‹ Œuvres complètes de Louis de Grenade (volume 3)Chapitre 22 sur 308 · LIVRE PREMIER, CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER, CHAPITRE II

quel ne sera pas le pouvoir de Celui de qui toute paternité descend but la terre et dans le eiel? Et si, comme le dit Sénèque, cens qui ont reçu quelques bienfaits doivent, imiter une terre fertile , laquelle donne toujours en proportion de ce qu'elle a reçu, comment pourrons-nous jamais reconnaître envers Dieu les bienfaits dont il nous a comblés? car enfin nous ne pouvons pas lui donner plus que nous n'avons reçu de lui, quelle que soit l'ardeur de notre volonté ou la valeur de notre offrande. On manque à cette sorte d'obligation imposée par la reconnaissance, quand on ne donne rien de plus que ce qu'on a reçu ; mais que dire alors de celui qui donne moins ou qui même ne donne rien ? Aristote dit que l'on ne saluait jamais entièrement s'acquitter envers les dieux et les parents. En partant de ce principe , que dire de ce grand Dieu à qui nos parents et nous devons également l'existence ? Ne peuton pas dire qu'en comparaison d'un tel père nul ne mérite ce nom sacré ? Entendez aussi les trop justes plaintes qu'il exprime par la bouche de son prophète : « Si je suis votre Père , où est l'honneur que vous me devez ? Si je suis votre Maître , où est la crainte que ce nom devrait vous inspirer? » Malach. i , 6. Un autre prophète s'élève contre une semblable ingratitude avec des paroles beaucoup plus enflammées : « Génération perverse et adultère, peuple dénué d'intelligence et de sentiment, est-ce donc ainsi que tu reconnais envers ton Seigneur tant de grâces et de bienfaits? Est-ce que par hasard il n'est pas ton Père, la source première et l'Auteur de ton être ? » Deut. xxxii, 5 et 6.

Les hommes à qui s'adresse un tel reproche sont ceux qui ne savent ni lever les yeux au ciel , ni les reporter sur eux-mêmes ; car s'ils voulaient réfléchir un instant , ils se demanderaient compte à eux-mêmes de leur existence, ils désireraient connaître leur véritable origine et leur premier principe, le point de départ et le but de leur destinée ; d'où ils pourraient aisément déduire les devoirs qu'ils ont à remplir. Mais, n'agissant pas ainsi , ils vivent comme s'ils étaient eux-mêmes la cause de leur propre existence. Telle était la conduite de ce malheureux roi d'Egypte , à qui Dieu fait entendre ces terribles menaces par la voix de son prophète : « Je viens à toi , dragon superbe qui dé-

roules tes anneaux au milieu il»1 ton Qeuve, en disant : Ce fleuve

est à moi . c'est moi qui l'ai l'ait; et je me suis lait moi-même. »

h. \\i\ . ".. Cad le langage que tiennent, par leur eonduite

au moins, t.ms ceux qui vivent dans l'oubli de leur Créateur , ils

-.■ut absolument comme s'ils s'étaient faits eux-mêmes et comme s'ils ne reconnaissaient au-dessus d'eux aueun principe de leur être.

Bien différente a été la marche suivie par saint Augustin, puisque de la connaissance de ce principe nécessaire il s'éleva à celle (te son divin Créateur. Voici comment il s'en explique dans

Soliloqm s. cap. 31 : a Je revins à moi, je rentrai en moi-même et je me fis cette question : Qui es-tu? Et voici quelle fut ma réponse : un être doué de raison et sujet à la mort. Je me mis alors à rechercher la cause de tout cela , et je disais : D'où est-ce donc, mon Dieu, que cet être a tiré son principe? D'où pourraitil l'avoir tiré , si ce n'est de vous-même ? C'est vous qui m'avez l'ait , et je ne me suis pas fait moi-même. Vous êtes celui par qui je vis, par qui vivent et subsistent toutes les choses. Est-ce que , par hasard, un être pourrait avoir été l'artisan de sa propre existence ! Est-ce qu'il pourrait y avoir un autre être que vous d'où dériveraient l'être et la vie ? N'êtes- vous pas l'être d'où émanent nécessairement tous les êtres? N'êtes-vous pas la source de vie, d'où toute vie procède? C'est donc vous, Seigneur, qui m'avez fait, vous sans qui rien ne se fait. Vous êtes l'auteur de mon être, et je Buis l'œuvre de vos mains. Grâces vous soient donc rendues, Seigneur, à vous par qui je vis et toutes choses vivent. Grâces vous soient rendues, pane que vos mains m'ont formé et que je voua dois toul ce que je suis. Grâces vous soient rendues, ô ma suprême lumière ; car c'est à la clarté de cette même lumière que je voua ai trouvé et que je me suis trouvé moi-même. »

Tel est donc le premier des divins bienfaits, le fondement de tous Les autres. Tous les autres, en effet, présupposent l'existence, et notre être Lui-même est l'objet du bienfait que nous étudions; celui-là que tous les autres sont fondés, comme les accidents se rattachent à la substance qui leur sert de sujet. Il vous

lise de voir par là quelle est la grandeur de ce bienfait, à quel

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