LIVRE PREMIER, CHAPITRE XV
le peuple qui sait par expérience ce que c'est que de s.- réjouir <-n Dieu; el il ue parle pas d'une joie quelconque, mais «le celle-là seule qui mérite Le nom de jubilation. « La jubilation, dit saint Grégoire, Moral, xxvm, 14, esl une joie de l'esprit tellement grande qu'on ne saurait l'exprimer par «les paroles, bien qu'on ne laisse pas ae la manifester par les actes extérieurs.» C'est donc avec raison que David proclame heureux le peuple dont les progrès dans l'amour de Dieu et L'avancement dans la vertu lui permettent de savoir par une douce expérience ce que c'est qu'une telle jubilation. Ni Platon, le prince des philosophes, ni Démosthènes, le premier des orateurs, ne se sont élevés jusqu'à ce bien ; il est le pai lage d'un cœur humble et pur, où Dieu fait sa demeure. Or, si Dieu est l'auteur et le principe de cette joie que nous appelons jubilation, est-il étonnant que nous ne puissions ni exprimer ni concevoir la grandeur et l'étendue de cette joie divine? De même que les châtiments infligés par Dieu sont en général conformes à la puissance de Dieu même, les consolations qui viennent de Dieu doivent également être en rapport avec son amour. Par la grandeur des uns nous pouvons conclure à la grandeur des autres. Autant est terrible la main qu'il appesantit sur les méchants, autant est douce et caressante celle qu'il étend sur les justes. Bien plus , c'est dans les œuvres de sa miséricorde que le Seigneur se plaît spécialement à faire éclater sa grandeur, et non dans les œuvres de sa justice.
Voyons maintenant ce que peut signifier ce riche cellier de vins précieux où l'Epouse des Cantiques se glorifie d'avoir été transportée par l'Epoux, en ajoutant qu'il a mis en elle une charité parfaitement ordonnée. Quel est encore ce festin auquel le même Epoux nous convie quand il dit : « Venez, amis, buvez, enivrezvous, mes bien-aimés? » Quelle est l'ivresse dont il est ici parlé, et que veut-on signifier par là, si ce n'est l'abondance des célestes douceurs? En effet, elles jettent l'homme dans de si vifs transports, elles mettent son cœur tellement hors de lui-même, qu'il est comme saisi du vertige de l'ivresse. Un homme ivre, c'est celui qui a pris plus de vin que ne peut en digérer sa chaleur naturelle, d'où vient que cette dangereuse liqueur lui monte à la tète, le sub-
Jngne et le maîtrise à tel point que ce o'est plus lui qui se gouverne, et qu*îl e>t devenu comme ^esclave de cette puissance •. Si tels son! les effets que peut produire cet élément
matériel, quel sera l'état d'une àme plongée dans la divine ivresse, pleine de Dieu et de son amour, chancelant sous le fardeau des délices spirituelles, ne pouvant ni contenir ni dominer la félicité qui l'inonde? On rapporte de saint Ephrem que souvent il était si puissamment saisi de ce vin mystérieux des consolations célestes, qu'il De pouvait en supporter le poids, et qu'il adressait à Dieu cette étrange prière : a Retirez-vous un peu de moi, Seigneur, retirez-vous de moi; la faiblesse de mon corps succombe aux eni- \ rentes délices dont vous comblez mon àme. » 0 bonté merveilleuse ! é» Incompréhensible suavité d'un Dieu se communiquant' à sa créature avec tant d'abondance et d'amour, que la force d'un cœur créé ne peut suffire aux effusions de cette tendresse infinie ! Dans cette divine ivresse se calment et s'endorment toutes les pénibles impressions de la vie, tous les sentiments douloureux de Fârne ; en elle le calme et la paix , la vie et le bonheur ; par elle l'àme s'élève au-dessus d'elle-même, à des illuminations, à des ravissements qui dépass nt toutes les forces de la nature. Comme on voit l'eau placée sur le feu, oublier en quelque sorte, à mesure qu'elle subit l'action de la chaleur, les tendances et les propriétés .!. sa nature, et, au lieu d'obéir à sa pesanteur, monter et s'élancer comme si elle voulait imiter dans son mouvement l'élément qui la domine ; ainsi l'àme enflammée de ce feu céleste, prend un essor inaccoutumé, s'élance de la terre vers le ciel, d'où lui vient cette divine flamme, et brûle du plus ardent désir de s'unir à Dieu. Dans les transports redoublés de sa tendresse elle voudrait se jeter sur lui pour l'embrasser, elle tend vers lui ses bras et ses regards, comme pour s'emparer de l'objet de son amour ; et ne pouvant ni l'atteindre ni cesser de le désirer, elle languit et défaille dans l'ardeur de ses vœux impuissants ; il ne lui reste d'autre consolation que d'exhaler incessamment vers le ciel de douces plainte- et d'amoureux soupirs, redisant avec l'Epouse des Cantiques, v, <s : « Annoncez à mon bien-aimé que je suis malade d'amour. » C'est la . disent les saints, une maladie causée par les retards et les obs-