LIVRE II, CHAPITRE XIII. i
au milieu d'un grand nombre de convives, ne soyez pas le premier à mettre la main dans le plat «m bien à demander à boire. » Ecdi. xxxi, 19 et Beq. Ce sont là, nous le voyons, des règles admirahlement sages pour la direction de notre vie; elles sont bien
dignes de ce Maître souverainement parlait dont toutes les œuvres sont accomplies avec ordre et mesure, et qui veut en cela que nous le prenions pour modèle.
Saint Bernard nous trace la même conduite avec des expressions pleines de sagesse et de clarté : « Pour ce qui regarde le manger, dit-il, nous devons tenir compte de la manière, du temps, de la quantité et de la qualité. Quant à la manière, l'homme ne doit pas laisser tous ses sens s'absorber dans la nourriture qu'il prend. Quant au temps et aux autres circonstances, il ne faut ni devancer l'heure des repas ni demander des mets plus délicats ou plus abondants que ceux qui sont servis aux autres, sauf le cas d'une évidente nécessité. » C'est ainsi que s'exprime cet illustre serviteur de Dieu.
Ces enseignements étaient également ceux de saint Grégoire pape : « L'abstinence n'anticipe jamais sur les heures des repas, comme le fit Jonathas en mangeant le rayon de miel ; elle ne désire pas des mets qui flattent le goût , comme le firent les Hébreux dans le désert quand ils regrettaient les viandes de l'Egypte; elle ne demande pas des apprêts recherchés, comme le faisaient les enfants d'IIéli ; elle ne mangé pas jusqu'à n'en pouvoir plus, suivant l'habitude des habitants de Sodome ; elle ne se laisse entraîner ni par la délicatesse du goût ni par l'impétuosité de l'appétit, à la manière d'Esau, qui vendit son droit d'aînesse pour un plat de lentilles. » Moral, xxx, 27. Telles sont les remarquables paroles de ce grand docteur ; elles embrassent beaucoup de choses dans leur brièveté, et les exemples qu'elles rappellent les éclairent en même temps et les confirment.
Mais nous allons voir ces préceptes beaucoup plus développés par Hugues de Saint-Victor. Dans son traité de la Discipline des religieux, il nous enseigne en ces termes ce que nous devons observer dans l'usage des aliments : « L'ordre et la modération qu'il faut garder dans les repas ont un double objet : la nourri-
ture elle-même et celui qui la prend. Celui-ci doit montrer sa modération par le silence, les regards et sa tenue corporelle; il doit mettre un frein à sa langue en s'abstenant de tout vain discours, à ses yeux même, évitant de les porter indiscrètement de tous côtés , à tous ses sens enfin , en les tenant dans le calme le plus parfait. Il y a des personnes qui, en s'asseyant à table, lais -en t aussitôt apercevoir et l'impétuosité de leur gourmandise , et l'inconsidéraiion de leur esprit. Aucun de leurs membres n'est en repos; ils agitent incessamment la tête, étendent les bras, lèvent les mains en l'air; et, comme s'ils vouloient accaparer eux seuls toute la table, ils se démènent en tout sens : triste et honteuse agitation , qui n'a d'autre effet que de bien faire connaître à quel point ils sont dominés par leurs grossiers appétits. Ils n'occupent qu'un point, sans doute; mais ils enveloppent tout du regard et du geste; au même instant, et pour ainsi dire à la fois, vous les voyez tendre le verre, rompre le pain, découper les mets. Comme un bouillant guerrier qui va s'emparer d'une forteresse , ils ne savent par où commencer le combat qui se présente ; ils voudraient enlrer dans la place par tous les côtés à la fois. » Tels sont les désordres personnels qu'il faut éviter avec le plus grand soin dans la manière de prendre sa nourriture. 11 faut, de plus, veiller à tout ce qui pourrait blesser les convenances, comme nous l'avons encore dit, dans le choix ou la quantité des aliments.
S'il est toujours nécessaire de se conformer à ces sages conseils, de les avoir bien présents à sa mémoire quand on est au moment de prendre son repas, il importe surtout de s'en souvenir, quand on sent plus qu'à l'ordinaire l'aiguillon de la faim , ou mieux encore quand une table abondante et délicate nous attend ; car dans ce double cas notre faible nature, soit par l'impulsion de ses appétits, soit par l'attrait des choses extérieures, nous entraîne plus aisément au mal. Il faut veiller alors, non-seulement aux entraînements réels, mais encore aux illusions mêmes de la gourmandise. Il y a dans ce vice une sorte d'hypocrisie, diténergiquement saint Jean Climaque. Au commencement du repas, il montre une avidité qui dépasse de beaucoup sa puissance; on dirait dès l'abord