‹ Œuvres complètes de Louis de Grenade (volume 3)Chapitre 57 sur 308 · LIVRE PREMIER, CHAPITRE Mil · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER, CHAPITRE Mil

Job, c'est qu'une créature aussi Légère el aussi portée au mal que

nous le sommes, doive être de la par! d'un Dieu si grand L'objet d'un examen tellement rigoureux qu'il n'y ait ni parole , ni pen- . ai mouvement si subtil dans mitre âme, qui ne se trouve écrit dans les livres de La justice divine , H dont nous n'ayons à rendre compte à son redoutable tribunal. L'esprit de eet illustre personnage t'tut comme captivé par un semblable sujet, et il s'écriait avec une douloureuse anxiété : « Pourquoi me dérobez- vous , Seigneur, la vue de votre visage, et me traitez-vous comme un ennemi ? Pourquoi voulez-vous taire éclater la grandeur de votre puissance contre une feuille légère qui se meut à tout vent , et poursuivez-vous une paille que le moindre souffle emporte ? Pourquoi écrivez-vous dans vos livres les peines anières dont vous voulez un jour me frapper, et voulez-vous m'accabler et m'anéantir sous les péchés de ma jeunesse ? Vous avez pris mes pieds dans le piège ; vous avez examiné avec le plus grand soin tous les sentiers de ma vie , et relevé la trace de mes pas ; ne suis-je pas comme un objet rongé par la pourriture et qui ne cesse de se consumer en lui-même , comme un vêtement constamment dévoré par les vers? » Job. xm , 2i et seq. Il revient bientôt au même sujet, Ibid. xiv, 1 et seq. , et il poursuit en ces termes : « L'homme né de la femme vit peu de temps , et se trouve néanmoins rempli de beaucoup de misères. Il parait sur la terre comme une fleur , et se flétrit aussitôt ; il fuit comme une ombre , et ne demeure jamais dans le même état. Et néanmoins vous regardez comme une chose cligne de votre grandeur d'avoir sans cesse les yeux ouverts sur tous les mouvements de sa vie , et d'entrer en jugement avec un être aussi faible. Qui peut rendre pure une créature tirée d'une masse corrompue, si ce n'est vous seul, ô mon Dieu ? »

Toutes ces paroles de Job montrent bien l'étonnement que lui causait la sévérité de la justice divine vis-à-vis d'une créature aussi fragile, aussi inclinée au mal, et qui boit l'iniquité comme l'eau. Si une pareille rigueur s'exerçait à l'égard des anges , êtres spirituels , doués d'une si haute perfection , cela ne devrait plus nous causer une aussi grande surprise , mais que telle soit la

conduite de Dieu envers les hommes, créatures essentiellement imparfaites et dont les mauvaises inclinations sont sans nombre; que Dieu les soumette à une aussi stricte justice, qu'il ne consente à oublier dans son jugement, ni une parole oiseuse, ni un instant mal employé, c'est ee dont nous ne saurions assez nous étonner et frémir. Quel e6t celui que n'effraierait cette sentence de notre divin Sauveur: a En vérité je vous le dis, toute parole oiseuse que les hommes auront dite, ils en rendront compte au jour du jugement » Matth. xn, .'{<*». Or, si nous devons rendre compte de telles paroles, qui ne font aucun mal au prochain, qu'en sera-t-il paroles déshonnêtes, des pensées impures, des mains souillées desaiiL:. des yeux adultères, en un mot de tout ce temps de la vie consacre à des oeuvres mauvaises? Les choses étant ainsi, comme nous ne saurions le révoquer en doute, que peut-on dire de la rigueur des jugements de Dieu, qui ne soit au-dessous de la réalité? De quelle stupeur l'homme ne sera-t-il pas frappé lorsque , en présence d'une si nombreuse et auguste assemblée , on lui fera un chef d'accusation d'une simple parole prononcée sans objet et sans but, à tel moment de sa vie passée? Oui ne serait effrayé d'un tel mode de jugement? Et qui oserait nous rapprendre, si Dieu lui-même ne nous en avait instruits? Quel est le roi qui jamais fit subir un semblable examen à l'un des plus humbles sujets de sa puissance ?0 sublimité de la religion chrétienne, qu'elle est grande la pureté de vie que tu nous enseignes, qu'il est rigoureux le compte que tu nous en demanderas, implacable le jugement que tu nous en feras subir !

