LIVRE PREMIER, CHAPITRE \Wili
« Qui me donnera des ailes comme à la colombe? et je m'envolerai . i't ji' me reposerai. » Psalm. uv, 7.
Combien la félicité du monde esl trompeuse.
Ces misères inséparables de la Félicité du monde suffisent pour vous montrer qu'elle renferme plus de fiel que de miel, plusd'anertume que de suavité. J'eo laisse encore bieD d'autres de côté. Car elle n'est pas moins impure quebriève, rendanl les hommes impars et charnels; elle est animale et réduit les hommes à la condition de la brute ; elle est insensée, et elle 1rs prive de jugement; elle est variable, ne conservant jamais la même manière d'être; elle est infidèle, et elle nous abandonne quand nous nous y attendons le moins. Mais ce que je ne passerai pas sous silence,
sa fausseté et sa fourberie. Elle paraît ce qu'elle n'est i elle promet ce qu'elle ne tient pas, et c'est de la sorte qu'elle attire et perd la plupart des hommes. Comme il existe de l'or vrai et de l'or faux, des pierreries vraies et des pierreries fausses ; de même, il y a de vrais biens et des biens faux, une félicité vraie et une félicite fausse; à ce dernier genre appartient la félicité du monde. Aristote observe que l'on trouve des mensonges revêtus d'une apparence de vérité plus frappante que la vérité elle-même. On peut dire aussi qu'il y a de véritables maux revêtus d'une apparence de biens plus frappante que le bien lui-même. A cette classe de maux appartient encore le bonheur du siècle ; il est pour les ignorants ce qu'est l'appât pour les poissons et pour les oiseaux. Telle est la nature des choses corporelles qu'elles s'offrent à nous avec une face joyeuse, souriante en quelque sorte, laquelle nous assure contentement et plaisir. Mais l'expérience ne tarde pas à dissiper nos illusions; nous sentons l'hameçon sous l'appât, et nous reconnaissons la fausseté de ses promesses.
Il eu est ainsi de tous les plaisirs du monde. Prenez par exemple de nouveaux époux : les premiers jours de leur mariage écoulés, l'éclat de leur félicité baisse peu à peu, les soucis obscurcissent leur ciel , et ils sont enveloppés bientôt de la nuit de la nécessité et des fatigues. Ce sont les enfants, les maladies , les absences , la
jalousie . les procès , les enfantements laborieux , les douleurs et surtout la morl de l'un des époux qui. survenant plus d'une fois à ['improviste, change les joies de L'union en un veuvage et une solitude perpétuelle. Quelle félicité plus trompeuse, quelle illusion plus cruelle pourrait-il y avoir! La jeune vierge s'avance heureuse vers l'autel, parce qu'elle ne voit rien au delà de ce qui parait. Mais s'il lui était donné d'apercevoir le poids des peines dont elle se charge en ce jour, les larmes prendraient sur son visage Ja place du sourire. Rébecca désirait avoir des enfants; et quand durant sa grossesse, elle sentait ses enfans s'entrechoquer dans son sein, elle se mit à dire : « S'il doit en être ainsi, pourquoi ai -je conçu? » Gen. xxv, -22. Qu'elles sont nombreuses les personnes à qui pareille exclamation échappe pour avoir rencontré autre chose que ce à quoi elles s'attendaient !
Et les charges, les honneurs, les dignités, comme ils semblent aimables dans leur nouveauté! Mais que de passions, que de sollicitudes, que de jalousies et de tourments cache cette trompeuse splendeur! Que dirons-nous surtout des amours déshonnêtes! Elles sont riantes les avenues de cet obscur labyrinthe, mais le seuil une fois franchi, que d'épreuves il faut traverser , que de fâcheuses nuits à supporter, de dangers à courir! Un dragon venimeux veille aux pieds de l'arbre défendu; et souvent l'épée d'un père, d'un époux irrités, .vous enlève en même temps la vie, l'honneur, la fortune , et le bonheur éternel. Examinez de même l'existence des avares, de ceux qui demandent la gloire du monde aux armes ou à la faveur, vous ne verrez en elle que d'éclatantes tragédies; commencements fortunés, fin désastreuse. Tel est le calice <le la prostituée de Babylone , or à l'extérieur, poison au dedans.
A conclure par ce qui précède, qu'est la gloire humaine sinon le chant séducteur des sirènes; sinon un breuvage, savoureux mais mortel; une vipère peinte au dehors et ne soufflant que poisons? Elle attire, mais pour tromper; elle soulève, mais pour écraser ; elle réjouit , mais pour attrister. Ses biens elle les prête avec une effrayante usure. Or, la perte d'un fils est plus vivement sentie que la joie de sa naissance. En général, toute perte afflige plus que ne réjouit le gain : la maladie nous cause plus de