LIVRE H. CHAPnBE XIII
farina morales : celles-ci calment et modèrent les passions du cœur humain; celui-là les enflamme, au contraire, et les pousse à tous les excès. 11 est aisé de voir pax là combien l'homme doit être en garde contre les attaques d'un tel ennemi.
C'est lui qui produit les discours inconsidérés, les paroles lascives, les rires immodérés , les clameurs discordantes, les défis, les querelles et les combats. Il trahit les secrets, méconnaît les plus nobles sentiments, outrage les choses les plus saintes. D'un côté, il obscurcit de ses vapeurs les lumières de la raison, et, de l'autre, il ôte tout frein aux penchants corrompus de la nature. I ■'.♦ , ce qui achève d'enlever à l'homme tout pouvoir sur lui-même,
9( de voir ceux qui subissent les mêmes excitations et se précipitent avec lui dans la voie des mêmes désordres. Un philosophe a dit avec autant de grâce que de vérité : Trois grappes sont sorties de la même souche : la première est celle de la nécessité , la seconde est celle du plaisir, la troisième est celle de la déraison. C'était là nous dire clairement que le vin pris avec modération est le soutien de notre faiblesse; qu'au delà de cette limite il ne sert qu'à flatter les sens; après quoi, il en vient à troubler la raison et jette l'homme dans une sorte de frénésie. Une fois qu'on es! tombé dans cet état, si l'on conserve encore une étincelle de connaissance, il faut en user pour regarder comme suspectes et dangereuses toutes les imaginations qui traversent alors notre esprit, vu qu'elles sont pour l'ordinaire inspirées moins par l'intelligence que par le vin, le pire de tous les conseillers. Beaucoup plus encore doit-on se garder alors de parler et de discuter avec ses compagnons de table. Il y a là comme une seconde ivresse qui s'einpare de nos sens ; aux expansions de l'amitié succèdent bientôt les confidences téméraires ou les querelles insensées , vainement suivies les unes et les autres de tristes repentirs. « Où le vin règne, dit Salomon, plus de secret possible. » Prouu xxxi, 4.
Or, s'il est discours qu'il faille éviter dans de telles circonstances, ce sont principalement ceux qui roulent sur les mets et les vins eux-mêmes. Quelle honte de voir des hommes, des chrétiens, critiquer ou louer avec exaltation des aliments qui ne doivent servir qu'à soutenir leur vie, parler avec enthousiasme des viandes
Wl LA GUIDE DES PÉCHEURS.
de certains pays, des poissons île certains fleuves, des fruits de certains climats ! N'est-ce pas le signe d'une âme basse et désordonnée? Ce n'est plus seulement avec la bouche que de tels êtres semblent manger, mais bien avec le cœur, l'intelligence et la mémoire.
Trop souvent c'est la réputation des autres, leur conduite et leur vie, qui servent d'assaisonnement à certaines tables; et voilà ce t]ii'il faut éviter avec encore plus de soin. Faut-il donc qu'en dévorant les viandes servies, on déchire à belles dents l'honneur de son prochain! Ne vous suffit-il pas, dit saint Jean Chrysostome, de manger la chair des animaux; vous faut-il donc encore la chair humaine? Saint Augustin avait une telle horreur de ce vice, malheureusement si commun parmi les hommes, qu'il avait fait inscrire dans la salle où il prenait ses repas deux vers, dont voici le sens : Que celui dont la parole incisive s'acharne à la vie des absents, sache bien que cette table n'a pas été dressée pour lui.
Ceci nous remet en mémoire une belle sentence de saint Jérôme. Mieux vaut, dit ce pieux anachorète, manger un peu chaque jour, que de manger un jour avec excès après plusieurs semaines de jeune. Rien de plus avantageux, poursuit-il, qu'une pluie douce et modérée qui tombe en son temps sur la terre ; mais les violentes averses et les tourbillons impétueux n'ont d'autre effet que de ravager les campagnes. Quand vous prenez votre repas, souvenez -vous que vous mangez pour vivre et non pour satisfaire votre sensualité; n'oubliez pas non plus qu'au sortir de là vous aurez à lire , prier, étudier, accomplir une œuvre sainte ; et vous serez hors d'état de vous en acquitter si vous avez surchargé votre estomac d'une nourriture trop abondante. Vous aurez soin dès lors , soit dans le boire soit dans le manger, de consulter non ce que le plaisir demande, mais bien ce que la nécessité réclame et ee que le devoir permet. Je n'entends nullement vous dire qu'il faut se laisser mourir de faim, mais bien qu'on ne doit accorder au plaisir que ce qui est utile à la vie. Votre corps, comme tout être vivant , a sans doute besoin d'une alimentation pour ne pas défaillir; mais, comme tous les autres animaux qui servent l'homme, il a besoin aussi d'une charge convenable pour ne pas regimber.