‹ Œuvres complètes de Louis de Grenade (volume 3)Chapitre 70 sur 308 · LIVRE PREMIER, CHAPITRE X · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER, CHAPITRE X

vu présente, ne sonl qu'une ombre vaine, une faible image de ceux c 1 1 1 î attendenl les méchants dans L'autre vie. C'est là que la justice divine doit se manifester dans tout son éclat contre ceux (lin méprisèrent ici-bas la divine miséricorde. <h-, si l'image est déjà sj sombre el si terrible, <jui pourra concevoir ce que sera la lé même? Si dans ce monde, où néanmoins la justice est toujours accompagnée de la miséricorde, où la coupe qui renferme le vin de la colère est abondamment tempérée par l'eau de la bonté, ee breuvage vous parait encore tellement amer, que serace quand il faudra le boire pur, quand un jugement sans miséricorde sera exercé par un Dieu dont la miséricorde aura été auparavant méprisée '.' Et , toutefois , la grandeur de la peine n'égalera pas même alors la grandeur du péché.

Ce n'est pas d'après la justice de Dieu seulement que nous pouvons juger des châtiments réserves aux pécheurs, c'est encore d'après sa miséricorde elle-même, bien que les méchants ne cessent d'y chercher un appui. Pourquoi la miséricorde peut-elle nous donner une idée des peines éternelles? Le voici : Que pourrait-on imaginer de plus étonnant que de voir un Dieu revêtu d'une chair mortelle , souffrir dans cette chair toutes les humiliations et toutes les tortures , jusqu'à expirer enfin , comme le dernier des misérables, sur un infâme gibet? Dieu pouvait-il mieux faire éclater sa miséricorde qu'en venant lui-même parmi nous , en prenant sur lui toutes les dettes du genre humain, en donnant son sang jusqu'à la dernière goutte, et pour ceux-là même qui le versèrent? Effrayantes sont, il faut l'avouer, les œuvres de la miséricorde divine; effrayantes doivent être aussi les œuvres de l'éternelle justice. La nature divine, en effet, ne comporte aucune inégalité dans ses attributs , par la raison que tout ce qui est en Dieu est Dieu ; la grandeur de sa justice, prise en elle-même , se mesure exactement sur celle de sa miséricorde. Quand on aperçoit le bras d'un homme , on connaît l'autre ; et il en est de même des bras du Tout-Puissant.

Maintenant, je vous le demande, si dans le temps où Dieu voulut manifester au monde le bras de sa miséricorde , il fit des choses si étonnantes, si incroyables, que le monde les tint pour

m LA GUIDE DES PÉCHEUftS.

folie; à l'époque de son second avènement, quanti il viendra manifester Le bras de sa justice, quelles seront ses univres? Sa justice n'a-t-elle pas pour fondements et en quelque sorte pour auxiliaires, tous les désordres et toutes les corruptions de l'univers? En venant sur la terre, la miséricorde n'y trouva aucun appui, personne qui lui vînt en aide, rien dans notre pauvre nature qui put la mériter et L'attirer. La justice, au contraire, trouvera en nous et dans le monde autant de stimulants et de secours, qu'il y aura eu de pèches commis sur la terre. Tachez de comprendre par là combien doit être épouvantable l'exercice de cet attribut divin. C'est ce qu'ex pose admirablement saint Bernard dans un sermon sur L'Epiphanie : « Autant notre divin Sauveur, à sa première venue dans le monde, se montra facile à pardonner, autant, à son second avènement, il se montrera sévère et rigoureux à punir. Actuellement il n'est personne qui ne puisse se réconcilier avec lui , et alors nul ne le pourra. La première fois , c'est la bonté qui s'est manifestée sous toutes ses faces; et la seconde fois, c'est la justice qui se manifestera dans toute sa puissance. Or, qui l'ignore, Dieu n'est paS moins infini dans l'une que dans l'autre. 11 se montre aussi grand dans les châtiments qu'il inflige à la malice obstinée, que dans le pardon qu'il accorde au repentir. 11 est vrai cependant que la miséricorde occupe la première place et que la justice pourrait être par nous privée de son exercice. » Ainsi parie ce fervent serviteur de Dieu; et ses paroles confirment pleinement la doctrine que nous venons d'exposer. Nous la trouvons également confirmée dans le Psalmiste quand il dit : « Notre Dieu est un Ilieu qui sauve, dont l'office propre est de sauver, les sorties du Seigneur sont des sorties qui délivrent de la mort; il brisera la tète de ses ennemis, il écrasera le front superbe de ceux qui marchent dans l'iniquité.» Vsal. lxvii, 21 et 22. Vous voyez là ce parfait accord, cette alliance mystérieuse entre la mansuétude toujours prête à pardonner au pécheur repentant, et l'inflexible sévérité qui frappe les endurcis et les rebelles.

La même vérité ressort de l'étonnante patience avec laquelle Dieu supporte, soit les désordres du monde, soit les vices de chacun d< s méfiants en particulier. Nous voyons un grand nom-

Page 1