‹ Œuvres complètes de Louis de Grenade (volume 4)Chapitre 109 sur 383 · CINQUIÈME PARTIE, SECTION II, CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE, SECTION II, CHAPITRE XXII

consolait dans la prière, sans faire aucun cas des efforts des hérétiques pour tromper le peuple. On lui offrit le pardon de la reine aux mêmes conditions qu'on avait faites à Fordo, mais il les repoussa avec indignation. Le vicomte ne se lasse pas; il désire triompher des résistances du Père, et pour en venir à bout, il lui montre le corps de l'infortuné Fordo mis en pièces pour la foi , en lui disant que le même sort est réservé à ses obstinations ; en même temps il fait luire à ses yeux le pardon de la reine attaché à son désistement. Le serviteur de Dieu répond alors : J'aime mon âme plus que mon corps; faites de lui ce que vous voudrez. — Mais tu ne voudras pas te perdre, réplique le vicomte : blasphème donc Rome , cette prostituée de Babylone; et accepte la miséricorde de notre souverain qui désire te sauver. — A Dieu ne plaise, répond le martyr, que je recherche une miséricorde qui serait la ruine de mon âme. Je te dis moi, vicomte, que si tu ne fais pénitence de ces paroles, je serai ton accusateur au tribunal du Christ, parce que son vicaire de la terre, tu l'as comparé à la prostituée de Babylone.

» Indigné de cette réponse, le vicomte ordonne aussitôt de pendre le martyr. Le bourreau s'effraie, et avant de passer la corde au cou de la victime, il lui demande pardon. Mais celle-ci avec un visage réjoui : Fais, mon frère, fais ce qu'on te demande, ne crains rien, je "te pardonne de bon cœur. Puis elle ôte de son sein un petit mouchoir dans lequel étaient enfermés quatre réaux, qui étaient son unique trésor, et elle les donne à ses bourreaux. Cela fait, notre saint pousse un soupir comme s'il avait reçu de Dieu dans son âme des consolations signalées, et il s'écrie : Celui qui ne veut pas mourir en union avec la foi catholique, mourra pour l'éternité et sera condamné. Il prononce ensuite cette prière de l'Eglise : Seigneur Jésus, Fils du Dieu vivant, par votre passion, etc. ; et tandis qu'il parle encore on l'enlève du char et on le pend.

» Vint enfin le tour de Fonsano; on le traîne au lieu du supplice et on l'accuse, comme ses compagnons, de s'être rendu coupable de trahison et du crime de lèse-majesté. Mais lui de répondre, que ce crime ne lui était même jamais venu à la

pensée. Alors le vicomte lui dit : Eh bien, je prouverai mon accusation. Reconnais-tu notre reine comme chef de l'Eglise clans les causes ecclésiastiques? — Non, répondit Fonsano. — Tu es donc un traître, poursuivit le vicomte, car ainsi l'ont décidé les lois de l'Angleterre. — 0 les belles lois, réplique Fonsano, qui déclarent traîtres tous nos ancêtres qui ne reconnaissaient pas de telles lois ! Le vicomte ne répondit rien à ces paroles, mais il offrit aux mêmes conditions qu'à ses compagnons le pardon de la reine à l'accusé, qui ne .voulut pas l'accepter. 11 ordonna alors d'accélérer le martyre à cause de la pluie qui tombait avec abondance. Cependant l'homme de Dieu se mit à réciter le Pater en latin et déplut par là d'une manière extrême au vicomte et aux hérétiques qui auraieut voulu le lui voir réciter en anglais; Fonsano n'eût pas égard à leurs désirs, alléguant qu'il savait bien le latin, que les catholiques pouvaient s'unir à lui en priant comme lui, et qu'il ne faisait aucun cas des prières des hérétiques et des schismatiques dont les accents, ils le savaient, étaient en abomination auprès de Dieu. Un prédicateur hérétique se leva alors et lui dit : Récite le Pater comme le Christ l'a récité. Le Christ, répondit le martyr, ne l'a pas récité en anglais. Puis il commença le Credo in Deum Patrem, et le reste du Credo, et il en avait à peine récité la moitié qu'on l'arracha du lieu où il était pour le martyriser. » C'était de bon matin que ces événements s'étaient passés, et la pluie, qui n'avait cessé de tomber, avait éloigné la foule du lieu du théâtre. Mais le beau temps reparut bientôt, et comme on sut bien vite qu'il y avait encore d'autres religieux à immoler, on accourut de toutes parts à ce nouveau spectacle. De la même prison de Londres sortirent quatre autres prêtres ; on li 's avaient attachés par les épaules et la face contre terre sur une claie d'osier; ils étaient al lâchés les uns aux autres et traînés à la queue de quelques chevaux. Les prêtres s'appelaient Guillaume Filbéo, Léon Ribéo, Laurent Ricarsono, et Thomas Cotamo. En sortant de la prison et en allant au supplice ils chantaient le Te Deum laudamus. On les immola les uns après les autres comme leurs compagnons, et on garda avec eux les

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