De là, ces hommes que nous voyons, même en face de La mort, suis souci de leur âme, ne songeant qu'à La vie qu'ils voudraient à tout prix conserver, remplis par l'amour du monde el des plaisirs qu'ils y ont goûtés. PPavez-vous jamais rencontré des vieillards aussi avares à leur lit de mort, aussi cupides, aussi préoccupés des plus misérables bagatelles, aossi endurcis pour boute sorte de bien, et contemplant OS qu'ils ne peuvent emporter avec autant de «uiivoitise que s'ils étaient florissants île saut.'? C'est la. nous dit saint Grégoire, un des châtiments que Dieu inflige au pécheur, permettant que sa faute le suive jusque dans le sépulcre, et qu'il s'oublie lui-même au moment de la mort, celui qui ne s'est pas souvenu de Dieu pendant sa vie. «De cette façon, continue le saint docteur, un oubli est puni par un autre oubli ; l'oubli qui fut une faute, par un oubli qui est à la fois une peine et une faute. » Nous en avons tous les jours des preuves frappantes, et souvent nous entendons parler d'individus qui expirent sans avoir voulu consentir à se séparer des personnes auxquelles les retenait une affection criminelle, oubliant totalement, par une juste permission de Dieu, ce qu'ils devaient et à eux-mêmes, et à leur àme.

La quatrième raison se tire de la valeur ordinaire des œuvres accomplies en ce temps. Il est manifeste pour quiconque possède une certaine connaissance de la nature divine, que ces œuvres lui sont beaucoup moins agréables que ces mêmes œuvres accomplies en des circonstances différentes. «Quel mérite y a-t-il, disait la bienheureuse vierge Lucie, adonner généreusement, quelque

rret que l'on éprouve, ce qu'il faut quitter forcément? » Quel mérite y a-t-il à pardonner une injure, quand ne pas la pardonner serait plus déshonorant encore? Quel mérite y a-t-il à rompre des liens qui, le voulut-on, ne pourraient subsister davantage ?

C'est de ces raisons que le savant théologien conclut la difficulté de la vraie pénitence à l'heure de la mort. Il va même plus loin; et il prétend que l'acte par lequel un chrétien prendrait librement le parti de renvoyer sa conversion à ce moment , serait un péché mortel , tant à cause de l'injure qu'il ferait à son àme que du péril

Page 1