LIVRE II. CHAPITRE
à quel point il est déraisonnable ei dangereux de mesure] >on mérite aux témoignages incertains des hommes, en Leur donnant ainsi 1»- droitde faire pencher la balance du côté qui plaîl momentanémeut à Leurs caprices , et de vous dépouiller ainsi , d'un instant à l'autre, des avantages qu'ils se plaisaient naguère à vous reconn Are. N 'est-ce pas leur coutume de déshonorer ei de flétrir ceux qui étaient L'objet de leurs adulations el de Leurs hommages? Si vous en faites dépendre votre mérite, tantôt vous serez grand et tantôt Lien petit, quelquefois même vous tomberez dans une complète nullité; cela dépend du souffle auquel obéiront des êtres aussi changeants que frivoles. Non, ne vous reposez pas sur les vaines louanges des autres, mais bien sur ce que vous savez réellement île vous-même. Alors même qu'ils vous élèvent jusqu'au ciel, écoutez en secret ce que vous dit votre propre conscience ; croyez plutôt à cette voix intime, fidèle expression de ce que vous êtes en réalité , qu'à l'aveugle opinion des autres , qui ne vous voient que de loin et vous jugent comme par oui-dire. Tenezvous donc en garde centre les jugements des hommes , et mettez toute votre gloire entre les mains de Dieu; lui seul est assez sage pour l'apprécier à sa juste valeur, assez fidèle pour vous la rendre dans toute son étendue.
Homme ambitieux , songez encore aux dangers que vous affrontez en désirant de commander aux autres. Comment pouvezvous, en effet, espérer qu'ils vous obéissent, lorsque vous ne savez pas vous obéir à vous-même? Comment osez-vous assumer sur votre tète la responsabilité d'autrui , quand déjà vous avec tant de peine à répondre de vous seul? Comprenez à quel point vous vous exposez en ajoutant à vos propres iniquités celles des hommes qui seront soumis à vos ordres. C'est à cela que revient la terrible parole de l'Ecriture : « Un jugement très-sévère sera prononcé sur ceux qui ont charge d'exercer la justice; les puissants seront puissamment tourmentés. » Sap. vi, t> et 7. Mais qui pourrait dire les soins et les travaux auxquels sont condamne*; ceux qui ont à leur charge un grand nombre de leurs semblables î C'est ce qu'exprima dans des termes bien frappants un prince célèbre au moment de monter sur le trône. Avant que la couronne
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fût placée sur BOD front, il la prit quelques instants dans ses mains, on lui adressant et» remarquables paroles: « 0 couronne,
eouronne, joyau plus précieux que fortuné! si quelqu'un te connaissail bien , il aurait beau te rencontrer sur sa route, il ne voudrait pas se pencher pour te ramasser. »
Homme superbe, ne perds pas de vue cette autre vérité : ton orgueil ne contente personne; ni Dieu, qui se déclare ouvertement contre toi, lui qui «résiste aux orgueilleux et donne sa grâce aux humbles, » 1 Vctr.x, r>; ni les hommes d'humilité, puisque ceux-là détestent évidemment tout ce qui sent l'ambition et la fierté; ni même les autres orgueilleux, tes semblables, à qui tout désir d'élévation étrangère est nécessairement en horreur, puisqu 'ils ne veulent pas qu'un autre s'élève au-dessus d'eux. Je vais plus loin et je dis que vous ne vous contenterez pas vousmême , ni durant le cours de cette vie , s'il vous arrive jamais de rentrer dans votre conscience, où vous ne pourrez manquer de voir l'inanité de vos efforts et la folie de vos pensées; ni beaucoup moins encore dans la vie future, puisque votre orgueil vous y ui<era des tourments éternels. Aussi Dieu semble-t-il nous dire lui-même par la bouche de saint Bernard : «0 homme, si vous v« .us connaissiez bien vous-même , vous seriez mécontent de vous, et vous me seriez agréable; mais comme vous ne vous connaissez pas, vous êtes heureux et fier de vous-même, et vous vous attirez mon mécontentement et ma colère. Un temps viendra où vous n'aurez ni mon approbation ni la vôtre : la mienne, parce que vous aurez péché; la vôtre, parce que vous brûlerez à jamais dans l'enfer. Il n'y a que le diable qui puisse être satisfait de votre orgueil; car c'est l'orgueil qui du plus beau des anges fit le plus horrible des démons, et le diable se complaît naturellement dans ceux qui lui ressemblent. »
Enfin, ce qui ne contribuera pas peu à vous inspirer l'humilité, ce sera de penser combien vous êtes dénué devant Dieu de mérites et de vertus qui soient purs et sans mélange. Que de vices qui revêtent la trompeuse image de la vertu! Que de fois la vaine gloire corrompt et détruit une œuvre bonne de sa nature! Souvent ce qui brille aux yeux des hommes, est sombre et ténébreux aux