‹ Œuvres complètes de Louis de Grenade (volume 3)Chapitre 263 sur 308 · LIVRE II, CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE XIII

Saint Bernard expose ainsi cette même doctrine: « 11 faut foumettre la chair, non la détruire; la dompter, non la mettre en pièces. 11 faut la ployer au joug, afin qu'elle ne s'enorgueillisse pas; elle doit obéir, et non commander. » In Psal. Serm. x.

C'en est assez pour ce qui regarde la vertu dont nous parlons. Celui qui voudrait aller plus loin et connaître les heureux fruits de la tempérance, le bien qu'elle produit sous tous les rapports, non-seulement à l'égard de l'âme, mais encore à l'égard du corps, c'est-à-dire pour la santé, la vie, l'honneur, la fortune elle-même, pourra lire un traité spécial sur cette matière, qui complète celui de l'oraison.

De la garde des sens.

Après qu'on a châtié son corps et qu'on l'a soumis à cette discipline, il reste encore à réformer les sens corporels. C'est ce à quoi le serviteur de Dieu doit s'appliquer avec le plus grand soin : il veillera principalement sur ses yeux, qui sont comme des portes ouvertes par où toutes les vanités pénètrent dans notre âme , ou bien , selon l'expression des Livres saints, comme des fenêtres que la mort escalade pour entrer au cœur de la place. Les personnes qui pratiquent l'oraison sont plus particulièrement encore dans la nécessité de commander au sens de la vue ; de là dépend le recueillement, aussi bien que la chasteté. Sans une telle précaution, l'àme est comme envahie par les images des objets extérieurs; et quand elle veut prier ou méditer, ces images diverses la préoccupent et l'agitent au point qu'elle ne sait plus en détourner ses regards pour les reporter vers Dieu. Voilà pourquoi les personnes adonnées à la vie spirituelle tiennent les yeux modestement baissés; non contentes d'éviter l'aspect des choses capables de souiller leur âme, elles fuient même la vue des choses simplement curieuses, telles que les beaux tableaux et les riches édifices, afin de conserver leur imagination plus libre et leur esprit plus dégagé pour le temps où elles vaqueront à la contemplation des choses divines. Cet exercice, en etfet, est si délicat qu'il rencontre un obstacle, non-seulement dans les funestes impressions

m LA GUIDE DES PECHEURS.

du péché, mais encore dans les vaines représentations des objets indifférents.

Le sens de l'ouïe ne mérite pas moins d'attention que celui de la vue; par là s'introduisent aussi dans L'âme une foule de pensées qui la distraient, la fatiguent et la souillent. Les mauvais discours, ainsi que nous L'ayons déjà dit, ne sont pas les seuls contre lesquels on doive se tenir en garde; il y a de plus les entretiens fri voles , les nouvelles qui circulent dans le monde, sur des sujets qui ne nous touchent en rien. Les imprudences que l'on commet à cet égard se paient ensuite, dans le temps de la méditation, par la difficulté qu'on éprouve à se recueillir ; ce qui a frappé l'oreille se retrace alors à la peusée et s'interpose entre l'âme et Dieu.

Je n'ai rien à dire touchant le sens de l'odorat ; car porter sur soi des parfums , rechercher les senteurs agréables , triste indice de mollesse et de sensualité, est vraiment une chose honteuse; ce n'est pas d'un homme , pouvons-nous ajouter, mais tout au plus d'une femme, et d'une femme encore qui n'a rien d'élevé dans les sentiments.

Il y aurait plus à dire concernant le goût; mais nous en avons suflisamment parlé dans le précédent article, en traitant de la vertu de sobriété.

De la langue.

Voici un sujet sur lequel nous aurions longtemps à parler, puisque le Sage à pu dire : « La vie et la mort sont au pouvoir de la langue. » Prov. xviu, 21. C'est là nous donner clairement à entendre que tout le bien et tout le mal de notre vie dépendent du bon ou du mauvais usage que nous ferons de cet organe. L'apôtre saint Jacques proclame cette même vérité d'une manière non moins énergique : « Nous mettons un frein, dit-il, à la bouche des chevaux , et cela nous suffit pour les soumettre à notre volonté, pour les guider où nous voulons. Les plus grands navires sont dirigés au moyen d'un petit gouvernail. Les plus grandes choses obéissent également à notre langue, qui n'est qu'une bien petite partie de notre corps. » Jac. m, 3 et seq. Or, pour gouver-

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n.-r 1,1 Langue, il faut, quand nous parlons, Caire attention à quatre choses : à •••■ que nous disons; a la manière dont nous le disons; a la circonstance du temps; au but vers lequel tendent dos paroles.

