‹ Œuvres complètes de Louis de Grenade (volume 3)Chapitre 74 sur 308 · LIVRE PREMIER, CHAPITRE X. H · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER, CHAPITRE X. H

deau qu'ils prennent sur leurs épaules quand ils consentent au péché? car enfin c'esl le péché qui leur fait encourir les peines qui viennent de nous apparaître si terribles et si grandes.

De la durée des peines de l'enfer.

Certes les pensées que nous venons de méditer sont bien faites pour nous inspirer une crainte salutaire ; mais si , delà grandeur des peines à venir, nous portons notre attention sur leur durée , nous sentirons croître en nous cette impression terrible. En effet, si les méchants , après des millions d'années , pouvaient espérer un terme ou un allégement à leurs supplices, ce serait encore là pour eux une consolation. Mais non, leurs peines sont éternelles; et quand on dit éternité , on exprime une durée sans limite, égale sous un rapport à celle de Dieu même. Pour nous donner une idée de cette éternité, un docteur suppose que les malheureux damnés versent tous les mille ans une seule larme , et il ajoute que l'eau tombée de leurs yeux remplirait le monde et mille mondes. Que peut-on concevoir de plus effrayant? En vérité, c'est là une chose si terrible que, lors même que toutes les peines de l'enfer ne seraient pas autre chose que la piqûre d'une épingle, du moment où elles doivent durer éternellement, il n'est ni travaux ni fatigues que les hommes ne dussent accepter plutôt que d'encourir une semblable peine.

Oh! si ces mots éternité, pour toujours, à jamais, restaient gravés au fond de votre cœur , quel bien il en résulterait pour vous! Nous lisons qu'un homme du monde s'étant mis une bonne fois à réfléchir sérieusement sur cette éternité des peines, effrayé de cette pensée, il fit en lui-même ce raisonnement bien simple : Il n'est pas un homme de sens qui, pour obtenir l'empire de l'univers, consentirait à rester couché dans un lit, et dans le lit même le plus moelleux, pendant l'espace de trente ou quarante ans; quelle est donc, la folie de celui qui, pour les choses quelquefois les plus méprisables, s'expose au danger d'être étendu sur un lit de feu pendant l'éternité tout entière? Ce fut là comme un trait de lumière qui descendit si profondément dans son cœur et réveilla

sa f.ii avec une tell ■ force . qu'il ne tard;', p.isà changer de vie; et toi fut ce changement, que cet homme s'éleva au plus haut degré de la sainteté e( fui ensuite placé à La tête d'une église.

Que pourraient répondre à cela les personnes molles el délicates que le bruit seul d'un moustique renfermé dans leur chambre tient ôvrillocs toute la nuit? Que diront-elles lorsqu'elles se verront étendues sur une couche brûlante, entourées de toutes parts de langues de feu , et cela , non pas seulement pendant une nuit d'été, mais durant les siècles des siècles? Voici la demande que leur fait le prophète [sale : a Qui de vous pourra demeurer dans ces gammes éternelles?» Isa. xxxin, li. Quel est homme qui essaiera de passer sa vie dans un feu dévorant? Quels sont les épaules assez robustes , les nerfs assez endurcis pour en supporter aussi longtemps les continuelles morsures? 0 nations de la terre, dans quel aveuglement ètes-vous plongées? Hommes malheureux , faut-il que vous ayez été séduits par cet antique ennemi du genre humain, par cet esprit de mensonge et d'erreur qui n'a cessé dès le commencement de répandre le désordre dans le monde î Que peut-on concevoir, en effet, de plus contraire à la raison que la conduite des hommes par rapport à leurs intérêts éternels ? Eux qui se montrent si vigilants et si attentifs pour toutes les bagatelles de la vie présente, comment sont-ils en même temps si insensibles et si distraits quand il s'agit des choses de l'éternité? Que voyons-nous, si nous ne voyons pas ces choses? Que craindrons-nous, si nous ne craignons pas le danger qui nous menace dans notre ame immortelle ? A quoi s'appliquera notre prévoyance , enfin , si elle n'a pas notre éternelle destinée pour objet?

