LIVRE PREMIER, CHAPITRE V
saurions le comprendre , qui pourra aousdire combien esl grand Le bonheur d'être eu grâce avec Dieu? D'après an axiome de philosophie, une chose est d'autant meilleure que sou contraire est pire; eelle-là donc sera souverainement bonne, dont le contraire esl souverainement mauvais; ei le souverain mal pour l'homme, c'est d'être un ohjet de haine pour Dieu. On regarde comme un bien si précieux sur la terre d'être dans Les bonnes grâces d'un maître, d'un père, d'un prince ou d'un roi; que sera-ce alors d'être en grâce avec le Père par excellence, avec le Roi des rois? Comparées à sa grandeur, toutes les grandeurs et toutes les principautésde La terre sont comme si elles n'étaient pas.
Une telle grâce acquiert encore plus de valeur par la manière dont elle nous est donnée. De même, en effet, qu'avant le bienfait de la création, l'homme ne pouvait évidemment rien faire pour mériter d'arriver à l'être, de même, après qu'il était tombé dans le péché, il ne pouvait rien faire qui lui méritât de rentrer en grâce avec Dieu ; car il était alors dans un état pire en quelque sorte que le néant, et dans l'impossibilité absolue de satisfaire à son Créateur par un acte quelconque.
Un bienfait qui est la conséquence de celui-là, c'est que l'homme soit délivré des peines éternelles, auxquelles il avait été condamné en punition de son péché. Le péché, comme nous l'avons dit, fait de l'homme un objet d'horreur pour Dieu; et c'est là le plus grand de tous les malheurs qui puisse arriver à l'homme. Voici comment cela s'explique : en péchant l'homme s'éloigne de Dieu, méprise son amour et son autorité suprêmes ; il mérite donc par là d'être méprisé à son tour, d'être privé de la vue de Dieu, chassé de sa présence, exilé de son immortel royaume. De plus, comme en s'éloignant de Dieu l'homme s'est follement attaché aux créatures, il est juste aussi qu'il y trouve un objet de douleur et qu'il soit condamné à d'éternelles peines. Les peines de cette vie, quand on les compare à celles de l'éternité , semblent moins de vraies douleurs que des douleurs en peinture. Joignez à cela ce ver qui ne meurt pas et qui ne cessera de ronger les entrailles et la conscience des méchants. Que dirai-je encore de la société de tant d'esprits pervers et d'hommes réprouvés? Que dirai-je de cette région pleine
de tristesse et de ténèbres, d'horreur et de confusion, où il n'y a, selon La parole de -loi», aucun ordre, nulle espèce de joie, ni repos ni trêve, nulle paix, nulle consolation, nulle espérance, mais bien
- armes éternelles, un éternel grincement de dents, la rage, les blasphèmes, les malédictions. Voilà les maux épouvantables dont Dien délivre ceux qu'il justifie; car, une fois qu'ils sont réconcilies avec lui et rentrés dans sa grâce, ils sont à l'abri des coups de sa colère et des terribles châtiments qu'il inflige à ses ennemis.
11 est un autre bienfait qui vient s"ajouter à celui-là, plus spirituel et moins sensible en apparence : c'est la réformation et la rénovation de l'homme intérieur, dont le péché avait dénaturé les traits et détruit la beauté véritable. En effet, le péché dépouille d'abord L'âme, non-seulement de Dieu, mais encore de toutes les forces surnaturelles qu'elle possédait, de toutes les richesses et de tous les dons du Saint-Esprit ; et c'était là sa grandeur, sa force et sa beauté. Dépouillée qu'elle est de ces biens de la grâce, elle ne tarde pas à recevoir de profondes et dangereuses blessures jusque dans ses facultés naturelles. Voici pourquoi : d'une part, l'homme est essentiellement une créature raisonnable et le péché un acte o mtraire à la raison ; d'autre part, il est dans la nature des choses qu'un contraire soit détruit par son contraire. D'où il suit que plus les péchés se multiplient, plus sont affaissées les puissances de l'àme , non en elles-mêmes à la vérité , mais dans leurs aptitudes du moins et surtout dans leur exercice.
C'est ainsi que le péché rend une âme misérable, infirme, pleine de torpeur et d'instabilité pour le bien, d'inclination et d'impétuosité pour le mal, lâche pour résister aux tentations, lente à marcher dans le sentier des divins commandements. Le péché prive en outre cette âme de sa véritable liberté et de ce noble empire qu'elle ne devrait jamais abdiquer; il en fait une esclave du démon, du mondeet de la chair. Cette pauvre âme vit ainsi dans un esclavage plus misérable et plus dur que ne le futeelui de l'Egypte ou celui de Babylone pour les malheureux enfants d'Israël. Le péché engourdi! et paralyse à tel point les sens spirituels d'une fane, qu'elle ne sait plus ni entendre la voix et les inspirations de li eu, ni voir les maux effrayants dont elle est menacée, ni perce-