LIVRE PREMIER, CHAPITRE XXVII
invétérées. Est-ce que la tempérance esi possible à un homme accoutumé depuis Longtemps à une table somptueuse et délicate? Celui qui se couvrait d'une pourpre éclatante pourrait-il bien revêtir un grossier manteau? Celui qui recbercbail les cbargeB de la république, pourrait-il se voie indifféremment sans charge et sans honneurs? Ne sera-ce pas un tourment pour le riche qui aime à paraître en public environné d'un nombreux cortège, et à remplir les rues où il passe de la foule de ses clients, de sortir désormais seul et sans suite? Il ne peut pas se faire que les habitudes d'autrefois n'accourent pour réclamer leurs droits, et pour entraîner Le cour par leurs caresses et par leurs séductions. Il ne peut pas se faire que souvent la gourmandise ne nous sollicite, que L'orgueil ne nous enfle, que les honneurs ne nous flattent, que la colère ne nous enflamme, que la cruauté ne se réveille, que la luxure ne nous emporte.
» Voilà le langage que je me tenais plus d'une fois à moi-même. Enveloppé d'une multitude de vices dont je n'espérais pas être jamais alïïanchi, je les favorisais par cette défiance même, et je leur obéissais comme à des amis domestiques. Cependant, lorsque débarrassé des fautes de la vie passée par les eaux du saint baptême, j'entrai le cœur pur dans les régions de la lumière céleste; lorsque la réception du divin Esprit eut créé en moi un nouvel homme, tout à coup, par une espèce de miracle, le doute céda la place à la certitude, l'obscurité se dissipa, les barrières tombèrent, ce que je jugeai difficile me parut aisé, et les impossibilités qui me frappaient s'évanouirent. Je distinguai clairement qu'à l'homme appartenait la vie de la chair et ce qui était né de la chair; qu'à Dieu au contraire devait être rapportée la vie dont l'Esprit-Saint était le principe. Vous connaissez bien, cher ami, ce dont le divin Esprit me dépouilla, ce qu'il me donna en échange : il me débarrassa de la mort des vices et me communiqua la vie des vertus. Vous savez tout cela; car, loin de faire mon éloge, je publie la gloire de Dieu. Une jactance de cette nature est toute excusée. D'ailleurs je devrais appeler gratitude et non jactance le sentiment qui me fait attribuer à la grâce d'en haut, et non à l'homme, cette étonnante transformation. Il est évident, en effet, que la grâce
seule m'a délivré du péché, et que le triste étal dans lequel j'étais
auparavant procédait de la corruption de ma nature. » J:pist.
Qfpr. u. -2.
- de saint Cyprien vous décrivent parfaitement l'illusion qui vous paralyse, et avec vous un grand nombre de chrétiens. Mesurant à leurs propres forces la difficulté de la vertu, ils en jugent l'acquisition impossible ; et ils ne remarquent pas qu'en se décidant à sortir du péché, les bras et la grâce de Dieu les reçoivent; ce qui aplanit toutes les aspérités dont on était effrayé. L'exemple de saint Cyprien vous le prouve; car il est incontestable, d'une part, qu'il ne raconte pas une fausseté; de l'autre que, si vous l'imitez, la grâce ne vous manquera pas plus qu'elle ne lui a manque à lui-même.
Prêtez encore votre attention à un exemple non moins admirable. Saint Augustin écrit dans ses Confessions , vin, 11 , qu'au moment où son cœur se disposait à quitter irrévocablement le monde, mille difficultés se présentaient à son esprit. D'un côté, les voluptés passées se mettant en travers, lui disaient : Comment! c'est pour toujours que tu nous laisses ! il n'y aura désormais plus rien de commun entre toi et nous? D'un autre côté il voyait la vertu, le visage joyeux et serein, environnée d'une foule de personnes de tout âge , de tout sexe dont elle faisait les délices ; et il entendait ce reproche : Quoi ! tu ne pourras pas ce qu'ont pu tant de personnes ! Et cette force est-ce en elles-mêmes ou en Dieu qu'elles l'ont puisée ! Sache bien qu'en comptant sur toi seul tu tomberas infailliblement. Appuie-toi sur Dieu, et ne crains rien; il ne s'éloignera pas de toi et il ne t'abandonnera pas. Appuie-toi sur lui avec confiance ; il te soutiendra et te sauvera. Au milieu de cette lutte si vive , il se mit à pleurer amèrement; et se retirant à l'ombre d'un figuier solitaire, il se laissa tomber à terre. Là il s'écriait du fond de son cœur, en versant des torrents de larmes : Jusque* à quand , Seigneur? Jusques à quand serez-vous irrité contre moi? Quand donc mettrai-je fin à ma honte! Jusques à quand dirai-je demain, demain? Pourquoi ne serait-ce pas aujourd'hui? Pourquoi ce moment ne serait-il pas le terme de mes iniquités !