Après de telles réflexions, quel est l'obstacle qui nous empêcherait encore d'embrasser avec ardeur le parti de la vertu? Alors même qu'il serait aussi pénible qu'on se le représente, y a-t-il un sacrifice qu'on ne doive s'imposer pour échapper à d'éternelles souffrances? Si Dieu , pendant le cours même de cette vie , daignait appeler un homme en délibération et lui dire : Tu soull'riras pendant tout le temps nue tu passeras sur la terre, les douleurs de la goutte, un mal de dents tellement aigu qu'il ne te laissera de repos ni la nuit ni le jour ; ou bien si tu veux te soustraire à

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de telles souffrances, il faut que lu te fasses chartreux ou carme déchaussé, il faut que lu t'imposes pendant toute la vie la pénitence que font ees religieux ; quelle est celle de ces deux choses que tu préfères? Il n'esl pas on homme assez perdu de mœurs et d'idées, on peut le dire , qui , à ne consulter que la droite raison et cet amour naturel que chacun a pour soi , ne préférât embrasser un état religieux quelconque, plutôt que de subir pendant un temps aussi considérable. le supplice dont nous avons parle. Mais les tourments de l'enfer étant incomparablement plus grands que toutes les souffrances dont nous pouvons être atteints sur la terre, l'éternité n'ayant en outre aucune proportion avec le temps , Dieu n'exigeant pas de nous, enfin, que nous embrassions un genre de vie comme celui des chartreux ou des carmes, comment se fait-il que nous n'acceptions pas un facile travail , une peine légère , pour échapper à des tourments indicibles et éternels?

Une considération bien naturelle les rendra plus cuisants à l'ame des damnés , c'est que sur la terre ils eussent pu avec une faible pénitence racheter un si grand mal, tandis qu'ils subissent dans l'enfer une pénitence sans limite, et néanmoins stérile pour eux. Nous voyons une figure de cette vérité dans la terrible fournaise que Nabuchodonosor fit allumer à Babylone, Dan. m. La flamme de cette fournaise s'élevait à quarante-neuf coudées dans les airs ; il s'en fallait donc d'une coudée qu'elle n'atteignit au nombre cinquante , qui est celui de l'année du jubilé ou du pardon général. C'est ainsi que la flamme de cette sombre et éternelle fournaise où brûle la Babylone du monde , malgré la puissance de son feu , malgré la force dont elle agit sur ses malheureuses victimes, n'atteindra jamais néanmoins à une hauteur suffisante pour attirer du ciel la miséricorde et le pardon. 0 supplices infructueux ! ô larmes stériles ! ô pénitence effrayante de rigueur et dénuée de toute espérance ! La plus légère partie de ce que les damnés souffrent là-bas sans fruit, volontairement acceptée dans la vie présente , eût suffi pour les mettre à couvert de tant de maux. Qu'il serait donc facile de faire dans le temps d'abondantes provisions pour l'éternité 1 Que nos yeux deviennent donc deux tom. x. 10

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sources de larmes , el que notre cœur ne cesse de pousser des géntfcaeroents. «Ces! pour cela que je répandrai des soupirs et des larmes ; je déchirerai mes vêtements, je marcherai nu et dépouille; je pousserai des hurlements comme les dragons et des j. mi», ments plaintifs comme les cygnes;,.» car sa plaie est désespérée el son mal ne souffre plus de remède.» Ainsi parle le prophète Michée, i, s et 9.

Si les hommes ne regardaient pas ces choses comme vraies, et d'une vérité qui n'admet aucune incertitude , on ne devrait pas tant s'&oniier de les voir laisser dans l'oubli de si terribles enseigneuH-nls. Mais qu'ils regardent l'enfer comme une vérité de toi, qu'ils ne puissent ignorer que le ciel et la terre passeront, selon la parole du Sauveur des hommes, plutôt qu'une telle vérité; et que malgré cela ils vivent dans un si profond oubli de leurs devoirs, dans une si coupable négligence , c'est ce qui dépasse et bouleverse toutes H< s pensées. Homme aveugle, homme malheureux, quel plaisir [leiix-lutrouverdans les rie liesses, dans tous les biens delà terre, qui mérite d'être acheté au prix de tant de tourments? « Kt quand 1m".i même tu posséderais à toi seul , s'écrie saint Jérôme, la sagesse d£ Salomon, la beauté d'Absalom, la force de Samson, la longue vie des premiers patriarches, les richesses de Ci«'Hi> et la [.uis>an vd'Ortave, de quelle utilité te seront toutes ces choses, si , quand ta dernière heure sera venue, pendant que ton corps deviendra la pâture des vers, tonàme devient la victime et le joue! deg démons, si elle, doit aller partager le sort du mauvais r'i'i.r pendant tOUt« une. éternité? »

1 -i s'arrête la première partie de notre exhortation à la vertu. Nous avons maintenant à considérer, dans la seconde [artie, les heureux privilèges dont la vertu jouit même dans la vie présente.

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