A VALÉRIEN, SON PARENT
quelle maux de la vie aous enseignent eux-mêmes La véritable prudence; ne sentons-nous pas assez vivement L'attrait ei la douceur des biens célestes, sachons du moins abhorrer Les amertumes et les afflictions de cette vie mortelle; si nous n'avons pas la force d'embrasser de nobles et chastes plaisirs, nous aurons peut-être celle de repousser d'intolérables douleurs ; ou mieux encore , que les uns et les autres, unissant leur action , transportent notre cœur* vers les régions de l'éternelle vie. Et de la sorte Les peines elles-mêmes que nous avons à souffrir nous deviendront douées et agréables.
Supposez qu'un homme riche et puissant nous appelle auprès de lui, nous promettant un amour de père, nous adoptant en tout pour ses enfants ; nous le suivrions sans hésiter dans des contrées étrangères, prêts à affronter tous les dangers , à vaincre toutes les difficultés du voyage. Dieu , le souverain Maître de l'univers, le dispensateur suprême de tous les biens , vous appelle , il veut vous donner son amour et ce doux nom de fils que mérite seul par nature celui qu'il engendre de toute éternité; et cette offre vous laisserait insensible , et vous ne daigneriez pas même tendre la main pour recevoir d'aussi magnifiques trésors ! Pour les acquérir, vous n'avez pas à vous transporter sur une terre étrangère , à vous exposer aux caprices des flots ; c'est partout , c'est à toute heure, au gré de vos désirs, que vous pouvez être adopté comme enfant de Dieu. Serions-nous plus indifférents à une telle gloire , moins désireux de l'obtenir , parce qu'elle est incomparablement supérieure à tous les biens du monde, et qu'elle peut si facilement nous être accordée. Notre indifférence n'en sera que plus criminelle; nous serons d'autant moins excusables de l'avoir dédaignée, que l'acquisition nous en était plus facile, si les faux plaisirs d'icibas et l'amour des choses terrestres ne nous avaient retenus dans une mortelle torpeur.
Si c'est la vie que vous aimez , eh bien ! je vous appelle à la vie véritable. Comment pourrai-je mieux vous persuader, qu'en vous offrant avec une entière assurance l'objet même de vos affections? C'est Dieu lui-même qui m'envoie vers vous; je suis son ambassadeur et son ministre. Yous ne sauriez le nier, ce que vous dési-
rez avant tout, c'est de vivre. Et moi je vous dis qu'an lieu d'une' vie temporelle, c'est l'éternelle vie que vous devez aimer. Si vous ne la il. sire/, pas telle, si vous ne la voulez pas aussi longue qu'elle puisse être, pouvez-vous prétendre avec quelque vérité que vous aimez la vie ? Vue chose qui nous plaît tant, alors même qu'elle est passagère, ne doit-elle pas nous plaire davantage quand elle dure à jamais? Une vie qui va bientôt finir nous es! si chère; sachons donc apprécier une vie qui n'aura pas de fin. Vivons de telle sorte que notre vie présente ne soit pas un obstacle' à une vie meilleure, mais plutôt un moyen pour nous la faire acquérir; que la terre nous soit comme une échelle pour arriver au ciel. Les rudiments de la vie ne doivent pas être la destruction de la vie parfaite. N'est-ce pas une chose contraire, à toute raison, comme à toute justice, que l'amour de la vie tourne à la ruine de la vie? Non, vous ne sauriez avoir une réponse à de semblables vérités, aucun prétexte pour demeurer sourd à l'appel de votre Dieu, quelles que soient les affections qui vous attachent à la vie. Vous devriez la dédaigner à cause de ses dégoûts et de ses amertumes; mais avec combien plus de raison ne devez-vous pas la sacrifier pour en obtenir une mille fois plus heureuse, et dont le bonheur doit être éternel.
De ces deux sentiments toutefois, je voudrais au moins que vous eussiez le premier ; c'est-à-dire, que votre propre expérience des peines et des douleurs de la vie temporelle , vous apprît à la regarder comme un accablant fardeau, et que les misères dont elle est remplie en détachât votre âme. Rompons les chaînes si multiples et si lourdes des intérêts matériels, des affaires du siècle qui n'ont d'autre effet que d'épuiser en vain toutes nos énergies. Brisons les liens de tant d'inutiles soucis, qui vont s'enchaînant les uns aux autres, multipliant nos fatigues et nos labeurs, comme si le rude travail de la vie recommençait pour nous à toute heure ! Rompons ses funestes attaches qui nous retiennent dans un inextricable tissu de labeurs et de peines, et qui ont pour effet d'abréger le cours d'une vie déjà si courte par elle-même. Tantôt elles poussent nos cœurs à de vains et coupables plaisirs; tantôt elles les plongent dans des terreurs mortelles. Notre âme est ainsi
A \ M i:i;ii :\, son PARENT, :;::;
partagée entre des désirs anxieux el des prévisions sinistres, tou-r jours en proie à un irrémédiable ennui qui, tout en abrégeant la vif de L'homme, comme nous l'avons dit . semble la prolonger poui la Couleur. Chassons loin de nous l'amour des choses «lu monde, quelle que soit la place que nous y occuponsjcar Les soupçons tournifuicnf la grandeur, et les plus tristes inquiétudes agitent la bassesse. Le petit est foulé par Les grands, el Les grandssomt toujours exposés aux chutes Les plus terribles. Faitesà l'homme la position que VOUS voudrez; il ne trouvera Le repos, ni au sommet ni à la base t'e la montagne; il rencontre partout une implacable Lutte. Le faible es! le jouet de l'injustice; le puissant sujet à l'envie. Les douleurs qui sont le partage de la prospérité, pour être moins apparentes, n'en sont que plus dangereuses; les souffrances du miserai île n'ont du moins rien de caché.
