CHAPITRE II
Il n'y a qu'un Dieu et il ne peut y en avoir qu'un.
J'ai déjà surabondamment démontré qu'il existait dans ce monde un Seigneur suprême par lequel toutes les créatures étaient gouvernées et qu'on appellait Dieu ; il me reste à prouver que ce Dieu est unique et qu'il ne saurait exister plusieurs dieux. Yoici de cette vérité une raison péremptoire. Vous voulez qu'il existe deux dieux différents l'un de l'autre; je le veux aussi pour un moment, mais alors vous m'accorderez bien qu'il doit y avoir chez ces dieux des attributs qui les distinguent. Ce que l'un de ces dieux aura de plus que l'autre sera une perfection ou une imperfection; si c'est une imperfection, il ne sera plus Dieu, car il ne saurait y avoir d'imperfection en Dieu; si c'est une perfection au contraire, celui qui en sera privé ne pourra plus s'appeler Dieu, puisque Dieu est un être souverainement parfait au-dessus duquel on n'en saurait concevoir de plus grand.
Cotte vérité se confirme par cet exemple : Dans tout bon gouvernement il doit y avoir une tête qui gouverne tout et maintienne toujours la paix et la concorde; voyez une armée disciplinée, elle est conduite et dirigée par un seul général en chef qui commande; il n'y a qu'un seul roi à la tête d'un royaume, un seul chef à la tête des intérêts d'une cité, un seul père dans la famille auquel tout se soumet et obéit; dans le corps humain lui-même on ne voit qu'une tête dont la vertu et la puissance se font sentir jusque dans les membres les plus éloignés. Quelle monstruosité en effet qu'un corps ayant deux têtes ! Deux gouverneurs, ayant dans une république bien assise le même pouvoir, seraient une monstruosité non moins grande! Car comment pourraient-ils éviter toutes les collisions et s'empêcher un jour ou un autre de suivre des partis rivaux et ennemis ? « Tout royaume divisé sera détruit, » disait le Sauveur. Qu'est-il besoin d'en rappeler de mémorables exemples? Romulus et Rémus, ces fondateurs immortels de Rome, ces deux frères renfermés autrefois dans le sein d'une même femme, ne purent pas contenir dans une grande cité; César et Pompée, malgré les liens étroits qui les unissaient, trouvèrent le monde entier trop petit pour y commander l'un à côté de l'autre. Mais pourquoi chercher d'autres exemples que celui que nous fournissent les abeilles? Par un instinct étonnant, mais magnifique, leur république n'a qu'un roi; toutes le suivent partout où il va, et elles lui portent un amour si profond que, si par hasard il vient à mourir, elles le cherchent partout à l'entour et se laissent mourir de faim dans le cas où il ne leur est pas possible de le retrouver. Malgré tout cependant, si ces abeilles avaient deux rois, elles en tueraient un pour obéir à l'autre seul.
L'unité de direction et par conséquent l'unité de pouvoir est la condition indispensable d'un bon gouvernement. Si donc ce monde est magnifiquement gouverné, comme nous n'en pouvons douter en voyant combien sont réguliers et sûrs les mouvements des cieux, du soleil, de la lune et des autres planètes, mouvements desquels dépend la variété des saisons, l'apparition des animaux qui naissent chaque année, la production toujours renouvelée des nouveaux fruits et des pcàturages qui leur servent de nourriture,