‹ Œuvres complètes de Louis de Grenade (volume 3)Chapitre 227 sur 308 · LIVRE II. CHAPITRE III. L · texte numérisé non relu

LIVRE II. CHAPITRE III. L

.■' de pèlerinage; voua aurez un compte moins grand à rendre au Juge suprême; tandis que les malheureux partisans de la fortune éprouveronl les plus cruels déchirements en se séparant de ces trésors si péniblemenl entassés, en quittant tous ces biens, unique objet de leurs affections grossières: il ne leur en restera rien alors, si ce n'est le compte rigoureux et terrible qu'ils en devront au Seigneur.

Ce n'er-t donc pas pour vous-même, ô homme insensé, que vous avez amassé ces richesses : vous êtes venu dans ce monde dans un étal de dénuement complet, nul doute que vous ne deviez en sortir de même. Vous êtes entré bien pauvre dans la vie, et vous la quitterez plus pauvre encore. Voilà ce qu'il faudrait souvent rappeler à votre mémoire, avoir sans cesse devant les yeux; car, comme le dit saint Jérôme dans son Prologue de la Bible , « il n'est pas difficile de mépriser toutes les choses de la terre, quand on se souvient qu'il faut mourir. » On ne saurait assez le redire, à l'article de la mort, tous les biens terrestres vous échapperont à la fois , vous n'emporterez avec vous que les œuvres accomplies durant la vie, bonnes ou mauvaises. Il se trouvera seulement que vi 'lis aurez à jamais perdu les biens de l'éternité , si vous les avez oubliés ou négligés sur la terre, pour consacrer tout votre temps et tous vos soins à l'acquisition des biens temporels. Il sera fait alors trois parts de tout ce que vous posséderez, ou plutôt de tout ce que vous êtes : le corps aux vers, lame aux démons, les biens aux héritiers; et ces héritiers seront pour la plupart des hommes ingrats, ou prodigues, ou pervers. N'est-il donc pas mille fois préférable de distribuer, selon le conseil de Jésus-Christ lui-même, Luc. xvi, 9, vos biens aux pauvres, afin qu'ils les portent devant vous dans les tabernacles éternels; ainsi qu'on voit les puissants de la terre , quand ils s'acheminent vers leur capitale , faire porter devant eux leurs plus riches joyaux. Quelle plus grande folie que de laisser vos biens dans une région étrangère où vous ne retournerez jamais, au lieu de les envoyer dans la patrie que vous devez habiter pour toujours !

Le souverain Maître du monde, tel qu'un père de famille guidé par sa sagesse et son amour , a réparti les charges et les biens

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entre ses divers enfants, de telle sorte que les uns soienl les dépositaires de son pouvoir et desea bienfaits, tandis que les autres seraieut dirigés el nourris par la sagesse et La générosité de leurs frères, l'.t puisque vous êtes du nombre de ceux nui de leur superflu doivent subvenir au besoin du prochain et sont établis comme les ministres et les dispensateurs de la divine Providence, pensez-vous qu'il vous soit permis de garder pour vous seul ce que vous ave/, reçu pour le bien d'un grand nombre? « Le pain que vous tenez renferme, dit saint Basile, est l'aliment des pauvres, ces habits qui ne voient jamais le jour, c'est le vêtement de ceux qui sont nus, l'argent que vous entassez dans vos coffres, c'est la suprême ressource des indigents. » Tenez donc pour certain que vous êtes coupable de vol vis-à-vis de ceux que vous pouviez secourir avec l'excédant de vos biens et que vous n'avez pas secourus; que ces biens gaspillés parle luxe, absorbés par la volupté , ou stérilisés par l'avarice , vous les dérobez à l'indigence de vos semblables. Sachez-le bien aussi , les richesses que vous avez reçues de Dieu sont autant de remèdes préparés pour secourir la misère humaine, et non des instruments pour servir à une mauvaise vie. Quand tout vous prospère dans la vie, n'oubliez pas celui qui est l'auteur de toutes vos prospérités ; ne faites pas tourner à la vaine gloire ce qui doit servir à soulager les infortunes de votre prochain. Mon frère , je vous en conjure, ne préférez pas l'exil à la patrie ; de ce qui n'est qu'une ressource pour le voyage ne faites pas le but de vos efforts, ne changez pas les moyens en obstacles ; à force d'aimer la clarté de la lune, ne dédaignez pas la lumière éclatante du soleil ; ne permettez pas que les secours qui vous ont été donnés pour la vie présente , deviennent pour vous la source d'une éternelle mort. Vivez content des biens que le ciel vous a répartis , ne perdant jamais de vue cette parole de l'Apôtre : « Ayant les aliments nécessaires et les habits pour nous couvrir, contentons-nous de cela. » I Tim. vi, 8. Le serviteur de Dieu, comme dit saint Jean Chrysostome, ne se propose dans ses vêtements, ni de briller aux yeux des autres, ni de flatter sa propre chair, il n'a d'autre but que de pourvoir au nécessaire, Suuvenez-vous de ce que le Sauveur vous dit encore :

