L1VHK II, CHAPITRE III
vue : plus les choses de la terre vous succèdent au gré de vos désirs, plus vous êtes menacé d'une profonde indigence; car céÉ trompeuses prospérités égarent votre cœur et déplacenl votre confiance, laquelle ne devait reposer qu'en Dieu seul. Oh! si vous saviez combien est misérable le sorl que vous préparent les prospérités temporelles! L'amourdes richesses est plutôt un tourment, par les désirs sans cesse renaissants dont il déchire votre Ime, qu'il n'est un plaisir par l'usage que vous pouvez faire de tels biens; il vous enlace dans le filet de mille tentations diverses, vous plonge dans de mortels soucis, et, sous l'image séduisante du plaisir, vous précipite sans cesse à de nouveaux péchés, source intarissable d'agitations et d'angoisses. On n'acquiert pas les richesses sans se condamner aux plus pénibles labeurs, on ne les possède pas sans de continuelles inquiétudes, on ne les perd pas sans de poignantes douleurs. Mais ce qu'il y a de pire en tout cela, c'est que rarement on les obtient sans blesser sa conscience et méconnaître les préceptes du Seigneur; car, comme dit le proverbe, le riche est l'auteur ou l'héritier de l'injustice.
Ce qu'il y a de non moins déplorable, c'est que toutes les richesses de la terre, viendrait-on à les acquérir toutes sans exception , sont incapables de satisfaire les désirs de votre cœur; elles ne l'ont que les accroître et les enflammer; vous êtes alors comme l'hydropique, dont la soif s'irrite de plus en plus par les moyens même qu'il emploie pour l'apaiser. Quelque grands que soient les trésors dont vous aurez réalisé la possession, soyez sur que vous en désirerez toujours davantage, et qu'ils ne vous laisseront au cœur qu'un vide immense et un immense soupir. Ce pauvre cœur humain, en se précipitant à travers les choses du monde, s'épuise de fatigue et ne parvient jamais à se contenter ; il boit à longs traits aux sources impures de la terre, et jamais il n'apaisera la soif dont il est dévoré. La destinée même que Dieu lui a faite le pousse toujours en avant; jamais satisfait de ce qu'il possède, toujours avide des biens qui lui font encore défaut, il oublie constamment le plaisir des succès obtenus , sous la douloureuse impression des insatiables désirs qui lui restent encore à satisfaire ; l'or ne remplit pas davantage son cœur, que l'air ne remplit sa
poitrine. C'est ce dont saint Augustin ne pouvait assez setonner; et voici comment il exprime sa douleur et sa surprise : « D'où vient que L'homme ne saurait jamais assouvir les dévorants appétits de sou coeur, quand nous voyons les animaux privés de raison mettre un terme à leurs appétits? Ils ne se mettent à .la poursuite de leur proie que lorsqu'ils sont pressés par L'aiguillon de la faim; à peine l'ont-ils apaisée, qu'ils s'arrêtent et se reposent. Seule L'avarice des riches du monde ne connaît pas de limites à ses désirs; elle dérobe, elle entasse toujours , et ne peut jamais réussir à se satisfaire. »
L'expérience ne vous dit-elle pas aussi que là où se trouvent de grandes richesses, se trouvent également beaucoup d'hommes pour les consumer, les gaspiller, les dissiper ou les ravir? Que peut obtenir de ses richesses l'homme le plus opulent de l'univers, si ce n'est en définitive ce qui suffit à l'entretien de sa vie? Elles ne peuvent lui donner de plus qu'une suite intarissable d'embarras et de soucis, dont vous pouvez, aisément vous affranchir en mettant votre espérance en Dieu, en vous confiant entièrement en sa providence paternelle. Jamais il n'abandonne ceux qui espèrent en lui; en créant l'homme dans les conditions actuelles de son existence, en lui imposant la nécessité de manger pour soutenir sa vie, n'a-t-il pas en quelque sorte contracté l'obligation de ne pas le laisser mourir de faim ? Se pourrait-il que le même Dieuqui donne leur nourriture aux petits des oiseaux, aux lis des champs leur parure et leur beauté, retirât son secours à l'homme, alors surtout qu'il en faut si peu pour subvenir aux nécessités de cette faible créature? La vie est bien courte, la rapidité de la mort trompe nos prévisions et dépasse toutes nos craintes; quel besoin avez-vous d'amasser tant de ressources pour accomplir une si petite traversée? Pourquoi voulez-vous vous charger de tant de richesses ! Moins vous en aurez, plus vous serez libre et dégagé pour accomplir votre course. Quand vous aurez atteint la fin de votre journée , le terme de votre route, en y parvenant dénué de tous les biens terrestres, serez-vous moins heureux que les riches, arrivés au même point avec un lourd fardeau? Au bout de votre marche , vous laisserez moins de regrets dans ce lieu d'épreuve