‹ Œuvres complètes de Louis de Grenade (volume 4)Chapitre 103 sur 383 · CINQUIÈME PARTIE, SECTION II, CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE, SECTION II, CHAPITRE XXI

des forces de la nature, se convertissaient à la foi et mouraient pour en soutenir la vérité. Et comment, sans le secours de Dieu, le corps si faible d'une jeune et timide enfant aurait-il résisté à ces tourments qu'on multipliait pour la réduire, alors surtout qu'il lui était si facile , en laissant tomber un grain d'encens devant les idoles, d'échapper à ces tortures, et qu'il avait sous les yeux l'exemple d'un grand nombre de chrétiens qui apostasiaient afin d'éviter les douleurs de ces supplices? On ne peut le nier, le doigt et la vertu de Dieu intervenaient là dedans et donnaient aux martyrs le courage et la fermeté qui brillaient en eux. Quoique les exemples que j'ai déjà cités soient plus que suffisants pour prouver cette vérité, je ne puis m'empêcher d'en citer un autre qui ravira d'admiration ceux qui le liront ; il est rapporté au douze octobre. Une noble vierge romaine, nommée Anastasie, ayant renoncé à tous les biens et à tous les avantages du monde, s'était consacrée à Dieu dans une compagnie religieuse. Dès que sa religion et sa foi furent connues du tyran, il la fit enchaîner et traîner devant lui. Irrité de sa constance, il commanda d'abord de la souffleter, puis l'ayant dépouillée de ses habits, il la fit étendre sur un ardent brasier, et donna ordre de jeter sur son corps de l'huile et du plomb fondu. Après cela, et toujours par ordre du tyran, on l'étendit sur un chevalet, on brisa tous ses os en les frappant à coups de bâton, on lui arracha les ongles jusqu'à la racine ainsi que toutes les dents et ses deux virginales mamelles. Ce ne fut qu'en désespoir de cause et quand on vit que l'héroïque vierge était plus forte que tous les supplices, qu'on lui coupa la tête. Or, pour revenir à notre sujet, y a-t-il quelqu'un d'assez aveugle, pour ne pas voir qu'il était impossible à une vierge si délicate de ne pas faiblir devant des tourments si nombreux et si terribles, à moins que Dieu ne vînt à son secours et ne fortifiât son courage?

Mais non-seulement l'Esprit-Saint fortifiait la volonté des martyrs, il répandait encore dans leur entendement une si grande lumière qu'il les inclinait à croire les mystères incompréhensibles de notre foi avec plus d'assurance que les choses que nous voyons de nos yeux ou que nous touchons de nos

mains. Demeurer fidèle à la foi quand on n'a rien à craindre, c'est peu de chose en vérité ; mais persévérer dans cette fidélité au milieu des persécutions et des épreuves, c'est une chose qui n'appartient qu'à la vertu et à la puissance de Dieu. Saint Pierre voguait en toute sécurité à la surface des flots tant que la mer était tranquille, mais il sentit bien vite sa foi chanceler lorsque les vagues se soulevèrent sous l'effort de la tempête. Que les hommes demeurent fermes dans la foi en temps de paix, c'est une chose peu étonnante ; mais qu'ils conservent la foi dans les persécutions, lorsque les vents et les flots de l'adversité se lèvent contre eux et leur font une lutte redoutable, que les tourments et les supplices ne puissent ni ébranler leurs croyances, ni altérer leur foi, ni les empêcher de la confesser publiquement, voilà un prodige qui est le résultat de la vertu et de la grâce divines, et non pas seulement d'une grâce ordinaire, mais encore d'une faveur signalée. Saint-Pierre avait reçu la grâce, il connaissait la divinité du Sauveur, il avait été témoin d'un grand nombre de miracles qui la démontraient d'une manière invincible à ses yeux, et cependant telle est la faiblesse humaine et la crainte naturelle qu'elle a de la mort que, sans se trouver en face des tyrans et sans redouter leur colère, l'Apôtre cède à la parole d'une servante et renie son Maître. Oh ! qu'il fallait de force aux martyrs, qu'il leur fallait de lumière pour demeurer constants dans la foi et triompher de tant de persécutions et de tant de tourments, puisque le prince des apôtres faiblit et tomba pour une si légère cause. Cette intelligence et ce courage, le lecteur prudent le comprend, ne pouvaient venir que du ciel; Dieu seul pouvait opérer cette merveille, seul il pouvait maintenir ses saints dans la foi en des vérités incompréhensibles, malgré les grandes contradictions et les affreux tourments qui s'efforçaient d'arracher cette foi de leurs cœurs.

Une quatrième circonstance qui fait admirer davantage la constance des martyrs, c'est la manière dont ils ont souffert et la résignation avec laquelle ils ont enduré leurs supplices. Voyezles, en effet; ils sont en proie aux souffrances les plus atroces, et cependant ils ne faiblissent pas, ils ne s'inquiètent pas de la

Page 1