‹ Œuvres complètes de Louis de Grenade (volume 3)Chapitre 290 sur 308 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Qu'il »e faut pas juger des autres par le genre de vie qu'on aura embrassé.

Les vertus dont la vie chrétienne requiert la pratique étant trèsnombreuses, les bons chrétiens ne s'adonnent pas à toutes avec la même ardeur. Les uns cultiveront de préférence les vertus qui unissent l'homme à Dieu et qui appartiennent à la vie contemplative ; les autres , les vertus qui regardent le prochain et qui appartiennent à la vie active ; d'autres enfin , les vertus qui regardent l'homme lui-même et qui jouent le plus grand rôle dans la vie monastique.

De même , toutes les actions vertueuses étant un moyen d'acquérir la grâce, les uns l'acquièrent d'une façon, les autres d'une autre. Ceux-ci la recherchent au moyen des jeunes, des disciplines et des mortifications corporelles; ceux-là, ou bien par les aumônes et les œuvres de miséricorde, ou bien par des prières et des méditations continuelles, dont le genre varie aussi à l'infini , suivant le caractère des personnes et les sujets divers que l'on peut choisir : le meilleur genre de méditation est toujours celui duquel on retire le plus de dévotion et le plus de profit.

< >r. il arrive bien souvent aux personnes de piété de tomber ici dans une grave illusion. Voyant les progrès qu'elles auront faits en suivant telle ou telle voie, elles s'imaginent qu'il n'y en a pas

d'autre qui conduise à Dieu : en conséquence elles la prôneront sans cesse, et elles estimeront dans L'erreur Les Ames qui suivent une voie différente. Ainsi, tel qui se livre à l'oraison pensera que hors de l'oraison il n'y a pas de salut ; tel qui jeune habituellement ne verra dans toute autre pratique de piété qu'une bagatelle. Celui qui s'adonne à la vie contemplative croira dans le plus grand danger les gens qui ne L'imitent pas, et il en viendra quelquefois jusqu'à faire peu de cas de la vie active. De leur côté, les personnes livrées à la vie active , ne connaissant pas par expérience ce qui se passe entre Dieu et l'a me dans le délicieux repos de la contemplation, et voyant les avantages qu'elles retirent ellesmêmes du genre de vie qu'elles ont embrassé, rabaissent de tout leur pouvoir la vie contemplative, et ne l'approuvent qu'à la condition de ne pas exclure absolument les exercices de la vie active, comme si la chose était de la plus grande facilité. Vous préférez l'oraison mentale ; toute autre sorte de prière vous semblera infructueuse : la prière vocale au contraire jouit-elle de votre prédilection ; vous répéterez partout qu'elle est plus méritoire parce qu'elle exige plus de peine.

C'est ainsi que chacun , emporté par une ignorance et un orgueil dont il ne se rend pas compte, se loue lui-même et exalte les pratiques auxquelles il s'est consacré. Et de même que les savants ne tarissent pas d'éloges sur la science qu'ils cultivent , tandis qu'ils déprécient toutes les autres sciences , de même l'on sacrifie à l'éloge d'une vertu le mérite de toutes les autres vertus. L'orateur vous dira qu'il n'y a rien de comparable à l'éloquence ; l'astronome ne verra rien de supérieur à la science qui s'occupe du cours des astres; le philosophe, le commentateur, le linguiste , le théologien ne manqueront jamais à leur tour de raisons pour démontrer la prééminence de la branche qu'ils cultivent et son incontestable supériorité. Or, voilà ce que nous avons vu tout à l'heure à l'occasion des vertus , quoique la lutte soit inoins ouverte. Chacune cherche à s'établir au-dessus des autres ; et parce qu'elle a été profitable à l'un, elle prétendra devoir l'être ('■gaiement à tous. De là ces jugements plus ou moins favorables que l'on porte sur la vie les uns des autres, et ces schismes spiri-

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