LIVRE II, CHAPITRE IX
personnes qui en font partie, quand on les entend prononcer un jurement quelconque. Lorsque vous-même tomberez par surprise dans un semblable péché, imposez-vous pour pénitence de donner une aumône, ou de réciter une prière, ne serait-ce qu'un l'aleret un Ave; ce n'est pas tant comme une expia ion de votre faute que comme un avertissement pour n'y plus retomber.
Des murmures, des moqueries et des jugements téméraires.
Un autre péché que vous devez éviter avec non moins de soin, c'est de vous livrer à des murmures. Ce péché règne de nos jouis aussi bien que dans les âges passés; il n'est famille si bien organisée, cong, égation rel:gieuse si fervente, lieu tellement saint, qui soit à l'abri de ce désordre. Il est vrai qu'il est commun à toutes sortes de personnes, vu que le monde, avec ses vices et ses travers, fournit un éternel sujet de larmes aux bons, de murmures aux faibles; il est néanmoins des personnes que leur nature même incline à ce défaut. De même qu'il est des goûts qui ne peuvent supporter les choses douces, qui veulent des assaisonnements amers et piquants, il est de même des âmes si perverties, tellement imprégnées, s'il est permis de le dire, d'une, humeur triste et mélancolique, qu'elles ne sauraient trouver de goût ni aux vertus des autres, ni aux louanges dont ils sont l'objet; il faut qu'elles critiquent et médisent, elles ne voient que le mal dans le prochain. S'agit-il de tout autre sujet de conversation, elles sont comme endormies et muettes; mais sitôt qu'on touche à ce point, les voilà qui reprennent vie, elles ont toujours de nouvelles inspirations sur une semblable matière.
Voulez-vous exciter dans votre cœur une haine salutaire contre un vice aussi détestable que dangereux , faites attention à trois grands maux qu'il entraîne à sa suite. Le premier, c'est qu'il touche de bien près au péché mortel, quand il ne l'est pas déjà par luimême; du murmure à la détraction le pas est glissant, la distance imperceptible; la limite est bientôt franchie; les philosophes disent que les éléments qui ont des qualités communes sont aisément confondus. Aussi voyons-nous bien souvent les hommes qui commentom. x. 30
cenl par murmurer, se laisser entraînera parler des défauts personnels, après avoir parlé des vices généraux; de ce qui est publie ils arrivent à ce qui est secret, du petit au grand; une atteinte est faite à la réputation du prochain, son honneur est flétri. I ne fois que la langue s'est en quelque sorte échauffée, le désir d'embellir les choses L'entraîne par delà les limites de la vérité, et il n'est pas plus facile alors de mettre un frein à l'ardeur qui l'eut raine, que d'apaiser la flamme excitée par le vent, ou d'arrêter un cheval emporté et qui n'a pas de bouche. Dans un tel état, le murmurateur n'a plus d'égard pour personne, il va toujours plus loin et ne s'arrête pas qu'il n'ait fouillé dans les plus secrets recoins de la vie privée. C'est la crainte de ce mal qui faisait dire à l'Ecclésiastique, xxu, 33 : « Qui mettra une garde à ma bouche, un sceau sur mes lèvres, pour qu'elles ne me soient pas une occasion de chute, pour que ma propre langue ne prononce pas elle-même ma condamnation? » Celui qui parlait de la sorte connaissait bien l'importance et la difficulté d'une Mie précaution. C'est de Dieu seul qu'il attendait le remède au mal dont nous parlons. Dieu seul, en effet, est le médecin capable de nous en guérir ou de nous en défendre. C'est ce qu'atteste Salomon quand il dit : « Il appartient à l'homme de disposer son âme; mais il n'appartient qu'à Dieu de gouverner la langue. » Prov. xvi, 1.
Le second mal dont ce vice est la source, consiste dans la triple blessure qu'il fait. Il blesse à la fois celui qui médit, ceux qui l'entendent et l'approuvent, l'absent qui est l'objet de la médisance. On a dit avec raison que les murs ont des oreilles, que la parole a des ailes; les hommes veulent gagner des amis, ils vont rapporter à celui qui est attaqué dans sa réputation, sous prétexte de prendre intérêt à son honneur, les propos tenus sur son compte. De là viennent les discordes, les colères et les ressentiments, de là naissent <b-< haines qui peut-être ne s'éteindront jamais; parfois même l'etlusion du sang en est la suite fatale. C'est là ce qui fait dire au Sage : « Le moqueur et le médisant seront maudits, parce qu'ils ont seine la désunion parmi ceux qui vivaient en paix. » Eccli. xxviu, 15. Et c'est une parole, vous le voyez, une parole imprudente qui est la cause de tout ce mal; car, ainsi que s'exprime en-