Deux choses principalement me paraissent retenir les hommes dans l'amour de ce siècle , séduire leurs sens par une trompeuse douceur, les jeter hors d'eux-mêmes, les entraîner enfln par une douce chaîne, à des vices qui font leur tourment. Ces deux choses sont, le plaisir des richesses et l'éclat des honneurs. Je les désigne par le nom que le monde lui-même leur a donné; mais le nom ne change pas la nature des choses : Ce n'est pas plaisir qu'il faut dire , en premier lieu , c'est esclavage ; et puis ce n'est pas houneur non plus qu'il faut dire , c'est vanité. Ces deux ennemis se mettent en travers de notre route , ils unissent leur puissance et combinent leurs efforts, pour nous empêcher d'entrer dans la voie de la vertu. Us jettent un poison mortel dans la poi-, trine de l'homme , ils composent un baume délétère et fatal pour' endormir les blessures que nous avons reçues dans le combat de la vie, les fatigues et les douleurs que la nature elle-même nous prodigue.
Parlons d'abord des richesses. Y a-t-il au fond quelque chose de plus préjudiciable ? A combien d'injustices ne sont pas exposés ceux qui les possèdent? Un de nos docteurs chrétiens a dit : que sont les richesses, si ce n'est un appât aux appétits injustes et vio-
lents .' Est-ce que les grands trésors ne semblent pas faire appel aux voleurs et aux homicides, en faisant briller à leurs yeux un prix en rapport avec leur audace? Nest-il pas vrai que la spoliation et l'exil menacent surtout les riches de la terre? Mais passons sur de semblables dangers. Dites-moi , quand la vie de l'homme touche à sa tin , de quoi lui sers eut alors les richesses? Où irontelles? Ce qu'il y a de certain c'est qu'elles ne suivront pas ceux qui les ont possédées. « L'homme thésaurise, dit le Prophète royal, et il ne sait pas à qui passera son trésor. » Psalm. xxxviii, 7. Je veux néanmoins que vos espérances ne soient pas trompées à cet égard ; je veux que vos richesses soient le partage de ceux à qui vous les ave/, destinées. Mais que de fois les héritiers ont détruit une maison que leurs auteurs avaient bâtie avec tant de peine ? Et ces biens qui furent le résultat de si persévérants efforts, ne sontils pas souvent gaspillés en peu de temps , ou par la prodigalité d'un fds , ou par l'incurie d'un gendre ? Où donc est ce qu'on appelle le plaisir des richesses, objet de tant de labeurs et de soucis pendant qu'on les acquiert , de tant d'incertitudes et de craintes , quand il s'agit de les transmettre? Affections désordonnées du cœur humain, où vous précipitez-vous en dehors de votre route? 0 homme, vous savez aimer vos possessions, mais vous ne savez pas vous aimer vous-même. Hors de vous est l'objet de votre amour; ce qui fait votre plaisir vous est une chose étrangère. Revenez, revenez à vous; aimez-vous au moins comme vous aimez les choses qui vous appartiennent. Assurément vous ne verriez pas avec indiflérence que votre personne fût moins estimée par vos amis que votre fortune ; que l'éclat de vos richesses leur fît perdre de vue les intérêts de votre bonheur ; qu'ils fussent moins soucieux de votre vie que de vos trésors. Comment donc vous refusez-vous ce que vous demandez aux autres ? Qui doit vous désirer plus de bien que vous-même? Sachons respecter les droits que nous avons à notre propre amour; ne nous immolons pas à des choses qui ne méritent nullement un tel sacrifice. Je n'en dirai pas davantage sur ce premier objet.
