LIVRE 11, CHAPITRE Mil. W
qu'il va tout absorber, et l'on voit dans peu que ce n'était là qu'une honteuse illusion; il n'en faut pas tant pour satisfaire L'homme le plus avide.
Pour remédier à ce désordre, le chrétien doit penser, au moment de se mettre à table , qu'il y a là deux convives , selon l'expression d'un sage païen, aux besoins desquels il faut pourvoir, le corps et rame. 11 est sans doute nécessaire de fournir à l'entretien du corps et de lui donner les aliments qu'il réclame; mais lame aussi réclame la nourriture qui lui est propre ; et l'àme n'est pas oubliée quand on procède à cette action avec cette modération et cette réserve que la tempérance sait nous imposer. En effet, n'est-ce pas là pratiquer la vertu? et la vertu n'est-elle pas la nourriture et le soutien de l'àme ?
Un autre moyen non moins efficace pour modérer la violence de nos appétits , c'est de comparer les heurpux fruits que produit en nous la vertu d'abstinence, avec le plaisir rapide et grossier que donne la gourmandise; et de la sorte on comprendra si la raison permet de sacrifier les premiers au second.
Or, pour être mieux en état de faire cette comparaison, il est bon d'observer que de tous nos sens corporels, les plus matériels et les moins nobles sont ceux du tact et du goût. Il n'est pas dans la nature d'animal si imparfait qui ne possède ces deux derniers; tandis qu'il en est beaucoup qui sont privés des trois autres. Mais les sensations suivent évidemment l'ordre des sens. On peut juger dès lors combien sont vils et méprisables les plaisirs dont il est ici question. A l'abjection de ces plaisirs, ajoutez leur extrême rapidité; et il vous sera d autant plus aisé d'en faire justice. Le plaisir que nous trouvons dans le goût ne dure, en effet, qu'un instant; il disparait aussitôt que l'objet n'est plus en rapport avec le sens, que la nourriture n'est plus en contact avec le palais. Ce sont là des vérités de fait et d'expérience. Quel est donc l'homme qui, les ayant présentes à sa pensée, pourrait échanger contre de telles satisfactions les biens inappréciables dont la tempérance est la source?
Il nous semble que cela devrait suffire à nous faire pratiquer cette vertu, à dompter la passion contraire. Mais que d'autres
choses nous pourrions ajouter à celles que nous avons exposées, sa lf temps nous le permettait ! Il faut nous résumer : que l'homme, comme nous l'avons déjà dit, mette dans la balance, d'un côté, la honte et l'abjection du plaisir qu'on recherche dans les aliments, le peu de durée d'une telle satisfaction, la tristesse et le dégoût qu'elle laisse après elle; d'un autre côté, la gloire surhumaine et la céleste beauté qui brillent dans l'austère vertu de sobriété, les heureux fruits qu'elle produit, les exemples que les saints nous en ont donnés. Ajoutons à cela les souffrances des martyrs, leur abnégation et leur courage , le souvenir de nos péchés, la pense dr> feux de l'enfer et des peines du purgatoire. Chacune de ces choses nous dira combien il nous est nécessaire d'embrasser la croix, de réprimer la gourmandise, de mortifier la chair, d'exles plaisirs coupables, de satisfaire à la justice, de Dieu par les douleurs de la pénitence. Préparons-nous à nos repas par des réflexions aussi salutaires, et nous verrons à quel point ce nous sera une chose aisée d'accomplir, en les prenant, les saintes lois de la mortification et de la tempérance.
Si de telles précautions sont nécessaires pour ce qui regarde le manger, combien plus ne le sont-elles pas en ce qui regarde spécialement le boire? Parmi les choses contraires à la vertu de chasteté, l'une des plus dangereuses c'est le vin. Il est l'ennemi capital de cette vertu céleste. Quelle prudence ne faut-il pas dans l'usage de cette liqueur, puisque « en elle réside la luxure, » selon l'expression de saint Paul, Ephes. v, 18. C'est surtout quand elle est activée par l'effervescence de la jeunesse, que cette perfide liqueur exerce le plus ses ravages. En abuser à cette époque de la vie, n'est-ce pas jeter de l'huile sur le feu, donner un terrible aliment à des flammes dévorantes? Ne dirait-on pas que le vin, à raison de sa chaleur intrinsèque, agit directement sur le cœur, qui est comme te siège et le foyer de toutes nos passions; que de là il se répand dans tous les membres avec la rapidité d'un incendie ? Sous son active influence, on voit éclater soudain la folle joie, la colère et la fureur, l'amour et la haine, les projets les plus criminel! et les résolutions les plus téméraires. Le vin semble avoir :;• effet propre de combattre et renverser en nous l'action des