LIVRE II, CHAPITRE IX
core le Sage, a d'une étincelle nuit souvent un grand incendie, » Eccli. si, ■'{'».
Voilà pourquoi l'Ecriture sainte compare la langue du médisant, tantôi au tranchanl d'un rasoir, tantôt à des flèches lancées de loin et qui frappent l'ii me à L'improviste, tantôt à un serpent qui mord dans l'ombre et laisse son poison dans la blessure. Uirn ne saurait mieux que de semblables comparaisons nous donner une idée de la malice de ce péché et des ravages qu'il exerce. Ce péehé est si grand que l'Auteur sacré a pu dire : « Un coup donné laisse une empreinte sur le corps; mais la mauvaise langue meurtrit et broie les os. » Eccli. xxvm, 21.
Un troisième mal qui s'attache à ce vice, c'est l'horreur qu'il inspire et l'infamie dont il est l'objet. Tous les hommes fuient naturellement les mauvaises langues, comme on fuit des serpents au dard empoisonné. « Le médisant est redouté par ses concitoyens, » dit encore L'Ecclésiastique, ix, 25. Que vous faut-il de plus pour vous faire détester un vice qui produit tant de maux et ne saurait vous rapporter aucun avantage? Comment pourriez- vous consentir à vous rendre inutilement et sans cause détestable aux yeux de Dieu, infâme aux yeux des hommes? Considérez surtout qu'aucun autre pèche ne dégénère plus facilement en habitude; on en vient à tomber dans le même désordre, à encourir les mêmes dangers, toutes les fois qu'on parle avec les autres.
Désormais persuadez-vous donc que la vie du prochain est pour vous comme un arbre défendu, auquel vous ne devez jamais toucher. Autant vous devez éviter de dire du mal du prochain, autant vous devez éviter de dire du bien de vous-même ; l'un de ces défauts est uue preuve de malice, l'autre un signe de vanité. Sur vos lèvres, que tout homme soit vertueux , que tout homme soit honoré ; chacun doit être persuadé que nul n'est mauvais d'après vos paroles. 11 arrivera de là que vous jetterez un voile sur une infinité de péchés, vous supprimerez une foule de scrupules et de remords de conscience, vous vous rendrez aimable aux yeux de Dieu et aux yeux des hommes, tout le monde vous honerera, comme vous honorerez tout le monde. Mettez donc un frein a votre langue , sachez refouler une parole prête à sortir de votre
bouche, pour pou que vous sentiez qu'elle agite votre sang. Croyez bien que c'est ici l'un des actes les plus beaux de la prudence, une retenue digne des plus grands éloges; il n'est pas de plus magnifique empire auquel vous puissiez aspirer, que celui que vous exercerez sur votre propre langue.
Valiez pas croire que vous éviterez de tomber dans ce vice, parce que vos murmures seront entourés de certaines précautions, qui semblent un sacrifice fait à la charité, mais pour mieux la blesser ensuite ; on commence par donner quelques éloges à la personne qu'on veut condamner. Le médisant ressemble sous ce rapport au chirurgien qui, avant de saigner son malade, passe doucement la main et fait couler de l'huile sur la veine qu'il veut percer; mais il enfonce le fer et fait jaillir le sang. Voilà les hommes dont le Prophète dit : « Leurs paroles sont plus douces que l'huile, tandis qu'elles sont en réalité plus perçantes que des flèches. » Psalm. liv, 22.
S'abstenir de parler mal des autres, c'est toujours certes une grande vertu; mais elle est plus grande encore quand il s'agit de ceux dont nous avons reçu quelque offense, car plus est forte la démangeaison de parler, plus se montre généreuse i'àme qui sait vaincre la passion en s'imposant le silence. La réserve et la prudence doivent alors être proportionnées au danger.
Il ne faut pas seulement éviter de murmurer et de médire ; il faut encore éviter d'écouter les murmures et les médisances des autres. Soyez fidèle à ce conseil de l'Esprit-Saint : « Mettez autour de vos oreilles une haie d'épines, et n'écoutez pas la langue du médisant. » Eccli. xxviii, 28. Cette expression doit être remarquée : Il ne vous est pas dit de boucher vos oreilles avec du coton ou tout autre matière semblable ; vous devez fermer vos oreilles avec des épines, pour éloigner plus efficacement celui qui médit, lui faisant comprendre par votre air à quel point ses paroles vous déplaisent. C'est ce que Salomon dit d'une manière plus formelle: o Le vent du nord chasse la pluie, un visage triste éloigne la langue du médisant. » Prov. xxv, 23. Saint Jérôme ajoute, écrivant à Népotien : « La flèche ne s'enfonce pas dans la pierre; souvent au contraire elle est repoussée vers celui qui l'a tirée. »