(Jut-lle ne sera pas aussi la honte dont les méchants seront saisis, quand toutes les mauvaises actions qu'ils tenaient cachées dans le secret de leurs demeures, toutes les turpitudes dont ils s'étaient rendus coupables dès les premières années de leur vie, tous les plis et replis de leur conscience, seront manifestés au grand jour et présentés aux regards de l'univers entier? Quel est celui qui aura gardé sa conscience as-ez pure pour ne pas sentir dès ce iiioin.'iit la rougeur lui monter au front, et pour ne pas frémir à la pensée d une telle honte ? Car enfin, si l'homme a tant de peine a manifester sh conscience aux yeux d'un confesseur, malgré le

UYRE PREMIER, CHAPITRE VIII. m

secret < ; 1 1 i entoure el protège le tribunal sacré; si plusieurs aimenl mieux encore tenir leurs désordres cachés el rester sons le poids de leur Iniquité , quel effel ne produira pas sur l'âme pécheresse la présence de Dieu, avec les regards do foules 1rs générations passées, présentes et futures? Celle honte sera si grande que les malheureux réprouvés s'écrieront, ainsi que L'atteste le Prophète: « Montagnes, tombez sur nous ; collines, cariiez nous, » Ose. x, 8; ensevelissez-nous au fond des abîmes, afin de nous dérober au terrible fardeau d'une telle confusion.

Mais que sera surtout pour les pécheurs l'attente de cet arrêt final : a Retirez-vous, maudits, allez au feu éternel, qui a été prépaie pour le diable et ses anges, n Matth. xxv, il. Quel sentiment produira dans leur cœur cette épouvantahle parole? Si nous pouvons à peine soutenir , comme le remarque le saint homme Job , « le plus léger souffle de sa voix , qui pourra résister aux puissants éclats de son tonnerre? » Job. xxvi, M. Cette parole sera si terrible et si forte qu'elle entr'ouvrira tout à coup les entrailles de la terre et qu'elle y précipitera pêle-mêle tous ces hommes de plaisir, que berçait tout le jour le son mélodieux dc> instruments de musique et qui mettaient tout leur soin à chercher dans la vie de nouvelles délices.

Voici dans quels termes le prophète de Pathmos nous décrit cette effrayante chute : « Je vis un ange qui descendait du ciel avec une grande puissance et avec une si brillante clarté qu'il faisait resplendir la terre tout entière ; il éleva la voix en s'écriant : Elle est tombée , elle est tombée , cette grande Babylone ; elle est devenue la demeure des démons , le réceptacle de tous les esprits immondes, de tous les oiseaux impurs et abominables. » Apoc. xviii, 1 et 2. Et le saint Evangéliste ajoute aussitôt : « L'ange prit une grande meule de moulin , et , la laissant tomber dans la mer , il s'écria : C'est avec la même impétuosité que cette grande ville de Babylone sera jetée dans les abîmes , et elle ne subsistera plus jamais. » C'est donc de la même manière que les méchants tomberont dans l'enfer, dans ce triste séjour des ténèbres et de la confusion ; car leur sort nous est représenté par celui de Babvlone.

lt maintenant, quelle langue pourrail exprimer la multitude tourments qu'ils auront à souffrir dans les prisons éternelle»? Là leurs corps seronl torturés par le feu le plus ardent, dont rien n'affaiblira jamais la puissance. Là Leurs âmes seront sans cesse déchirées par les cruelles morsures de ce ver rongeur de la conscience , implacable et immortel. Là retentiront à jamais les cris du désespoir et ce grincement de dents que les divines Ecritures annoncent si souvent aux pécheurs obstinés. Les malheureux ! dans leur rage insensée , ils tourneront leur colère contre Dieu et contre eux-mêmes ; ils déchireront leur chair avec leurs ongles et leurs dents; leurs continuels soupirs dessécheront leurs entrailles ; et de leur voix désespérée ils ne cesseront de blasphémer contre le Juge qui les condamna pour jamais à de tels supplices. Chacun d'eux maudira sa désastreuse destinée et l'instant malheureux de sa naissance; ils rediront à jamais, mais avec un tout autre sentiment de douleur et d'angoisse , les lamentables paroles de Job, m, 3 et seq. : « Périsse le jour où je suis né ; périsse la nuit où il fut dit : Un homme a été conçu ! Que ce jour se change en ténèbres ; que Dieu ne le compte pas au nombre des jours , et que jamais il ne voie la lumière ! Que les voiles de la mort l'enveloppent ; qu'il demeure enseveli dans l'amertume et l'obscurité ! Que cette nuit soit emportée par un ténébreux tourbillon; qu'elle ne soit pas comptée dans le cours des mois de l'année ! Pourquoi la mort ne m'a-t-elle pas frappé dans le sein de ma mère? Pourquoi n'ai-je pas péri à l'instant même de ma naissance? Pourquoi m'a-t-on reçu dans un berceau? Pourquoi la mamelle s'est-elle approchée de mes lèvres ? »

Telle sera l'harmonie, tels seront les chants continuels , tels les hymnes qui ne cesseront de retentir dans ce lugubre séjour! Malheureuses langues , qui ne sauraient plus prononcer que des paroles de blasphème ! Oreilles infortunées, qui n'entendront plus que. des gémissements! Affreuse destinée des yeux, à qui ne sera plus donné que le spectacle de la souffrance! Sort effrayant de cette chair humaine, qui n'aura plus que des flammes pour tout rafraîchissement ! Qui nous dira ce qu'éprouveront alors ces hommes dont la vie tout entière s'était écoulée dans les amuse-

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