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u Cherchez avant toul le royaume de Dieu <'t sa justice, ei tou reste vous sera donné par surcroît.» Matth. vi. 33. Dieu veut vous donner les choses les plus grandes; comment vous refuserait-i] plus petites? .N'oublie/, pas non plus que ce u'est pas la pauvreté elle-même qui esl une vertu . mais bien l'amour de la pauvreté. Ceux 1 1 ni sont volontairement pauvres, portent «mi eux un trait frappant de ressemblance avec le Christ . lui qui étant riche richesses même de Dieu, a voulu pour mais se faire pauvre. Ceux qui vivent dans une pauvreté que la nécessité même leur impose et qui savent mépriser les richesses qu'ils ne possèdent pas, ont trouvé le secret de l'aire une vertu de cette pauvreté nécessaire. De même donc que les pauvres se conforment au Christ par leur pauvreté même, de même les riches, en faisant part de leurs biens aux pauvres, façonnent leur cœur à l'image de ce divin Modèle. Les pauvres bergers ne furent pas les seuls qui trouvèrent le Christ dans son indigence , les sages et les puissants furent également admis à lui offrir leurs trésors. Vous donc qui possédez des biens suffisants, faites généreusement l'aumône aux pauvres, car c'est Jésus-Christ-lui-mème qui la reçoit par leurs mains. Ne doutez jamais que dans la patrie céleste qui doit être votre éternel séjour, ne vous soit fidèlement gardé ce que vous lui aurez donne sur la terre ; mais si vous tenez vos biens enfouis , n'espérez pas trouver quelque chose là où vous n'aurez rien déposé. Comment l'homme peut-il dès lors appeler son bien ce qu'il ne saurait emporter avec lui, ce que la mort lui dérobe inévitablement, malgré tous ses efforts et toutes ses résistances? Il n'y a de biens véritabesqueles biens spirituels, puisque ceux-là n'abandonnent jamais leur possesseur , pas même dans la mort, puisque nul ne peut les lui ravir , à moins qu'il ne consente à s'en dépouiller lui-même.

Nul ne doit retenir le bien d' autrui.

À propos du péché dont nous parlons ici , nous devons signaler le danger auquel on se trouve quelquefois exposé de retenir le bien des autres. Rappelons en premier lieu que l'injustice ne consiste pas seulement à ravir le bien du prochain, mais qu'elle con-

siste aussi à le retenir contre la volonté du maître. 11 ne suffit pas non plus d'avoir l'intention de le restituer plus tard, quand ou le

pont tout de suite; ce nVsl pas la restitution toute seule qui tombe. bous le précepte, mais bien une restitution immédiate et sans aucun délai provenant de l'intérêt ou de la négligence. Ce n'est que lorsqu'on ne peut pas restituer au moment même, ou tout restituer parce qu'on sera tombé dans une grande indigence, que Dieu nous dispense d'une restitution totale ou partielle, d'après ce principe évident que Dieu n'exige pas de nous l'impossible.

Pour bien établir la doctrine qui se rattache à notre sujet, il me suffira de citer ce que le pape saint Grégoire écrivait à un seigneur de son temps : « Souvenez-vous que les richesses mal acquises doivent rester de ce côté de la tombe, et que le péché seul dont vous vous êtes rendu coupable en les acquérant ainsi , doit vous suivre au delà. Quelle folie , par conséquent, de réaliser un bénéfice dont on sera dépouillé , et une perte qui doit s'attacher à vous pour toujours! quelle folie de laisser aux autres le plaisir, en gardant uniquement pour soi la torture ! quelle folie de se créer une peine éternelle pour l'autre vie, afin que d'autres jouissent quelque temps dans la vie présente ! » Epiât, ad Justin, n.

Cette folie va plus loin encore si c'est possible, puisqu'elle vous fait préférer à vous-même les choses que vous possédez, sacrifier le bien de votre âme à celui de votre fortune , présenter enfin votre corps à la pointe del'épée, pour que celle-ci ne déchire pas votre manteau ! Vous semble-t-il qu'il soit bien éloigné de ressembler à Judas celui qui pour un peu d'argent vend la justice, la grâce divine et son âme elle-même? S'il est vrai d'ailleurs, comme vous ne sauriez en douter , qu'il faut en définitive restituer le bien d'autrui à l'heure de la mort, sous peine d'encourir la damnation éternelle, n'est-ce pas encore une grande folie, en présence d'une telle obligation à laquelle vous ne pourrez un jour vous soustraire , de consentir à vivre en état de péché pendant tout le temps qui vous sépare encore de ce jour, de traîner d'ici là le lourd fardeau de votre iniquité , de vous confesser , de communier peut-être avec une conscience souillée , de perdre enfin tous les biens spirituels dont le péché prive votre âme, et qui sont

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