LIVRE 11. CHAPITRE XIII
reste encore à faire , c'est d'établir le même accord <hv s l'âme et toutes ses puissances. Là se présente avanl tout à notre attention l'appétit sensitif; et sous ce nom il faut comprendre toutes les affections et tous les mouvements de notre nature, l'amour, la haine, la joie, la tristesse, le désir, la crainte , l'espérance, la colère, et autres sentiments du même genre.
Getappétil constitue lapartie la moins élevée de notre âme, celle, par conséquent, qui nous donne le plus de ressemblance avec les animaux privés de raison; car les animaux sont partout et toujours guidés par ces sortes d'affections sensibles. C'est là ce qui nous incline le plus vers la terre et nous éloigne le plus des choses du ciel. Telle est la source , tel le principe de tous les maux qui régnent dans le monde, la cause de notre perdition. Saint Bernard a dit : « Otez la propre volonté, (il désigne parla tous les mouvements de l'appétit sensitif), et l'enfer n'aura plus de raison d'être. » De liesurr. Dom. serm. ni. La doctrine de saint Thomas, la, II*, Quœst. lxxvii , se résume dans la même pensée. C'est là qu'est la citadelle et l'arsenal du péché; car c'est là qu'il puise ses forces, de là qu'il tire ses traits les plus acérés pour les diriger contre nous. Cet appétit est le point vulnérable de notre être; il y a là comme une seconde Eve , inconstante et fragile , qui prête l'oreille aux perfides conseils de l'antique serpent, entraînant encore le malheureux Adam, c'est-à-dire la partie supérieure de l'âme, où résident l'entendement et la volonté. Le péché originel se montre là dans toute sa puissance; c'est là qu'il a concentré, pour ainsi dire, son mortel poison. Là les combats, les chutes, les victoires , les triomphes : dans ces combats on voit tomber les faibles et triompher les forts. C'est principalement laque s'accomplit , enfin , la milice de la vie et que se déploie l'exercice de la vertu; car notre courage et notre mérite consistent surtout à dompter les passions aveugles et les insatiables appétits déchaînés contre nous comme autant de bêtes sauvages.
Voilà pourquoi notre âme nous est représentée sous la figure ,
tantôt d'une vigne qui réclame incessamment une main diligente
et laborieuse, tantôt d'un jardin dont il faut toujours arracher les
mauvaises herbes, pour y substituer les plantes fécondes de la Re-
tom. x. 32
4!i8 U (.1 IDE DES PÉCHEURS,
ligion et de la vertu. Que le serviteur île Dieu s'applique donc avant bout à cultiver ce jardin symbolique, coupante! retranchant sans pitié tout ce qu'il y a de nuisible, afin de donner au bien la possibilité de croître et de se développer en toute liberté. Mans L'action qu'il faut déployer, pour maîtriser les liassions, réprimer leurs écarts et les tenir dans la voie droite, le chrétien peut encore être comparé au condueteur d'un char, toujours attentif à la marche des chevaux, qui tantôt lâche les rênes et tantôt les ietient, ne laissant rien au caprice, soumettant tout à la raison.
Ainsi nous apparaissent les vrais enfants de Dieu; ils se dirigent sans cesse , non par la chair et par le sang , mais par l'impulsion de l'esprit divin. Voilà ce qui distingue les hommes spirituels des hommes charnels; tandis que ces derniers, semblables aux animaux privés de raison , se laissent gouverner par la matière , les premiers obéissent aux pures lumières qui leur viennent du ciel.
Telle est la mortification si souvent recommandée par l'Ecriture sainte , telle est la myrrhe dont elle nous parle en tant d'endroits. Ainsi doivent être entendues la mort et la sépulture auxquelles le grand Apôtre ne cesse de nous exhorter; la croix et l'abnégation que nous prêche l'Evangile; la justice et la vérité dont nous entretient le saint roi David , ainsi que les autres prophètes. C'est à ce but que doivent principalement tendre nos œuvres et nos labeurs , nos pensées et nos forces , nos oraisons et tous nos exercices de piété.
Chacun de nous doit en outre étudier avec soin son caractère spécial et ses inclinations particulières, afin de porter ses efforts du côté qu'il jugera le plus menacé. Sans doute, il n'est pas d'appétit contre lequel nous ne devions incessamment être en guerre; mais il importe surtout de lutter contre la triple concupiscence, des honneurs , des richesses et des plaisirs. Gardons-nous encore d'un travers fort commun dans le monde, spécialement parmi les personnes nées dans la grandeur, élevées dans la mollesse, flattées dans leurs penchants et qui n'ont jamais appris à se faire violence; c'est de ne pouvoir souffrir qu'on agisse autrement que selon n< dre volonté et de prétendre que tous nos désirs soient accomplis : vice doublement funeste , source d'autant de peines que de