Sur le premier point, c'est-à-dire sur L'objet même de nos discours . il importe de suivre le conseil que nous donne l'Apôtre : « Qu'aucune parole mauvaise ne sorte de votre bouche, ne prononcez que celles qui sont bonnes, propres à édifier ceux qui les entendent. » Epias. îv. -i'.t. Plus loin, ibid. V, 3 et 1, il détermine expressément les mauvaises paroles que nous devons éviter : « Que les paroles déshonnêtes , les folles plaisanteries, les vains propos, si contraires à la sainteté de notre vocation, ne s'entendent jamais parmi vous. » Ainsi donc, de même que les prudents navigateurs portent avec eux des cartes marines sur lesquelles sont marquées tous les bas-fonds où le vaisseau pourrait échouer, afin de les éviter dans leur course; de même les vrais serviteurs de Dieu doivent noter avec le plus grand soin toutes les diverses espèces de paroles qu'il taut éviter, afin de se tenir à l'abri de semblables éueils. Vous ne devez pas être moins attentif à garder le secret qui vous aura été confié; car trahir un secret n'est pas une chose moins funeste que celles dont nous venons de vous signaler le danger.

Quaut à la manière de parler , sachons nous tenir à égale distance de l'arrogance et de la mollesse, de la précipitation et d'une lenteur étudiée; parlons avec une douce gravité, avec calme et modération , en termes simples et modestes. Evitez aussi d'être dans la conversation un homme fier et entêté, plein de confiance en lui-même, incapable de céder aux autres ; car c'est en se montrant tel , qu'on perd souvent la paix de lame, la charité, la patience et les amis. Il est d'un cœur grand et généreux de se laisser vaincre en de pareilles luttes ; l'homme prudent et discret se plaît à suivre ce conseil du Sage : « En bien des circonstances il est bon que vous soyez comme un homme qui ne sait pas, qui écoute en silence ou qui s'enquiert auprès de ceux qui sont instruits. » Eccli. xxx ii, 1-2.

Outre la manière de dire les choses , nous devons considérer

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encore le temps où il convient de les dire ; souvenez-vous de cet autiv avertissement de l'Auteur' sacré : « De la bouche d'un insens»' on n'accueille pas même une parole sage, parce qu'il ne la dit pas en temps opportun. » Eccli. xx. û-2.

Il faut , en dernier lieu , avons-nous dit , examiner la fin que nous nous proposons et l'intention que nous avons en parlant. Il en est qui tiennent de bons discours pour faire parade de sagesse; d'autres veulent seulement paraître des hommes d'esprit et de beaux diseurs. Ceux-là tombent dans la dissimulation et l'hypocrisie ; ceux-ci sont le jouet de l'amour-propre et de la vaine gloire. Il ne suffit donc pas que la parole soit bonne en elle-même ; mais il faut de plus qu'elle soit dirigée vers une bonne fin. Il faut que nous ayons uniquement en vue la gloire de Dieu et le bien de nos frères.

Ajoutons à cela qu'on doit se demander enfin quelle est la personne qui parle. Il ne convient nullement, par exemple, qu'un jeune homme s'empare du discours dans une compagnie où se trouvent des vieillards, un ignorant devant des hommes instruits, un laïque devant des prêtres , un séculier devant des religieux. En un mot, quand la parole est déplacée, quand on peut l'accuser de présomption , c'est un devoir , ou plutôt une nécessité de garder le silence.

Aucun de ces avis ne doit être négligé, si l'on ne veut s'exposer à de graves écarts dans ses paroles. Or , comme il n'appartient pas à tout le monde de savoir observer ces divers points, la meilleure précaution à prendre, c'est de se renfermer dans un silence prudent. On est sur alors de se conformer parfaitement à toutes ces règles , de ne transgresser aucun de ces devoirs. De là cette sentence de l'Ecriture : « L'insensé lui-même, s'il se taisait, pourrait être regardé comme sage ; qu'il tienne ses lèvres fermées , et beaucoup le tiendront pour un homme de sens. » Prov. xvu, 28.

De la mortification des passions.

Une fois que le corps, avec tous ses sens, a été soumis à ces sages dispositions, tout n'est pas fini, le plus important même

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