‹ Œuvres complètes de Louis de Grenade (volume 3)Chapitre 289 sur 308 · I.IVKK ||, CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

I.IVKK ||, CHAPITRE XVIII

Si mnis nous sommes arrêtés à discerner la vraie d'avec la

fausse justice, et à montrer L'excellence de l'une et le danger de L'autre, qu'on ne regarde pas cette tâche comme inutile. La fausse justice est trou fréquemment condamnée par les prophètes et par l'Evangile, qui est le miroir et la règle de la vie chrétienne, pour passer légèrement sur un sujet d'une si haute importance. Tout le monde se rend compte des dangers apparents, de même que l'on aperçoit aisément sur mer les rochers qui dominent les flots. Mais il faut être préalablement averti pour découvrir les rochers à lleur d'eau et sous-marins qui pourraient occasionner un naufrage.

N'alléguez pas non plus, contre l'utilité de cette doctrine, que nous combattons un fantôme. Le monde est aujourd'hui, à mon avis, ce qu'il a toujours été; ce sont les mêmes hommes, la même nature, la même inclination au péché, la même source impure du péché originel. Or, en tout temps les mêmes causes produisent les mêmes effets. Par conséquent, les mêmes vices qu'autrefois régnent aujourd'hui ; le nom seul des personnes qui s'y abandonnent , comme celui des acteurs qui représentent les comédies de Plaute et de Térence, est changé. Semblables à ces juifs grossiers et charnels qui croyaient s'acquitter envers Dieu, en lui offrant les sacrifices, en observant les jeûnes et les fêtes (rue prescrivait la loi, bien des chrétiens aujourd'hui assistent exactement à la messe le dimanche, récitent leurs prières, jeûnent tous les samedis en l'honneur de la sainte Yierge , entendent prêcher souvent la parole divine, sans être pour cela moins avides d'honneurs, d'argent, et moins irascibles que les hommes qui n'observent aucune de ces pratiques. Ils négligeront les devoirs de leur état ; ils ne feront aucune attention au salut de leurs serviteurs ; ils se livreront aisément à la haine , au ressentiment et à l'esprit de vengeance ; et pour rien au monde , ils ne subiraient la plus légère humiliation. Parmi ces personnes, les unes refusent, pour des motifs futiles, d'adresser la parole à leur prochain; d'autres s'acquittent mal de leurs dettes envers leurs ouvriers et leurs créanciers. Si vous aviez le malheur de froisser leurs intérêts ou leur susceptibilité, vous verriez bientôt le peu de fond de leur

vertu. Ces chrétiens-là ne tariront pas quand il s'agira de réciter quelques prières vocales; mais ils tiendront serrés les cordons de leur bourse, quand il s'agira de secourir le prochain. Ils se garderaient bien de manger de la viande le mercredi et autres jours de dévotion; mais ils se gardent encore mieux de ne pas murmurer contre le Seigneur, et de ne pas maltraiter le prochain. In sorte que s'ils ont du scrupule de manger la chair des animaux que Dieu ne leur interdit nullement, ils n'en ont pas de nuire à la vie de leurs semblables, à laquelle Dieu leur a défendu de toucher. Et tandis qu'ils font cas de choses qui n'ont aucune importance, ils ne respectent pas la réputation de leur frère, qui devrait être un des principaux objets de leur zèle.

Or, personne ne prétendra que de semblables faits sont inconnus aujourd'hui et parmi les gens du monde , et même parmi ceux qui ont renoncé aux pompes du siècle. Puis donc que l'illusion est universelle, il fallait tâcher de la détruire; et parce que les personnes auxquelles ce devoir incombe particulièrement le négligent plus d'une fois, nous avons essayé d'éclairer sur ce sujet les fidèles qui désirent connaître la vérité. Afin de mieux profiter de nos avis, et de ne pas tourner le remède en poison, que chacun examine préalablement sa condition et son caractère; il verra mieux ainsi ceux qui le regardent de préférence. S'il y a des avis qui s'appliquent à toute sorte de personnes , comme les avis concernant la charité, l'humilité, la patience, etc.; il y en a qui s'appliquent à des classes et à des conditions déterminées. Est-on scrupuleux, il faut élargir sa conscience ; il faut la rendre plus timorée si l'on est relâché. Il faut prêcher la miséricorde à l'âme pusillanime et découragée, la justice à l'àme présomptueuse; et suivant lV'xpression de l'Ecclésiastique, la guerre au timide, la reconnaissance à l'ingrat, l'humanité à l'inhumain, le travail au paresseux. /. xxxvu . 1-2. Pour les personnes qui s'adonnent aux vertus intérieures et qui négligent les autres, recommandons-leur les vertus extérieures : au contraire insistons sur les vertus spirituelles si elles s'adonnent à celles-là au détriment de celles-ci. Elles établiront ainsi une juste balance; elles estimeront chaque chose selon sa valeur ; elles n'accorderont rien aux unes au pré-

UVRE II, CHAPITRE \l\. 551

judice des autres, et elles réussiront à éviter les deux écueils contre lesquels échouent Les chrétiens qui ne font aucun cas des vertus sensibles, ou bien qui s'occupent exclusivement de ces dernières et se négligent eu ce qui regarde la crainte de Dieu et la

haine du péché.

La crainte de Dieu, la haine du péché, voilà le secret de la piété el «le la justice véritable. Plus ces deux sentiments seront profondément enracinés en votre âme, plus vous serez heureux^ Bâtisse/, sans crainte sur ce fondement tout ce que vous voudrez. Mais si vous n'éprouvez aucune répugnance à commettre un pèche, considérez- vous comme un misérable et un aveugle, quelque frappante que soit l'apparence de votre sainteté.

Page 1