‹ Œuvres complètes de Louis de Grenade (volume 3)Chapitre 53 sur 308 · LIVRE PREMIER, CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER, CHAPITRE VII

surtout parleurs œuvres, combien est redoutable le compte que nous devons rendre à Dieu. David était un saint ; et malgré cela la pensée de ce compte à rendre le Frappait d*une si profonde terreur, qu'il adressait à Dieu cette touchante prière : « Seigneui . (l'entrez pas on jugement avec votre serviteur ; car nul d'entre les vivants ne sera justifié en votre présence. » l'snlm. cxlu , 2. Arsène était également un grand saint ; et quand il fut au moment de la mort . entouré de ses disciples, il se mit à trembler de telle sorte, que ses disciples , témoins de cette frayeur , lui disoient : Père , quoi ! vous aussi vous tremblez en ce moment? Ce à quoi l'illustre pénitent répondit : Enfants, cette crainte chez moi n'est pas nouvelle ; je n'ai cessé de l'éprouver pendant toute mi vie.

On raconte du bienheureux Àgathon que , se trouvant au moment de franchir ce pas terrible, il fut saisi de la même terreur ; et comme on lui demandait pourquoi il craignait , lui qui avait mené une vie si pure et si parfaite, il se contenta de répondre : Les jugements de Dieu sont bien différents de ceux des hommes. L'exemple que saint Jean Climaque , religieux si fervent luimême , rapporte d'un autre saint religieux , n'est ni moins frappant ni moins terrible. Cet exemple est trop remarquable pour que je ne me fasse pas un devoir de citer les expressions mêmes de ce pieux auteur.

Un religieux , nommé Etienne , dit-il , qui demeurait dans le même désert que nous, avait un grand désir d'embrasser une vie paisible et solitaire. Après s'être exercé pendant de longues années dans les travaux de la vie monastique, ayant déjeà obtenu la grâce des larmes et des jeûnes, avec beaucoup d'autres privilèges attachés aux plus éminentes vertus, il se construisit une cellule au pied de la montagne sur laquelle le prophète Elie eut dans les anciens temps sa vision merveilleuse. Ce père qui menait déjà une vie si retirée , désirant pratiquer encore de plus rudes travaux , une plus austère pénitence , se transporta de là à un autre endroit appelé Sidéï, uniquement habité par les anachorètes, qui vivent dans une complète solitude. Mais après avoir suivi les plus rudes austérités dans ce nouveau genre de vie , privé au fond de ces dé-

serts de toute consolation humaine, éloigné de soixante-dix milles de t. .ut lieu habité, parvenu enfin aux dernières limites de l'âge , il revint de cea contrées lointaines, désirant habiter encore la première cellule qu'il s'était élevée à l'ombre de La montagne sainte. Il avait là deux disciples d'une grande ferveur, nés l'un et L'autre dans la Palestine, et qui -ardaient avec lui «vite pauvre cellule. 11 avait à peine vécu là un petit nombre de jours, lorsqu'il éprouva les atteintes de la maladie qui devait remporter. Le jour qui précéda celui de sa mort, il demeura tout à coup comme frappe de stupeur ; et tenant ses yeux grands ouverts, il regardait successivement de ehaque côté de son lit. Puis, comme s'il y avait là des êtres invisibles qui lui demandaient compte de ses actions , il répondit à haute voix et de manière à être entendu de tous ceux qui l'entouraient. Parfois il disait : Cela est vrai ; mais pour l'expier j'ai jeûné tant d'années. D'autres fois on l'entendait s'écrier : Cela n'est pas vrai, vous mentez ; je n'ai jamais fait une telle chose. Puis encore : Je ne saurais le nier , mais j'ai pleuré et servi longtemps le prochain pour effacer cette faute. Je ne puis repousser cette accusation , disait-il aussi quelquefois , elle n'est que trop fondée : je n'ai rien à répondre à cela, si ce n'est que j'espère en la divine miséricorde.

Assurément c'était là un effrayant spectacle; c'était une chose horrible d'assister à cet invisible et rigoureux jugement 1 Malheureux que je suis ! Qu'en sera-t-il de moi , puisque ce grand observateur de la solitude et du recueillement ne savait que répondre touchant quelques-uns de ses péchés ! 11 y avait quarante ans qu'il pratiquait la vie religieuse , et la grâce des larmes avait été le fruit de ses longues austérités; quelques-uns même m'ont assuré que , pendant qu'il habitait le désert , il nourrissait un léopard de ses propres mains. Et, malgré tout cela , à son départ de ce monde, il lui fut demandé un compte si rigoureux de sa vie tout entière ; il nous laissa incertains sur l'issue de son jugement, sur sa destinée étemelle , sur la sentence enfin qui avait dû clore cette grande cause de son âme. Telles sont les expressions mêmes de saint Jean Climaque. Elles nous montrent assez à quel point doivent redouter ce suprême débat les hommes qui vivent dans

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