Concernant les honneurs, vous reconnaîtrez avec moi sans doute qu'on ne saurait appeler dignité ce qui est également le partage
\ \ai.i:kii;\. son run.vr. :;n
do> bons fi des méchants. Une couronne que 1»"- lâches obtiennent aussi bien que les hommes de cœur, ne constitue pas un bien magnifique triomphe. Ce qui confond ensemble les dignes et les indignes, les gens de bien et 1rs méchants, ce u'esl pas de la dignité, c'est de la confusion; car enfla Le plus haul rang revient de droit aux premiers. Chose étonnante . ce Boni précisément les honneurs qui distinguent moins les hommes vertueux des hommes corrompus. Dites-moi, je tous prie , l'honneur véritable ne eonsiste-t-9 pas à repousser de tels honneurs? L'homme vraiment grand n'e>i ce pas celui qui ue doil sa grandeur qu'à ses vertus, et qui ne demande rien à la pompe extérieure? Mais j'irai plus loin, si vous me le permettez; je suppose que les honneurs de la terre soient en réalité ce que le monde les juge. Combien ne sont-ils pas inconstants et fragiles 1 Avec quelle rapidité ne les voyons-nous pas s'évanouir? Nous avons vu de nos jours des hommes élevés aux plus grands honneurs, dont le front semblait toucher les astres, dont les biens ne paraissaient avoir d'autres limites que celles de la terre, dont le bonheur dépassait leur ambition, plus heureux qu'ils n'eussent jamais pu le désirer. Mais laissons là les simples particuliers. Nous avons vu des souverains pleins de gloire , dont la puissance était au loin redoutée , dont la pourpre était parsemée de pierres précieuses, dont le diadème resplendissait de l'éclat de l'or et des diamants; ils habitaient de somptueux palais , sous de riches lambris, foulant aux pieds des tapis moelleux; et, ce qui est bien plus encore, leurs volontés étaient les droits des peuples, chacune de leurs paroles était une loi. Mais quel est l'homme à quelque degré d'élévation qu'il soit parvenu, qui puisse franchir les limites posées à toute existence mortelle? Nous ne rencontrons plus ici-bas aucune trace de leur orgueilleuse grandeur ; avec eux se sont évanouies leurs inestimables richesses. L'histoire de leurs prospérités n'est désormais qu'un songe à demi eifacé de la mémoire des hommes. Ce qui fut autrefois un objet d'admiration et d'envie, est maintenant retombé dans le domaine du néant; plus rien de tout cela n'existe à nos yeux, et ceux qui possédèrent ces trésors ne les ont pas emportés dans leur suprême demeure ; ils sont là dépouillés de tout, à moins qu'ils n'aient acquis tom. x. 37
1 LTTRE DE SAINT El'CHER,
en même tempe le seul bien véritable, le bien de la vertu. C'est le seul qui pouvait les suivre à leur départ de la vie; tous les antres restent inévitablement de ce côté de la tombe. La mort les sépare de tout, excepté de la vertu, la seule amie fidèle qui suive l'homme dans L'éternité; il ne lui reste pas d'autre puissance, il ne lui reste pas d'autre grandeur. A proprement parler, les hommes vertueux ne perdent pas même les honneurs temporels et les pi sa ssions terrestres; ils les changent seulement pour une gloire immortelle et de célestes trésors. Si le souffle de L'ambition agite donc réellement notre cœur, si nous voulons être riches et grands, recherchons du moins les richesses véritables, aspirons aux véritables honneurs. Ces honneurs et ces richesses, nous ne les trouverons que là où les biens et les maux seront parfaitement distincts, où le bien ne sera plus altéré par aucun mélange, où l'on garde à jamais ce qu'on a une fois obtenu , où ce qu'on a gagné ne saurait plus se perdre.
Puisque nous venons de dire que tous les biens de la vie présente sont renversés et détruits par la mort , voyons maintenant s'il est jamais un temps où nous puissions jouir de quelque sécurité, si nous ne devons pas être plutôt dans une alerte perpétuelle. Il n'est rien qui frappe plus souvent les yeux que l'image de la mort ; il n'est rien que les hommes oublient davantage. Le genre humain va s'écoulant avec rapidité, de génération en génération , et toujours ainsi jusqu'à ce que ses destinées s'accomplissent avec les siècles. Nos pères nous ont précédés, et nous nous précipitons à leur suite; c'est comme un torrent qui descend du haut des montagnes, ou comme les vagues de la mer qui vont se briser contre le rivage, pendant que d'autres vagues s'élèvent pour aller se briser à leur tour sur les mêmes écueils. C'est ainsi que se succèdent les flots des générations humaines ; c'est ainsi que commence et finit incessamment la destinée des faibles mortels. Que le bruit de ce torrent impétueux retentisse toujours à nos oreilles ! Que le choc de ces vagues agitées donne nuit et jour l'éveil à notre rame ! Ne perdons jamais de vue l'effrayante mobilité de notre condition, la fin inévitable de notre vie; car cette fin est d'autant plus prochaine que nous la croyons plus éloignée.